Emprise et contrôle coercitif : quand la liberté se restreint pas à pas
Au début, c’était de l’attention. Il voulait savoir où vous étiez parce qu’il s’inquiétait ; elle trouvait vos amies un peu superficielles ; il préférait gérer les comptes parce qu’il était « meilleur avec les chiffres ». Dix ans plus tard, vous ne sortez plus sans prévenir, vous n’avez plus d’amies, vous ne connaissez pas le mot de passe de votre propre compte en banque, et vous ne sauriez pas dire quand cela a basculé. Le contrôle coercitif n’est pas une scène, c’est un régime : un ensemble de comportements, répétés et combinés, qui réduisent la liberté d’une personne jusqu’à ce qu’elle ne la remarque plus. Cette page décrit comment il s’installe, pourquoi il est si difficile d’en partir, ce qu’il fait à la perception de soi, et comment on en sort.
Le contrôle coercitif désigne un ensemble de comportements, intimidation, isolement, surveillance, humiliation, privation, règles imposées, par lesquels une personne prend le pouvoir sur la vie quotidienne d’une autre et restreint, pas à pas, sa liberté. Le sociologue américain Evan Stark, qui a donné au terme sa définition la plus citée dans son livre Coercive Control (2007), insiste sur un renversement de perspective : la violence dans le couple ne se mesure pas au nombre d’incidents, mais à ce qu’elle fait à l’autonomie de la personne. Pour lui, le tort principal n’est pas la blessure mais l’enfermement ; il parle, en substance, d’une atteinte à la liberté plutôt que d’une série d’agressions. On peut ne jamais avoir reçu un coup et vivre dans une cage.
En français, le mot d’emprise, popularisé par la psychiatre Marie-France Hirigoyen dans Le Harcèlement moral (1998) puis Femmes sous emprise (2005), décrit le même phénomène vu de l’intérieur : le processus relationnel par lequel une personne en vient à penser, sentir et agir selon ce que l’autre attend, en perdant progressivement l’accès à son propre jugement. Le contrôle coercitif décrit ce que l’auteur fait ; l’emprise décrit ce que la personne vit. Les deux mots se complètent, et nous les employons l’un et l’autre, en gardant la ligne de ce dossier : décrire les actes, la contrainte, la peur et leurs effets, plutôt que coller une étiquette sur la personnalité de l’auteur. Le dossier consacré au pervers narcissique s’intéresse à cette question de la personnalité ; ici, nous regardons le mécanisme.
Deux précisions avant d’aller plus loin. Toute relation difficile n’est pas une emprise : un couple qui se dispute, où chacun garde ses amis, son argent, ses sorties et la possibilité de dire non, est un couple en conflit, pas une relation de contrôle. Et l’emprise ne concerne pas que le couple. Nous la rencontrons entre un parent et un enfant adulte, dans certaines fratries, entre un mentor et son élève, dans des groupes, au travail. La page emprise en famille et au travail décrit ces configurations. Dans ce qui suit, les exemples viennent surtout du couple, parce que c’est là que nous la recevons le plus, et que c’est là qu’elle est le plus dangereuse.
Radar : les domaines de votre vie sous contrôle
Le propre du contrôle coercitif est de s’étendre à plusieurs domaines à la fois. Un seul axe élevé peut avoir d’autres explications ; une forme large, où plusieurs axes montent ensemble, dessine un régime. Pour chaque domaine, placez le curseur selon la liberté que vous avez réellement aujourd’hui, pas selon ce que l’autre dit qu’il vous laisse : à 0, vous décidez seul ; à 10, vous ne décidez plus rien sans conséquence.
Deux formes reviennent. La pointe unique sur le téléphone ou sur les proches, chez des personnes en début de relation : l’emprise commence presque toujours par l’isolement ou la surveillance, et les autres axes suivent. Et le polygone large et régulier, chez des personnes qui vivent cela depuis des années : elles s’étonnent du dessin, parce qu’elles n’avaient jamais mis les domaines côte à côte. Chacun, pris isolément, avait une explication raisonnable.
