Le cycle de la violence : tension, explosion, excuses, répit, et l’escalade
« Pourquoi est-ce que je reste ? » La question revient, posée par la personne elle-même avec une dureté qu’elle n’aurait pour personne d’autre, et posée par ses proches avec une incompréhension qui finit par l’isoler. Une partie de la réponse tient dans un mouvement que la psychologue américaine Lenore Walker a décrit en 1979, après avoir écouté des centaines de femmes battues : la violence conjugale ne se présente pas comme une ligne continue, mais comme un cycle. La tension monte, elle éclate, puis viennent les excuses, les promesses, parfois une tendresse retrouvée, puis un répit, puis la tension recommence à monter. Ce cycle explique pourquoi l’on reste, pourquoi l’on espère, et pourquoi la violence, loin de s’éteindre, s’aggrave le plus souvent. Il a aussi ses limites, que cette page ne cache pas : toutes les violences ne sont pas cycliques, et certaines n’ont jamais de répit.
Lenore Walker est une psychologue américaine qui, dans les années 1970, a mené de longs entretiens avec des femmes victimes de violences de la part de leur mari ou de leur compagnon. Elle cherchait à comprendre ce que l’opinion de l’époque, et une partie des cliniciens, expliquaient par une faiblesse de caractère, voire par un goût secret pour la souffrance : pourquoi ces femmes ne partaient-elles pas ? Ce qu’elle a entendu, et qu’elle a publié en 1979 dans The Battered Woman, ne ressemblait pas à une faiblesse. Cela ressemblait à un piège, dont elle a décrit la mécanique sous le nom de cycle de la violence.
Son observation centrale est que la violence conjugale n’est pas continue. Entre deux épisodes, il y a des périodes où l’homme violent est attentionné, repentant, amoureux, parfois plus qu’il ne l’a jamais été. Ces périodes ne sont pas des parenthèses dans la violence : elles en font partie. Elles entretiennent l’espoir que le changement est possible, elles donnent à la femme des raisons de croire que l’homme qu’elle aime est le vrai et que l’autre est un accident, et elles la maintiennent dans la relation avec une force que la violence seule n’aurait pas. Walker a aussi emprunté à la psychologie expérimentale le concept d’impuissance apprise, pour décrire ce qui arrive quand toutes les tentatives pour éviter la violence échouent : la personne cesse d’essayer, non par passivité, mais parce qu’elle a appris que rien ne marche.
Près de cinquante ans plus tard, ce modèle reste l’un des plus utiles que nous connaissions pour expliquer, à une personne qui s’en veut de rester, ce qui lui arrive. Il a été critiqué, complété, parfois contesté ; nous y reviendrons, parce que ses limites sont réelles et qu’il ne décrit pas toutes les violences. Mais quand une personne nous raconte, pour la troisième fois, qu’il « a changé », que « cette fois c’est différent », que « depuis, il est adorable », et que nous lui demandons combien de temps a duré la dernière période adorable, le cycle de Walker est exactement ce que nous avons en tête. Et souvent, en l’entendant décrit, la personne le reconnaît avant nous.
Les quatre temps du cycle
Walker décrivait trois phases ; on en distingue aujourd’hui plus souvent quatre, en séparant les excuses du répit qui les suit. Les voici dans l’ordre où elles se succèdent, avec ce que vit la personne qui subit à chaque étape. Ce qui frappe, quand on les lit d’affilée, c’est que chaque phase prépare la suivante, et que la dernière ramène à la première.
La montée de la tensionL’atmosphère se charge. Des reproches, des silences, une irritabilité pour des riens, des remarques sur le repas, l’heure, les enfants, une amie. La personne qui subit sent venir quelque chose et fait tout pour l’éviter : elle anticipe, elle calme, elle se tait, elle marche sur des œufs. C’est la phase la plus longue, et la plus épuisante, parce que la vigilance ne redescend jamais. Beaucoup de personnes disent qu’elles finissent par souhaiter que « ça éclate », pour que la tension retombe.
