Harcèlement : la violence par répétition, à l’école, au travail, dans la vie privée
Pris un par un, aucun des faits ne tient. Une remarque sur votre tenue. Un dossier retiré sans explication. Un surnom dans la cour. Un message à vingt-trois heures. Un sourire en coin quand vous prenez la parole. Si vous racontez l’un d’eux, on vous répond que ce n’est pas grand-chose, et c’est vrai. Ce qui est grave, c’est le quarantième. Le harcèlement est la violence dont l’arme est le nombre : il use par accumulation, et il fait douter précisément parce que chaque goutte, seule, ne mouille pas. Cette page explique pourquoi la répétition est en elle-même une violence, ce qui distingue un harcèlement d’un conflit, pourquoi l’on finit par se croire fautif, et par quoi commencer pour s’en protéger, que cela se passe à l’école, au travail ou dans la vie privée.
Le harcèlement désigne des comportements hostiles, humiliants ou intimidants qui se répètent envers une même personne, dans une relation où elle ne peut pas se soustraire facilement : une classe, un service, un immeuble, une famille, un couple qui se défait. Ce qui le définit n’est pas la nature de chaque acte, souvent banal, mais trois choses réunies : la répétition, l’effet produit sur la personne, et l’asymétrie qui l’empêche de faire cesser ce qu’elle subit. On peut harceler sans jamais insulter, sans jamais toucher, sans jamais hausser le ton. Il suffit de recommencer.
Dans ce dossier, nous avons tenu une ligne : une violence n’a pas besoin d’être répétée pour être grave, et toute relation difficile n’est pas violente. Le harcèlement est le cas particulier où c’est la répétition elle-même qui fait la violence. Une remarque désobligeante est une remarque désobligeante. La même remarque chaque matin pendant huit mois, devant les mêmes collègues, par la même personne qui a du pouvoir sur vous, devient autre chose : une entreprise, consciente ou non, de dégradation d’un être humain.
Nous recevons des personnes harcelées dans les trois grands contextes, l’école, le travail, la vie privée, et nous avons appris à reconnaître un trait commun à presque toutes : elles arrivent en s’excusant. « Je sais que ce n’est pas grand-chose. » « Je suis peut-être trop sensible. » « D’autres vivent bien pire. » La personne harcelée a intégré le regard de ceux à qui elle a tenté de raconter un fait isolé et qui ont haussé les épaules. Elle ne sait pas encore que c’est la somme qu’il faut raconter, et que la somme, elle, est écrasante.
La goutte d’eau : pourquoi l’accumulation fait violence
L’image de la goutte d’eau qui fait déborder le vase est juste, à condition de la prendre au sérieux. Ce n’est pas la dernière goutte qui est violente, c’est le vase qu’on n’a jamais laissé se vider. Le psychiatre et chercheur Heinz Leymann, qui a étudié dans les années 1980 et 1990 ce qu’il a appelé le mobbing dans les entreprises suédoises, a décrit des dizaines d’agissements hostiles, isoler, empêcher de s’exprimer, discréditer, confier des tâches absurdes, et il a montré que c’est leur fréquence et leur durée, bien plus que leur gravité unitaire, qui produisent les atteintes à la santé qu’il observait : troubles du sommeil, anxiété, dépression, symptômes semblables à ceux du stress post-traumatique.
Pourquoi la répétition fait-elle autant de dégâts ? Parce qu’elle transforme un événement en climat. Un événement, on s’en remet : le corps s’alarme, puis il redescend. Un climat, on y vit : le corps ne redescend plus, parce que la prochaine goutte peut tomber à tout moment. La personne harcelée n’est pas en état d’alerte au moment où on l’humilie ; elle l’est tout le temps, dans le couloir, dans le train du matin, le dimanche soir, à l’ouverture de sa messagerie. C’est cette alerte permanente qui use, et qui explique que des faits objectivement mineurs produisent des effets objectivement majeurs. La page du dossier stress sur le stress aigu et chronique décrit ce passage de l’alarme à l’épuisement.