Comment l’emprise s’installe : six étapes
Personne n’entre dans une relation de contrôle en le sachant. L’emprise se construit par degrés, et chaque degré paraît acceptable parce qu’il est petit et qu’il est expliqué. Voici la progression que nous reconstituons le plus souvent avec les personnes que nous recevons. Elle n’est pas une loi : certaines étapes manquent, d’autres se chevauchent, et il arrive que tout aille très vite.
L’intensité du débutUne rencontre hors du commun, une attention de chaque instant, des déclarations très tôt, le sentiment d’être enfin comprise ou compris. Cette phase n’est pas un piège calculé dans tous les cas, mais elle crée la dette qui servira plus tard : « après tout ce que j’ai fait pour toi ».
L’isolement qui ressemble à de l’amour« Je préfère qu’on soit tous les deux », « ta sœur ne m’aime pas », « tes amies t’influencent ». Les proches s’espacent, par lassitude ou pour éviter les scènes. Un jour, la personne s’aperçoit qu’il ne lui reste plus personne à qui raconter, et donc plus personne pour lui dire que ce n’est pas normal.
Les règles qu’on devineAucune règle n’est posée, mais chaque écart coûte : une bouderie de trois jours, une remarque devant les enfants, une crise. La personne apprend par essais et erreurs ce qui est permis, et elle finit par anticiper tout ce qui pourrait déplaire. Elle dit souvent : « je marche sur des œufs ».
La perception remise en cause« Je n’ai jamais dit ça », « tu inventes », « tu es trop sensible », « tout le monde trouve que tu exagères ». À force, la personne doute de sa mémoire, puis de son jugement, puis d’elle-même. Elle vérifie, elle s’excuse, elle demande l’avis de l’autre pour savoir ce qu’elle a vu.
La peur sans coupUn objet cassé, un poing dans le mur, une menace à demi-mot sur les enfants, l’argent ou la réputation, un silence glacial. Il n’y a pas besoin de frapper pour que la peur fasse son travail ; la page sur la violence matérielle décrit cette intimidation par procuration.
La cage devenue normaleLa personne ne remarque plus les barreaux. Elle décrit sa vie comme « compliquée », son conjoint comme « difficile », et elle a réponse à tout, parce que l’autre lui a fourni toutes les réponses. C’est souvent un événement extérieur, une amie qui s’alarme, un enfant qui parle, un médecin qui pose une question, qui fait apparaître la forme.
Cette progression est à rapprocher du cycle de la violence décrit par Lenore Walker : tension, explosion, excuses, répit. Les deux se combinent. Le cycle explique pourquoi l’espoir renaît à chaque tour ; l’emprise explique pourquoi, entre les tours, la personne n’a plus la liberté de penser à partir.
Les règles qui changent : pourquoi on ne sait plus ce qui est permis
Un détail revient dans presque tous les récits, et il éclaire à lui seul une grande partie de l’épuisement des personnes sous emprise : les règles ne sont pas stables. Ce qui faisait plaisir lundi déclenche une crise jeudi. Le dîner apprécié la semaine dernière est « toujours la même chose ». La sortie autorisée devient, au retour, la preuve qu’on ne pense qu’à soi. Evan Stark décrit cette micro-régulation de la vie quotidienne, la façon de s’habiller, de ranger, de parler au téléphone, de faire les courses, comme l’un des traits les plus caractéristiques du contrôle coercitif : ce ne sont pas de grandes interdictions, ce sont mille petites prescriptions dont le contenu bouge.
L’imprévisibilité n’est pas un défaut du système ; elle en est le moteur. Une règle fixe peut s’apprendre, se contourner, se discuter. Une règle mouvante oblige à une vigilance de chaque instant, à lire l’humeur de l’autre en permanence, à ne jamais relâcher l’attention. Les travaux sur les prisonniers de guerre, dans les années 1950, avaient déjà repéré que l’alternance de douceur et de dureté, sans logique accessible, brise la résistance plus sûrement que la dureté continue. Les personnes que nous recevons ne sont pas prisonnières de guerre, mais elles décrivent la même usure : « je passe mes journées à essayer de deviner ».