L’explosionLa violence a lieu : cris, insultes, objets cassés, coups, menaces, humiliation, contrainte sexuelle. Elle est souvent déclenchée par un prétexte sans rapport avec sa force, et la personne qui la subit est sidérée ou se protège comme elle peut. C’est la phase la plus courte, parfois quelques minutes, et paradoxalement celle qui apporte un soulagement : la tension accumulée s’est déchargée, on sait enfin à quoi s’en tenir. C’est aussi la seule phase que l’entourage, et parfois la personne elle-même, considère comme « la violence ». Les trois autres en font pourtant partie.
Les excuses et la justificationL’auteur regrette, ou le dit. Il pleure, il promet, il offre, il jure que c’est la dernière fois, il explique : la fatigue, le travail, l’alcool, l’enfance. Et très souvent, il déplace : « tu m’as poussé à bout », « si tu n’avais pas… », « tu sais bien que je ne supporte pas que… ». La personne qui subit, encore sous le choc, entend les excuses avec soulagement et la justification avec un début d’accord : peut-être qu’elle a, en effet, une part. C’est ici que la culpabilité change de camp.
Le répit, ou la lune de mielLa vie reprend, et souvent mieux qu’avant. L’auteur est attentionné, tendre, présent, parfois comme aux premiers temps. La personne retrouve celui ou celle qu’elle aime, et se dit que l’autre, celui de l’explosion, n’était pas lui. Les proches qui s’étaient inquiétés sont rassurés ou tenus à l’écart. Puis, sans que l’on puisse dire quand, la tension recommence à monter. Avec le temps, cette phase raccourcit, et dans certaines relations elle finit par disparaître : il ne reste plus que la tension et l’explosion.
Ce qui fait du cycle un cycle, et non une suite d’événements, c’est que la quatrième phase conduit à la première. Le répit ne rompt pas la violence, il la rend supportable et il la recharge. La personne qui dit « ça va mieux en ce moment » décrit souvent, sans le savoir, la quatrième phase, et la suite est déjà en marche. Le dossier décrit les formes que peut prendre l’explosion sur la page les formes de violence, et la page violences conjugales replace le cycle dans l’ensemble de ce qui se joue dans un couple.
Où en êtes-vous dans le cycle ? Le curseur
Si vous vous reconnaissez dans ce qui précède, déplacez le curseur jusqu’à la position qui ressemble le plus à ce que vous vivez aujourd’hui, cette semaine. Chaque position décrit ce que ressent la personne qui subit à ce moment du cycle, et ce que nous lui dirions.
répittensionaprès l’explosion
Si vous êtes dans la phase de tension ou juste après une explosion
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Pourquoi le cycle retient : l’espoir, l’intermittence, l’épuisement
Si la violence était continue, elle serait plus facile à quitter. C’est l’un des paradoxes que le cycle éclaire : ce qui retient, ce n’est pas la violence, c’est ce qui l’entoure. Trois mécanismes s’y combinent, et nous les expliquons souvent en séance, parce que les comprendre retire une part de la honte de « ne pas partir ».
Le premier est l’espoir. La phase de répit n’est pas un mensonge : la tendresse y est souvent réelle, les bons moments sont de vrais bons moments. La personne n’est pas amoureuse d’une illusion, elle est amoureuse de quelqu’un qui existe une partie du temps. Elle attend que cette partie l’emporte. Chaque répit renforce l’idée que le changement est possible, et chaque explosion est lue comme une rechute plutôt que comme la règle. Le deuxième est l’intermittence. Les psychologues de l’apprentissage le savent depuis longtemps : ce qui attache le plus fort, ce n’est pas la récompense régulière, c’est la récompense imprévisible. Une tendresse qui vient parfois, après la peur, attache plus qu’une tendresse constante. Le cycle fonctionne exactement ainsi, et il produit des liens d’une intensité que la personne elle-même ne comprend pas, et que l’on nomme parfois attachement traumatique.