La répétition agit aussi sur le sens. Un fait isolé peut être un hasard, une maladresse, une mauvaise journée de l’autre. Le vingtième fait identique ne peut plus l’être, et la personne commence à chercher ce qui, en elle, attire cela. Elle ne trouve rien, ou plutôt elle trouve tout, son physique, son accent, sa façon de parler, son âge, ses erreurs, et elle se met à les corriger, un à un, sans que rien ne change, parce que le harcèlement ne vise pas un défaut mais une personne. La psychiatre Marie-France Hirigoyen a bien montré, à propos du harcèlement moral, que la victime finit souvent par partager l’idée que quelque chose en elle justifie ce qu’elle subit. Ce basculement est l’un des premiers points que nous travaillons.
Il y a enfin l’effet sur les témoins. Un fait grave et unique fait réagir : on intervient, on s’indigne. Des faits petits et répétés endorment : les collègues, les camarades, les voisins s’habituent, détournent le regard, finissent par trouver que la personne « en fait toute une histoire ». La répétition isole la victime au moment même où elle aurait le plus besoin de témoins.
Jauge : ce que la répétition vous coûte
Plutôt que de compter les faits, ce qui est le travail du journal décrit plus bas, cette jauge mesure ce que la répétition a déjà changé en vous. Déplacez les six curseurs de 0 (pas du tout) à 10 (en permanence). L’aiguille vous dit où vous en êtes, et le commentaire est celui que nous ferions au premier rendez-vous.
Un mot sur le cinquième curseur. Le doute sur soi est, dans notre expérience, le meilleur indicateur d’un harcèlement installé, meilleur que la fréquence des faits. Une personne qui subit un conflit, même rude, reste en colère contre l’autre. Une personne harcelée a retourné la colère contre elle-même. Quand ce curseur est haut, nous savons que le travail devra d’abord passer par là.
Conflit ou harcèlement ? Ce qui les distingue
Toute tension n’est pas un harcèlement, et le dire ne minimise rien : au contraire, c’est ce qui permet de prendre le harcèlement au sérieux quand il est là. Un conflit, même violent, est une relation entre deux parties qui s’affrontent sur quelque chose. Un harcèlement est une relation où l’une des parties est devenue la cible de l’autre, sans objet à négocier. Voici les repères que nous utilisons.
Plutôt un conflit
Les deux parties peuvent parler, se répondre, s’opposer.
Il porte sur un objet précis : une décision, une méthode, un partage, une place.
Il peut se régler, même mal, par une discussion, un tiers, un compromis.
Il est intermittent : il éclate, puis la vie reprend.
Chacun garde sa dignité et sa santé, même s’il est en colère.
Les témoins voient deux personnes qui ne sont pas d’accord.
Plutôt un harcèlement
L’une des parties ne peut plus répondre sans que cela empire.
Il ne porte sur rien de précis, ou sur un objet qui change sans cesse.
Toute tentative de régler la chose est retournée contre la personne.
Il est continu : il n’y a plus de moment où l’on est tranquille.
La santé, le sommeil, la confiance en soi se dégradent chez l’un des deux seulement.
Les témoins voient une personne qui « a un problème ».
Il existe des conflits qui dégénèrent en harcèlement, quand l’une des parties, souvent celle qui a le pouvoir, cesse de chercher une issue et se met à viser la personne. Et il existe des violences uniques et graves, une agression, une humiliation publique, qui ne sont pas des harcèlements mais n’en sont pas moins des violences : la page reconnaître une violence les aborde. Ce que la frontière ci-dessus permet, c’est de nommer juste, et de répondre à la question qui tourne en boucle : « est-ce que j’exagère ? » Si vous vous reconnaissez dans la colonne de droite, non.
Pourquoi l’on doute
Presque toutes les personnes harcelées que nous recevons ont douté longtemps avant de consulter, et beaucoup doutent encore en entrant. Ce doute n’est pas un trait de caractère. Il est fabriqué par la structure même du harcèlement, et il faut en démonter les ressorts pour pouvoir le lâcher.
Le premier ressort, c’est la petitesse de chaque fait. On ne peut pas aller voir un supérieur, un directeur d’école ou un ami pour une remarque sur une tenue. On attend donc un fait « assez grave », qui ne vient pas, parce que le harcèlement est précisément l’art de rester sous le seuil. Le deuxième, c’est la réaction des autres : à qui a raconté un fait isolé, on a répondu « tu exagères », « il est comme ça avec tout le monde », « c’est de l’humour ». Chaque réponse de ce type apprend à se taire. Le troisième, c’est le visage de l’auteur ailleurs : charmant avec les autres, apprécié de la hiérarchie, drôle en société. La personne harcelée voit une chose que personne d’autre ne voit, et elle finit par se demander si elle l’a bien vue.