Le troisième est l’épuisement. La phase de tension demande une vigilance de chaque instant, et elle est la plus longue. À force d’anticiper, de calmer, de se taire, la personne n’a plus l’énergie de penser à autre chose, et surtout pas à une sortie qui demanderait d’organiser, de décider, d’affronter. Walker parlait d’impuissance apprise : quand tout ce que l’on a essayé pour éviter l’explosion a échoué, on cesse de croire qu’une action puisse changer quelque chose. Ce n’est pas de la passivité, c’est une conclusion tirée de l’expérience. À ces trois mécanismes s’ajoutent ce que l’on sait par ailleurs des violences conjugales : la dépendance économique, les enfants, la peur des représailles au moment du départ, l’isolement que la violence a construit. La page emprise et contrôle coercitif décrit ce qui, en dehors du cycle, enferme ; la page relations toxiques et dépendance affective parle de l’attachement qui résiste à la raison.
Le rôle des excuses et de la lune de miel
La phase des excuses mérite qu’on s’y arrête, parce que c’est là que se joue le renversement le plus discret et le plus efficace du cycle. Au moment de l’explosion, la responsabilité est claire pour tout le monde : l’un a frappé, insulté, cassé, l’autre a subi. Quelques heures plus tard, après les excuses, elle ne l’est plus. Comment ce glissement se produit-il ? Par trois opérations, que l’on retrouve presque toujours, parfois dans la même phrase.
La première est le regret sincère ou mis en scène : les larmes, la honte affichée, la promesse. Il importe peu, pour la personne qui subit, que ce regret soit vrai ou joué ; ce qui compte est qu’il lui donne quelque chose à sauver, et la met en position de pardonner, donc de dominer un instant la situation. La deuxième est l’explication : la fatigue, le stress, l’alcool, l’enfance difficile, la jalousie « parce que je t’aime trop ». Chaque explication est partiellement vraie, et c’est ce qui la rend efficace : elle transforme un acte en symptôme, et un symptôme, ça se soigne, ça s’excuse, ça se comprend. La troisième est le déplacement : « tu m’as poussé à bout », « si tu ne m’avais pas parlé sur ce ton », « tu sais bien que je ne supporte pas ». Ici, la responsabilité passe de l’un à l’autre, et la personne qui a subi se surprend à promettre, elle aussi, de faire attention.
La lune de miel qui suit scelle le tout. Elle donne raison à l’explication, elle récompense le pardon, elle efface les proches inquiets. Et elle a un effet que nous observons presque toujours : elle rend la personne incapable de raconter la violence à ce moment-là, parce que la raconter serait trahir le bonheur retrouvé. C’est pourquoi tant de personnes annulent leur premier rendez-vous : elles l’avaient pris pendant la tension ou après l’explosion, et le jour venu, tout va bien. Nous le savons, et nous ne le leur reprochons jamais. Nous leur disons simplement que la porte reste ouverte, et que la prochaine tension viendra. La page culpabilité et honte après une violence revient sur ce transfert de responsabilité, et la page violence psychologique sur la remise en cause de la perception qui l’accompagne.
L’escalade : pourquoi la violence s’aggrave
Le cycle n’est pas un cercle qui tournerait sur place. Dans ce que décrivent les personnes que nous recevons, comme dans ce que décrivent les travaux sur les violences conjugales, il a tendance à se resserrer et à s’aggraver. Trois mouvements le montrent. Les répits raccourcissent : la lune de miel qui durait des mois dure des semaines, puis des jours, puis disparaît, et il ne reste que la tension et l’explosion. Les explosions se rapprochent : ce qui arrivait deux fois par an arrive chaque mois, puis chaque semaine. Et les actes s’aggravent : les cris deviennent des objets cassés, les objets cassés deviennent des bousculades, les bousculades deviennent des coups, les coups deviennent des gestes au cou. Chaque seuil franchi devient le nouveau point de départ : une fois qu’une gifle a été donnée et excusée, la prochaine est plus facile, pour celui qui la donne comme pour celle qui l’encaisse.
Pourquoi cette pente ? D’abord parce que la violence marche : elle obtient le silence, la soumission, la fin de la discussion, et ce qui marche se répète. Ensuite parce que les excuses, acceptées, enseignent qu’il n’y aura pas de conséquence. Enfin parce que l’habituation agit des deux côtés : l’auteur a besoin de plus pour produire le même effet, et la personne qui subit a déplacé son seuil de ce qu’elle juge acceptable. Elle qui aurait quitté quelqu’un pour une insulte au premier mois supporte, au bout de cinq ans, des coups, non parce qu’elle a changé de valeurs, mais parce que chaque marche a été montée une à une.
C’est pour cela que nous prenons au sérieux les signes d’escalade indépendamment de la gravité actuelle, et que nous les interrogeons toujours : les épisodes sont-ils plus fréquents qu’il y a un an ? Les répits plus courts ? Y a-t-il eu un geste nouveau, en particulier au cou, ou une menace nouvelle, de mort, avec un objet, contre les enfants ou un animal ? La personne a-t-elle, récemment, eu peur pour sa vie ? Ces questions ne servent pas à faire peur ; elles servent à penser la sécurité au bon moment, c’est-à-dire avant. La page violence physique décrit les gestes à prendre au sérieux même sans trace, et la page violences conjugales explique pourquoi le moment de la séparation est, dans ce mouvement, le plus dangereux.
Les limites du modèle : toutes les violences ne sont pas cycliques
Le cycle de Walker est un outil, pas une loi. Il décrit bien un certain type de violence, celle qui alterne et qui espère ; il décrit mal d’autres configurations, et les prendre pour des exceptions serait rater ce que vivent beaucoup de personnes. Trois limites au moins doivent être dites.
La première : certaines violences n’ont pas de répit. Dans le contrôle coercitif décrit par Evan Stark en 2007, la violence n’est pas faite d’explosions séparées par des lunes de miel, mais d’une contrainte continue, à bas bruit, faite de règles, de surveillance, de micro-humiliations et de menaces implicites, qui ne « monte » pas et n’« éclate » pas. La personne qui vit cela ne reconnaîtra pas le cycle, et pourrait en conclure, à tort, qu’elle ne vit pas une violence. La deuxième : certaines violences n’ont pas d’excuses. Dans beaucoup de situations, l’auteur ne regrette rien, ne promet rien, et la phase trois n’existe pas ; la relation passe directement de l’explosion à une normalité froide, puis à la tension. La troisième : certaines violences sont uniques. Une agression, un viol, une garde à vue, un attentat ne sont pas des cycles ; ils sont des effractions, et c’est la page psychotraumatisme après une violence qui en rend compte, pas celle-ci.
Il faut ajouter que le modèle a été construit à partir de femmes battues par des hommes, dans les années 1970, et qu’il a été critiqué pour sa description de la victime, parfois lue comme passive. Nous ne l’utilisons pas ainsi. Ce que nous retenons de Walker, c’est le mouvement, et l’explication qu’il donne de l’espoir et de la persistance ; nous le complétons par Stark pour le contrôle sans explosion, par Judith Herman pour ce que les violences prolongées font à l’image de soi, et par ce que nous entendons, qui ne rentre jamais tout à fait dans un schéma. Un modèle sert à reconnaître ; quand il empêche de reconnaître, on le pose. Le fil conducteur du dossier reste le même : une violence n’a pas besoin d’être répétée, ni cyclique, pour être grave, et la page est-ce de la violence ? donne des critères qui ne dépendent d’aucun cycle.