Le quatrième ressort est plus intime. Pour supporter une hostilité qu’on ne peut ni fuir ni combattre, l’esprit cherche une explication qui lui rende un peu de contrôle, et la plus accessible est : « c’est à cause de moi ». Si c’est à cause de moi, je peux changer quelque chose. C’est une pensée protectrice à court terme, et ravageuse à long terme, parce qu’elle transforme la victime en coupable et qu’elle rejoint exactement ce que l’auteur suggère. Le sentiment de culpabilité ne signifie pas la responsabilité ; la page culpabilité et honte après une violence explique ce mécanisme que nous retrouvons dans toutes les formes de violence.
Le dernier ressort, enfin, est la mémoire. Sous une tension permanente, les faits se brouillent : on ne sait plus si c’était mardi ou jeudi, s’il a dit « incompétente » ou « pas très efficace », si c’était la troisième ou la dixième fois. Cette imprécision, parfaitement normale sous stress, est ensuite retournée contre la personne : « vous n’êtes même pas sûre ». C’est l’une des raisons pour lesquelles nous recommandons, dès les premiers signes, de tenir un journal des faits.
Comment un harcèlement s’installe
Les histoires que nous entendons se ressemblent assez pour qu’on puisse en tracer le fil, tout en sachant que chaque situation a son rythme. Voici les six temps que nous retrouvons le plus souvent, de la première remarque au jour où l’on nomme.
Le premier fait, « anodin »Une remarque, une mise à l’écart, une moquerie. La personne le remarque, le trouve désagréable, et passe à autre chose. Rétrospectivement, elle se souvient très précisément de ce premier moment.À ce stade, rien ne permet de prévoir la suite.
La répétition qui s’installeLe fait revient, sous la même forme ou sous une autre. La personne commence à anticiper, à adapter sa tenue, ses mots, ses horaires. Elle n’emploie pas encore le mot « harcèlement ».C’est le moment où un journal des faits est le plus utile.
L’isolementLes témoins s’habituent ou s’éloignent. L’auteur, souvent, travaille à ce retrait : rumeurs, « elle est difficile », « il est fragile ». La personne se retrouve seule avec ce qu’elle voit.Le silence des autres pèse parfois plus que les actes de l’un.
Le douteFaute de regard extérieur, la personne retourne la question vers elle-même. Elle cherche ce qu’elle fait de travers, corrige, s’excuse, en fait plus. Rien ne change.Le curseur du doute, dans la jauge, monte ici.
L’usureLe corps prend le relais : sommeil, douleurs, fatigue, pleurs le dimanche soir, boule au ventre le matin. L’évitement s’étend. Parfois, des idées sombres apparaissent.Beaucoup consultent à ce moment, pour le corps plutôt que pour la cause.
Le jour où l’on nommeUn proche qui dit « ce n’est pas normal », un médecin qui pose une question, une lecture, un rendez-vous. La somme des faits est enfin posée devant quelqu’un qui la croit. Le travail peut commencer.Nommer ne règle pas tout, mais tout commence par là.
Trois contextes, trois dossiers
Le mécanisme de la répétition est le même partout, mais le décor change ce qui est possible et ce qui fait mal. Le site consacre des pages détaillées à chaque contexte ; nous indiquons ici ce qui leur est propre et vers quoi aller.
À l’école. L’enfant ou l’adolescent harcelé ne choisit ni sa classe ni ses camarades, et il y passe ses journées. Il parle rarement spontanément, par honte, par peur des représailles, ou pour protéger ses parents. Les signes passent par le corps et le comportement : maux de ventre le matin, affaires perdues, notes qui chutent, refus d’aller en cours, irritabilité. Le dossier harcèlement scolaire détaille comment le reconnaître, ce que les parents peuvent faire pas à pas, et ce qui se passe quand le harcèlement se poursuit en ligne, sur la page du cyberharcèlement. Au cabinet, le pédopsychothérapeute reçoit l’enfant, avec ses parents ou seul, et peut, avec leur accord, participer à une réunion avec l’école.