Le cycle dans la famille et au travail
Walker a décrit le couple, mais le mouvement qu’elle a repéré se retrouve ailleurs, avec des variantes. Dans la famille, entre un parent et un enfant, le cycle prend souvent la forme suivante : une tension faite de reproches et d’exigences, une explosion de cris, de coups ou d’humiliations, puis non pas des excuses, qui sont rares d’un parent vers un enfant, mais une normalité retrouvée dans laquelle l’enfant est sommé de ne pas bouder, et parfois une gentillesse soudaine, un cadeau, une sortie. L’enfant apprend que l’amour revient après la peur, et il apprend à guetter. Les adultes que nous recevons, qui ont grandi ainsi, décrivent une hypervigilance aux humeurs des autres qu’ils n’ont jamais perdue, et une tendance à s’attacher à des personnes imprévisibles. Entre adultes d’une même famille, un frère, une belle-mère, un fils devenu grand, le cycle existe aussi, souvent rythmé par les fêtes et les réunions, et la page violences intrafamiliales le décrit.
Au travail, le cycle est plus discret et plus lent. La tension est une période de remarques, de dossiers retirés, de convocations ; l’explosion est une humiliation publique, une colère en réunion, un mail en copie à toute l’équipe ; les excuses prennent la forme d’une invitation à déjeuner, d’un compliment inattendu, d’une mission valorisante ; le répit dure jusqu’au prochain projet. Ce qui change, c’est que la personne ne peut pas se dire « il m’aime quand même » ; elle se dit « il me respecte quand même », ou « c’est sa façon de manager », et elle reste pour l’emploi, pour la carrière, pour ne pas donner raison. L’escalade existe au travail aussi, et elle se mesure en arrêts maladie. Les pages violences au travail et harcèlement : la violence par répétition prolongent cette lecture, et le dossier burn-out décrit ce qui arrive quand la tension ne redescend plus jamais.
Votre cycle, en cinq curseurs
Pour aller au-delà du curseur de position, voici cinq dimensions qui permettent de décrire un cycle, et surtout de repérer s’il se resserre. Réglez chacune de 0 à 10 en pensant à l’année écoulée. L’aiguille et le commentaire s’ajustent ; rien ne quitte votre appareil.
Les phrases de chaque phase
Chaque phase du cycle a ses phrases, prononcées par l’auteur ou par la personne qui subit, et elles reviennent avec une régularité qui surprend les personnes quand on les leur lit. Retournez les six cartes : au recto, la phrase ; au verso, la phase où elle apparaît et ce qu’elle fait.
Exemple fictif : Chloé, 34 ans, « cette fois, il a vraiment compris »
Chloé est un personnage inventé, composé à partir de plusieurs situations rencontrées en consultation, et aucun détail ne correspond à une personne réelle.
Situation
Chloé avait pris rendez-vous il y a cinq semaines, après une soirée où son compagnon avait cassé la porte de la chambre et l’avait traitée de « moins que rien » devant leur fille de six ans. Elle vient au rendez-vous, mais elle commence par dire qu’elle a failli annuler : depuis, il est « méconnaissable ». Il a pleuré, il a proposé de consulter, il s’occupe de leur fille le soir, il lui a offert un week-end. Elle se dit que la porte cassée a été un électrochoc et qu’il a « vraiment compris ». En répondant à nos questions, elle indique que c’est le quatrième épisode en deux ans, que les trois précédents ont été suivis de périodes semblables, de plus en plus courtes, et que le premier, il y a deux ans, était une insulte, le deuxième un verre jeté, le troisième un bras serré, le quatrième une porte et une humiliation devant l’enfant.
Quelle lecture nous paraît la plus juste ?
L’histoire de Chloé illustre le moment le plus délicat de l’accompagnement : la lune de miel. La personne arrive, ou n’arrive pas, convaincue que le problème est derrière elle, et il faut l’aider à voir le cycle sans briser ce qu’elle vit de bon, et sans décider à sa place. Nous le faisons avec des questions factuelles, avec le dessin des quatre phases sur un papier, et avec une promesse : la porte reste ouverte. Beaucoup de personnes reviennent à la tension suivante, et c’est souvent là que le travail commence vraiment. La page enfants exposés aux violences dans le couple explique ce que la fille de Chloé a vu, et ce que cela demande.
Vrai ou faux : six idées sur le cycle de la violence
Six affirmations que l’on entend sur le cycle, chez les personnes concernées, leurs proches et parfois les professionnels. Répondez d’instinct, puis lisez.
Idée 1
« Si la personne reste, c’est que ce n’est pas si grave. »
Faux. Rester s’explique par le cycle lui-même : l’espoir que nourrit la lune de miel, l’attachement que produit l’intermittence, l’épuisement de la phase de tension, auxquels s’ajoutent la dépendance, les enfants, la peur du départ et l’isolement. La gravité de la violence et la difficulté de partir sont deux choses indépendantes ; souvent, plus c’est grave, plus partir est difficile.
Idée 2
« La lune de miel prouve que l’auteur peut changer. »
Faux, en tout cas pas à elle seule. La lune de miel fait partie du cycle : elle suit chaque explosion et précède la tension suivante. Elle prouve que l’auteur peut être attentionné un temps, ce que la personne sait déjà. Un changement se mesure à ce qui est fait durablement, et à ce qui n’arrive plus, pas à l’intensité des regrets.
Idée 3
« Toute violence conjugale suit le cycle de Walker. »
C’est plus nuancé. Beaucoup de violences conjugales suivent ce mouvement, et le reconnaître aide. Mais certaines n’ont ni répit ni excuses : le contrôle coercitif est une contrainte continue qui ne monte pas et n’éclate pas. Ne pas reconnaître le cycle ne signifie pas qu’il n’y a pas de violence ; les critères de la peur, de la contrainte et de l’asymétrie ne dépendent d’aucun cycle.
Idée 4
« La violence a tendance à s’aggraver avec le temps. »
Vrai, dans la grande majorité des situations que nous recevons et que décrivent les travaux sur les violences conjugales. Les répits raccourcissent, les explosions se rapprochent, les actes s’aggravent, chaque seuil franchi devenant le nouveau point de départ. C’est pourquoi les signes d’escalade comptent indépendamment de la gravité actuelle.
Idée 5
« Pendant la phase de calme, il ne sert à rien de consulter. »
Faux. C’est au contraire le moment où la tête est disponible pour penser : compter les épisodes, mesurer les répits, préparer la sécurité, comprendre le mouvement. Les rendez-vous annulés pendant la lune de miel sont l’un des effets du cycle, et nous ne les reprochons jamais ; mais un rendez-vous tenu à ce moment-là est souvent le plus utile.
Idée 6
« Comprendre le cycle suffit pour en sortir. »
Faux. Comprendre retire la honte de rester et redonne une lecture claire, ce qui est beaucoup. Mais sortir demande autre chose : une sécurité pensée, des appuis, souvent une reconstruction de la perception et de l’estime de soi que la violence a abîmées, et un accompagnement qui tient dans la durée, y compris après la séparation, qui est un moment à risque.
Repérer le cycle pour en sortir : ce que nous faisons au cabinet
Repérer le cycle est la première étape, et elle n’est pas rien. Quand une personne voit, dessinées sur une feuille, les quatre phases et la date approximative de chaque épisode depuis deux ans, quelque chose change dans son regard : ce qui était une suite de mauvais moments, chacun avec sa bonne raison, devient un mouvement, avec une direction. Cela ne décide de rien, mais cela rend la décision possible, parce qu’on ne décide pas contre un brouillard. Nous faisons souvent cet exercice au deuxième ou au troisième rendez-vous, quand la personne est prête, et nous le faisons avec elle, pas pour elle.