Au travail. La peur pour l’emploi, le pouvoir hiérarchique et le regard des collègues rendent la parole particulièrement coûteuse. Le harcèlement y prend des formes propres : tâches retirées ou absurdes, réunions dont on est exclu, critiques publiques, objectifs impossibles, isolement organisé. Il mène souvent au burn-out, et il se confond parfois avec lui. La page sur les violences au travail et celle sur les relations difficiles au travail en traitent, avec les textes que nous avons vérifiés.
Dans la vie privée. Un ex-conjoint qui ne lâche pas, des messages incessants, des procédures à répétition, un voisin, un membre de la famille, un ancien ami : le harcèlement privé a ceci de particulier qu’il n’y a pas d’institution à qui se plaindre et que l’auteur connaît intimement les points sensibles. Les pages sur les violences après la séparation et sur les cyberviolences en décrivent les formes les plus fréquentes.
Du fait répété à son effet
Pour sentir comment des faits « sans importance » produisent des effets importants, associez chaque situation répétée à ce qu’elle produit, le plus souvent, chez la personne qui la subit. Il n’y a pas de piège : il y a une logique, que la répétition rend implacable.
Vos messages restent sans réponse, les réunions se tiennent sans vous, on cesse de vous inviter
Des moqueries sur votre accent, votre origine ou votre corps, à chaque pause
Des consignes contradictoires, puis des reproches quoi que vous fassiez
Un surnom humiliant repris par tout le monde dans la cour ou le service
Des messages à toute heure, puis des silences, puis de nouveau des messages
Des rumeurs sur votre vie privée qui circulent sans que personne ne vous en parle
Tenir un journal des faits
C’est le conseil le plus simple que nous donnons, et l’un des plus efficaces. Dès que vous sentez qu’une chose se répète, notez-la : la date, l’heure, le lieu, ce qui a été dit ou fait, aussi littéralement que possible, qui était présent, et ce que cela vous a fait. Un cahier, un fichier, les notes d’un téléphone, peu importe le support, pourvu qu’il soit à vous et que vous l’alimentiez au fil de l’eau, pas des semaines après.
Ce journal sert d’abord à votre mémoire. Sous la tension, les faits se brouillent et l’auteur peut compter sur ce flou ; un carnet daté rend à la personne la précision qu’on lui conteste. Il sert ensuite à votre jugement. Relire trois mois de notes fait apparaître ce que chaque jour, isolément, cachait : une fréquence, une progression, une logique. Beaucoup de nos patients disent avoir compris qu’ils étaient harcelés le jour où ils ont relu leur propre journal. Il sert enfin à la parole : raconter à un proche, à un médecin, à nous, avec des dates et des mots exacts, change la façon dont on est écouté. On ne dit plus « il est désagréable avec moi », on dit « le 12, devant trois collègues, il a dit cela ; le 14, il a retiré ce dossier ; le 15… ».
Deux précisions. La première : notez aussi ce que vous avez fait, vos réponses, vos demandes, ce que vous avez tenté. Le harcèlement se nourrit de l’idée que la victime n’a rien dit ; le journal montre souvent qu’elle a beaucoup dit, et que cela n’a servi à rien. La seconde : ce journal est le vôtre. Si un jour vous engagez une démarche auprès d’un employeur, d’une école ou de la justice, il vous sera utile, mais ce n’est pas sa raison d’être, et nous n’organisons aucune démarche de ce type. Il existe d’abord pour que vous cessiez de douter de ce que vous avez vécu.
Exemple fictif : Malik, 47 ans, « il est comme ça avec tout le monde »
Malik n’existe pas. Son histoire rassemble des éléments que nous rencontrons souvent, pour illustrer notre façon de raisonner.
Situation
Malik est chef de projet dans une entreprise de logistique depuis douze ans. Il y a un an, il a refusé de valider un document qu’il jugeait irrégulier. Depuis, son nouveau directeur ne l’invite plus aux réunions de pilotage, commente ses rapports devant l’équipe avec un sourire (« on va dire que c’est un premier jet »), lui a retiré deux dossiers sans explication et l’a déplacé dans un bureau à l’écart. Rien d’insultant, jamais de cri. Malik dort mal, a mal au dos, pleure dans sa voiture le dimanche soir, et a cessé de parler en réunion. Ses collègues « ne veulent pas prendre parti ». Il consulte pour « gérer son stress », persuadé qu’il est devenu « trop susceptible ». Il n’a rien noté, « parce que ce n’est jamais assez grave ».
Quelle serait la piste la plus juste ?
Dans la suite imaginée de cette histoire, Malik relit son journal après deux mois et compte vingt-trois faits. Il les lit à voix haute en séance et dit : « je ne suis pas susceptible, en fait ». Les scènes de réunion, retraitées en EMDR, cessent de le réveiller. Il reprend la parole, prépare chaque intervention avec des outils de la TCC, et décide, à son rythme, de ce qu’il fera de son compte rendu de bilan et de la suite de sa carrière.
Vrai ou faux : ce que l’on dit du harcèlement
Six affirmations que l’on entend dans les écoles, les entreprises et les familles. Répondez, puis lisez notre explication.
Affirmation 1
« Un conflit violent avec un collègue ou un camarade, c’est du harcèlement. »
Faux. Un conflit, même rude, oppose deux parties qui peuvent se répondre, autour d’un objet qui peut se régler. Le harcèlement est la répétition d’actes hostiles contre une personne qui ne peut plus s’y soustraire. Un fait unique et grave peut être une violence, mais ce n’est pas un harcèlement : nommer juste permet de prendre chaque chose au sérieux.
Affirmation 2
« Le harcèlement peut être le fait de plusieurs personnes qui agissent chacune un peu. »
Vrai. Une classe, une équipe, une famille peuvent harceler ensemble sans que personne n’ait l’impression d’en faire beaucoup. Pour le harcèlement scolaire, la loi vise expressément ce qui est imposé à un même élève par plusieurs personnes, de manière concertée ou successivement. La victime, elle, reçoit la somme.
Affirmation 3
« Pour qu’il y ait harcèlement, il faut que l’auteur ait voulu nuire. »
Faux. Les textes qui définissent le harcèlement parlent d’agissements qui ont « pour objet ou pour effet » de dégrader les conditions de vie ou de travail de la personne : l’effet compte autant que l’intention. Cliniquement, c’est aussi ce que nous regardons : ce que cela fait à la personne, pas ce que l’autre prétend avoir voulu.
Affirmation 4
« Un enfant harcelé le dit toujours à ses parents. »
Faux. La plupart des enfants harcelés se taisent, par honte, par peur des représailles, ou pour protéger leurs parents de leur inquiétude. Ce sont les maux de ventre du matin, les affaires qui disparaissent, les notes qui chutent, le refus d’aller en cours qui parlent à sa place. Le dossier harcèlement scolaire détaille ces signes.
Affirmation 5
« Noter les faits au fur et à mesure aide la mémoire et la parole. »
Vrai. Sous tension, les faits se brouillent, et ce flou est retourné contre la personne. Un journal daté rend la précision, fait apparaître la fréquence et la progression, et change la façon dont on est écouté. Beaucoup de nos patients ont compris qu’ils étaient harcelés en relisant leurs propres notes.
Affirmation 6
« Si je tiens le coup sans rien dire, ça finira par s’arrêter. »
Faux, dans la grande majorité des situations que nous rencontrons. Le silence de la personne et l’habitude des témoins laissent le champ libre, et la répétition s’accélère plutôt qu’elle ne s’éteint. Tenir sans rien dire protège l’auteur, et use la personne jusqu’à l’épuisement. Parler à quelqu’un qui croit est le premier pas.
Où la loi place la répétition
La loi connaît le harcèlement, et elle le définit précisément par ce que décrit cette page : des faits répétés qui dégradent la vie d’une personne. Nous donnons ici les textes que nous avons vérifiés, comme des repères et non comme un mode d’emploi : les démarches auprès d’un employeur, d’une école ou de la justice ne passent pas par le cabinet, qui accompagne avant, pendant et après.