Ensuite viennent trois chantiers, dans un ordre qui dépend de chacun. Le premier est la sécurité, pensée pendant le calme : où aller si la tension monte, qui prévenir, quoi garder sur soi, comment protéger les enfants, en sachant que le moment du départ, s’il vient, est aussi le plus dangereux et qu’il se prépare. Le deuxième est la perception : retrouver confiance dans ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on ressent, après des années de « tu exagères ». L’écoute analytique y travaille, et les outils de la TCC aident à repérer les pensées que le cycle a installées, « c’est de ma faute », « il va changer », « je ne m’en sortirai pas seule ». Le troisième est ce que les scènes ont laissé : la porte cassée, le bras serré, l’humiliation devant l’enfant reviennent en images et maintiennent le corps en alerte. L’EMDR, en séances de 80 minutes, retraite ces souvenirs une fois la personne stabilisée et en sécurité, jamais avant ; un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, aide à choisir le moment, et son compte rendu écrit appartient à la personne.
Tout cela peut se faire au cabinet ou en téléconsultation, ce qui compte quand sortir est surveillé. Les enfants exposés sont reçus pour eux-mêmes par notre pédopsychothérapeute, avec le jeu et le dessin. Et si la personne annule pendant une lune de miel, nous le comprenons, et la porte reste ouverte : la tension suivante viendra, et nous serons là. La page notre approche des violences détaille ces trois chantiers ; la page violences après la séparation explique pourquoi l’accompagnement se poursuit après le départ.
À retenir
Quatre temps : tension, explosion, excuses, répit. La lune de miel fait partie du cycle, elle n’en est pas la sortie.
Le cycle retient par l’espoir, l’intermittence et l’épuisement ; rester ne dit rien de la gravité.
Le cycle se resserre : répits plus courts, explosions plus fréquentes, actes plus graves. Les signes d’escalade comptent indépendamment de la gravité actuelle.
Toutes les violences ne sont pas cycliques : le contrôle continu, l’absence d’excuses, la violence unique existent, et sont graves aussi.
Questions fréquentes sur le cycle de la violence
Quelles sont les phases du cycle de la violence ?
On en distingue quatre. La montée de la tension, faite de reproches, de silences et d’irritabilité, pendant laquelle la personne qui subit guette et anticipe. L’explosion, où la violence a lieu, sous forme de cris, d’insultes, d’objets cassés, de coups ou de contrainte. Les excuses et la justification, où l’auteur regrette, promet, explique et souvent déplace la responsabilité sur l’autre. Le répit, ou lune de miel, où la vie reprend, parfois mieux qu’avant, jusqu’à ce que la tension remonte. Lenore Walker, qui a décrit ce cycle en 1979, en comptait trois ; la séparation des excuses et du répit aide à mieux voir ce qui se joue dans chacun.
Pourquoi reste-t-on avec une personne violente ?
Parce que la violence n’est pas continue. Les périodes de répit nourrissent l’espoir que le changement est possible, et la tendresse qui y est vécue est souvent réelle. L’alternance entre la peur et la douceur produit un attachement d’une intensité particulière, que les psychologues de l’apprentissage connaissent bien : ce qui vient de façon imprévisible attache plus que ce qui vient toujours. La phase de tension épuise, et quand tout ce que l’on a essayé a échoué, on cesse de croire qu’agir change quelque chose. S’y ajoutent la dépendance économique, les enfants, la peur des représailles au moment du départ et l’isolement. Rester n’est ni une faiblesse ni un consentement.
La lune de miel signifie-t-elle que la personne a changé ?
Pas à elle seule. La lune de miel est la quatrième phase du cycle : elle suit chaque explosion et précède la tension suivante. Elle prouve que l’auteur peut être attentionné un certain temps, ce que la personne sait déjà. Un changement se mesure autrement : à ce qui est fait durablement, à ce qui n’arrive plus, au nombre de mois sans tension ni explosion, et à la façon dont l’auteur parle de ce qu’il a fait, sans déplacer la responsabilité. La question que nous posons est factuelle : combien de fois ces promesses ont-elles déjà été faites, et qu’est-ce qui a changé après chacune ?