Au travail, l’article L1152-1 du code du travail pose qu’aucun salarié ne doit subir d’agissements répétés de harcèlement moral ayant pour objet ou pour effet de dégrader ses conditions de travail, au risque de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Deux mots y font la frontière avec un conflit : « répétés » et « dégrader ». Le code pénal en fait un délit à l’article 222-33-2, puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende, en précisant lui aussi « pour objet ou pour effet ». Hors du travail et du couple, l’article 222-33-2-2 du code pénal vise les propos ou comportements répétés qui dégradent les conditions de vie d’une personne et altèrent sa santé physique ou mentale, qu’ils viennent d’un parent, d’un voisin, d’une belle-famille ou d’un ancien ami ; la peine commence à un an d’emprisonnement et 15 000 € d’amende lorsque l’incapacité de travail est nulle ou de huit jours au plus, et s’alourdit dans les situations plus graves. À l’école, l’article 222-33-2-3 du même code définit le harcèlement scolaire comme ce harcèlement moral lorsqu’il vise un élève et vient d’une personne qui étudie ou travaille dans le même établissement. Textes vérifiés le 30 octobre 2026.
Ces articles ne disent pas comment on se remet d’un harcèlement, ni comment on tient pendant qu’il dure ou pendant qu’une procédure avance : c’est le reste de cette page, et le travail que nous faisons. Les textes propres à l’école, avec leurs peines et le détail de la plainte, sont réunis sur la page harcèlement scolaire : la loi et la plainte ; l’ensemble des textes de ce dossier figure sur la loi et la plainte.
Quand l’usure devient dangereuse
Si des idées de mort, de disparition ou de « tout arrêter » apparaissent, chez vous ou chez votre enfant, elles sont à prendre au sérieux immédiatement. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce que nous faisons au cabinet
Les personnes harcelées arrivent chez nous pour le corps, le sommeil, l’anxiété, l’épuisement, ou envoyées par un médecin qui a vu quelque chose. Notre première tâche est de recevoir la somme : nous demandons le détail, les dates, les mots exacts, et nous laissons la liste s’allonger sans l’interrompre. Puis nous disons ce que nous voyons. Pour quelqu’un à qui l’on a répété pendant des mois qu’il exagérait, ce « je vous crois » venant d’un clinicien dont le métier est d’écouter et de conclure a un poids particulier. Il peut aussi s’écrire : un bilan psychologique, appuyé sur des entretiens et des évaluations psychométriques, mesure ce que la répétition a produit, anxiété, dépression, symptômes post-traumatiques, et donne lieu à un compte rendu écrit, remis à la personne, qui en fait l’usage qu’elle juge utile. Le psychothérapeute du cabinet est formé au trauma, et le harcèlement en produit souvent un, discret et tenace.
Le travail associe ensuite trois approches, dosées selon la personne. L’EMDR, en séances de 80 minutes, retraite les scènes qui reviennent, l’humiliation publique, la phrase devant tout le monde, le surnom dans la cour, et les croyances que la répétition a installées, « je suis nul », « je mérite cela ». Les outils de la TCC servent à reprendre la parole, à préparer les situations redoutées, à retrouver une affirmation de soi que des mois de silence ont effacée ; la page affirmation de soi en donne le principe. L’écoute analytique pose la question que la personne se pose en secret, « pourquoi moi ? », et y répond autrement qu’en l’accusant : une histoire où l’on a appris à se taire, une loyauté, une place dans la famille qui se rejoue dans l’équipe ou dans la classe.
Pour l’enfant et l’adolescent, le pédopsychothérapeute travaille avec le jeu, le dessin et les histoires, reçoit les parents pour eux-mêmes, et peut, avec leur accord, participer à une réunion avec l’école ; la page notre approche du harcèlement scolaire la détaille. Pour l’adulte, nous travaillons en lien avec le médecin quand le corps a lâché, et nous accompagnons la personne pendant toute la durée d’une éventuelle démarche, sans l’organiser. Tout cela peut se faire au cabinet ou en téléconsultation ; le rythme des séances s’adapte, et un point régulier permet de mesurer le chemin parcouru.
À retenir
Le harcèlement est la violence par répétition : chaque fait est petit, la somme est écrasante, et c’est la somme qu’il faut raconter.
Il se distingue d’un conflit par trois traits : la répétition, l’effet sur la personne, et l’impossibilité de répondre sans que cela empire.
Le doute sur soi est fabriqué par le harcèlement lui-même ; un journal des faits, daté, rend la mémoire, le jugement et la parole.
Au cabinet : recevoir la somme et la nommer, bilan psychologique et compte rendu écrit, EMDR sur les scènes, TCC pour reprendre la parole, écoute analytique sur le « pourquoi moi », enfants reçus avec le jeu et le dessin.
Questions fréquentes sur le harcèlement
Quelle différence entre un conflit et un harcèlement ?