La violence s’aggrave-t-elle toujours ?
Pas toujours, mais le plus souvent, dans ce que nous recevons comme dans ce que décrivent les travaux sur les violences conjugales. Trois mouvements le montrent : les répits raccourcissent, les explosions se rapprochent, les actes s’aggravent, des mots aux objets, des objets au corps. Chaque seuil franchi et excusé devient le nouveau point de départ. C’est pourquoi nous prenons au sérieux les signes d’escalade indépendamment de la gravité actuelle : des épisodes plus fréquents qu’il y a un an, un geste nouveau, en particulier au cou, une menace nouvelle, une peur récente pour sa vie.
Et si je ne reconnais pas ce cycle dans ce que je vis ?
Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de violence. Le cycle décrit un type de violence, celui qui alterne entre explosions et répits ; il décrit mal le contrôle coercitif, qui est une contrainte continue, faite de règles, de surveillance et de menaces implicites, sans montée ni explosion. Il ne décrit pas non plus les violences sans excuses, où l’auteur ne regrette rien, ni les violences uniques, qui sont des effractions et non des cycles. Les critères qui permettent de reconnaître une violence, la peur, la contrainte, l’asymétrie, l’atteinte à l’intégrité et l’effet sur la liberté, ne dépendent d’aucun cycle.
Le cycle de la violence existe-t-il en dehors du couple ?
Oui, avec des variantes. Dans la famille, entre un parent et un enfant, la tension et l’explosion sont suivies moins souvent d’excuses que d’une normalité imposée, parfois d’une gentillesse soudaine ; l’enfant apprend que l’amour revient après la peur et garde souvent, adulte, une hypervigilance aux humeurs. Au travail, le cycle est plus lent et plus discret : remarques et dossiers retirés, puis humiliation publique, puis invitation ou mission valorisante, puis répit jusqu’au prochain projet. L’escalade existe aussi, et elle se mesure souvent en arrêts maladie.
Comment le cabinet aide-t-il à sortir du cycle ?
D’abord en aidant à le voir : dessiner les quatre phases et dater les épisodes transforme une suite de mauvais moments en un mouvement lisible, sans rien décider à la place de la personne. Ensuite par trois chantiers : la sécurité, pensée pendant le calme, parce que le départ est un moment à risque ; la perception, pour retrouver confiance dans ce que l’on voit et ressent, par l’écoute analytique et les outils de la TCC ; et les scènes qui restent, retraitées par l’EMDR une fois la personne stabilisée, après un bilan psycho-traumatique si besoin. Au cabinet ou en téléconsultation, et la porte reste ouverte si un rendez-vous est annulé pendant une lune de miel.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Le modèle de Walker, ses compléments et ses critiques, tels qu’ils sont utilisés dans cette page.
Lenore Walker, The Battered Woman, 1979 (le cycle de la violence et l’impuissance apprise appliquée aux violences conjugales).
Evan Stark, Coercive Control. How Men Entrap Women in Personal Life, 2007 (le contrôle continu, sans cycle).
Judith Herman, Trauma and Recovery, 1992 (les effets des violences prolongées sur l’image de soi et les liens).
Marie-France Hirigoyen, Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple, 2005, qui reprend et discute le cycle de la violence.
Si vous avez reconnu le cycle en lisant, le meilleur moment pour en parler est celui où vous êtes maintenant, quel qu’il soit. Un premier rendez-vous sert à dessiner les phases, à dater les épisodes et à penser la sécurité, sans que rien ne soit décidé à votre place. Au cabinet ou en téléconsultation, sans engagement, et la porte reste ouverte si vous annulez.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.