Un conflit oppose deux parties qui peuvent se répondre, autour d’un objet précis, et il peut se régler, même mal. Un harcèlement est la répétition d’actes hostiles, humiliants ou intimidants contre une personne qui ne peut plus s’y soustraire, sans objet à négocier, et dont la santé se dégrade. La colère tournée vers l’autre caractérise le conflit ; le doute retourné contre soi caractérise le harcèlement.
Combien de fois faut-il que cela se répète pour parler de harcèlement ?
La loi parle de faits « répétés » sans fixer de nombre, et la clinique non plus. Ce qui compte, c’est que la répétition ait transformé un événement en climat : vous anticipez, vous évitez, votre corps réagit, vous doutez de vous. Deux faits identiques en une semaine peuvent suffire à installer la peur ; vingt faits en un an peuvent passer inaperçus tant qu’on ne les a pas alignés. Le journal des faits sert précisément à voir la fréquence.
Pourquoi est-ce que je doute de moi, alors que c’est moi qui subis ?
Parce que le harcèlement fabrique ce doute. Chaque fait est trop petit pour être raconté ; ceux à qui vous l’avez raconté ont haussé les épaules ; l’auteur est charmant avec les autres ; et votre esprit, pour garder un peu de contrôle, cherche en vous une explication. Ce doute n’est pas une preuve que vous exagérez, c’est un symptôme du harcèlement, et il se travaille en séance. Se sentir coupable n’est pas être responsable.
Faut-il tenir un journal des faits ?
Oui, dès les premiers signes de répétition. Notez la date, l’heure, le lieu, les mots exacts, les personnes présentes, ce que cela vous a fait et ce que vous avez répondu. Ce journal rend votre mémoire précise, fait apparaître la fréquence et la progression, et change la façon dont vous êtes écouté. Il est à vous : s’il sert un jour à une démarche, tant mieux, mais sa première fonction est que vous cessiez de douter de ce que vous avez vécu.
Le harcèlement peut-il provoquer un stress post-traumatique ?
Oui. Les travaux de Heinz Leymann sur le harcèlement au travail décrivaient déjà des symptômes proches du stress post-traumatique : scènes qui reviennent, sursauts, évitements, hypervigilance, troubles du sommeil. La répétition produit un traumatisme discret et tenace, qui ressemble davantage à un trauma complexe qu’à celui d’un événement unique. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’EMDR, après un bilan psycho-traumatique, y est utile.
Que faire si c’est mon enfant qui est harcelé ?
D’abord le croire, sans minimiser ni dramatiser devant lui, et lui dire que ce n’est pas sa faute. Noter avec lui les faits et les dates. Alerter l’école par écrit. Observer son sommeil, ses maux de ventre, son envie d’aller en classe. Le dossier harcèlement scolaire détaille chaque étape. Au cabinet, le pédopsychothérapeute le reçoit, avec vous ou seul, travaille par le jeu et le dessin, et peut participer à une réunion avec l’école avec votre accord. Vous pouvez aussi être reçus pour vous-mêmes.
Comment le cabinet accompagne-t-il une personne harcelée ?
En recevant d’abord la somme des faits et en la nommant. Puis, selon la personne : un bilan psychologique avec compte rendu écrit, l’EMDR pour les scènes qui reviennent, les outils de la TCC pour reprendre la parole et l’affirmation de soi, l’écoute analytique pour le « pourquoi moi ». Nous travaillons en lien avec le médecin quand le corps a lâché, et nous accompagnons avant, pendant et après une éventuelle démarche, sans l’organiser. Au cabinet ou en téléconsultation.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux de référence mobilisés dans cette page.
Heinz Leymann, Mobbing. La persécution au travail, Seuil, 1996.
Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Syros, 1998.
Dan Olweus, Bullying at School: What We Know and What We Can Do, Blackwell, 1993.
Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998.
Judith L. Herman, Trauma and Recovery, Basic Books, 1992.
Bruce S. McEwen, « Protective and Damaging Effects of Stress Mediators », The New England Journal of Medicine, 1998.
Vous n’avez pas besoin d’un fait « assez grave » pour consulter : la répétition suffit. Un premier rendez-vous permet de poser la liste devant quelqu’un qui la croit, et de choisir par où commencer. Au cabinet ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.