Il faut dire ici un mot de ce que les enquêtes et la clinique observent sur la répartition de ces situations. Le contrôle coercitif, tel que l’a décrit Stark, concerne très majoritairement des hommes exerçant un contrôle sur des femmes, et il s’appuie souvent sur des attentes sociales anciennes concernant la place de chacun dans le couple. Mais nous recevons aussi des hommes sous l’emprise de leur compagne, des personnes dans des couples de même sexe, des adultes contrôlés par un parent. Les mécanismes sont les mêmes ; ce qui change, c’est la difficulté supplémentaire à être cru quand la configuration ne correspond pas à l’image attendue.
Pourquoi on ne part pas
« Mais pourquoi tu restes ? » C’est la question que les proches posent, avec de l’amour et de l’exaspération, et c’est la question qui fait le plus de mal, parce qu’elle sous-entend que partir serait simple et que rester serait un choix. Ce que nous savons, pour l’avoir entendu tant de fois, c’est que la personne sous emprise se la pose elle-même chaque jour, et qu’elle y a des réponses que l’extérieur ne voit pas.
La peur, d’abord. Pas seulement celle des coups, mais celle de ce que l’autre fera s’il est quitté : les menaces sur les enfants, sur l’argent, sur la réputation, sur les animaux, sur lui-même, « je me tuerai si tu pars ». Cette peur n’est pas irrationnelle : la séparation est, dans les violences conjugales, le moment où le danger augmente, et la page sur les violences après la séparation explique pourquoi.
La dépendance, ensuite, dans tous les sens du mot. Dépendance matérielle, quand l’argent, le logement, les papiers sont tenus par l’autre : la violence économique et la violence administrative sont des verrous. Dépendance affective, aussi, qui n’a rien de honteux : on a aimé cette personne, on l’aime peut-être encore, et l’intermittence des bons moments entretient l’attachement plus sûrement que ne le ferait une hostilité constante. Les psychologues connaissent bien ce mécanisme : une récompense imprévisible attache davantage qu’une récompense régulière.
Les enfants, presque toujours. Partir, c’est les priver d’un parent, ou les exposer à des allers-retours, ou les laisser seuls avec l’autre lors des gardes. Rester, c’est les protéger, croit-on, en étant là. L’espoir, encore : il a promis, il a pleuré, il a été si bien pendant trois semaines, et la personne a investi tant d’années qu’abandonner maintenant reviendrait à reconnaître que tout cela n’a servi à rien. La honte, enfin, de ce que les autres diront, de s’être « laissé faire », d’avoir été, soi, si fort ailleurs et si faible ici.
Et par-dessus tout, la raison la plus profonde, celle que l’emprise fabrique elle-même : la personne n’a plus les moyens intérieurs de décider. Partir est une décision, et décider suppose un jugement intact, des proches à qui parler, une confiance minimale en sa propre perception. L’emprise a précisément démonté ces trois choses. Demander à quelqu’un sous emprise pourquoi il ne part pas, c’est demander à quelqu’un qui a les jambes attachées pourquoi il ne court pas. La page du dossier voisin sur l’emprise psychologique, le cycle et pourquoi on reste développe ces raisons.
« Je ne sais plus ce qui est vrai » : la perte de la perception
De toutes les atteintes de l’emprise, celle-ci est la plus insidieuse et la plus lente à réparer. La remise en cause répétée de ce que la personne a vu, entendu, compris, « je n’ai jamais dit ça », « tu déformes tout », « tu as encore mal compris », « demande à n’importe qui », finit par produire ce que la personne décrit comme un brouillard. Elle ne sait plus si la scène d’hier a eu lieu comme elle s’en souvient. Elle enregistre parfois les conversations pour se prouver qu’elle n’est pas folle, puis n’ose pas les réécouter. Elle demande à l’autre de lui confirmer ce qu’elle pense. La page sur la violence psychologique décrit ce mécanisme, que certains appellent d’un mot anglais, et ce qu’il fait à la confiance en son propre jugement.
Il faut distinguer soigneusement cette perte de la perception de deux autres choses, parce que la confusion est fréquente et qu’elle a des conséquences. D’abord, ce n’est pas du déni. Le déni serait de ne pas savoir ; la personne sous emprise sait, par bouffées, et elle fait comme si tout allait bien, devant les autres et devant elle-même, parce que savoir en permanence serait invivable tant qu’elle n’a pas d’issue. Ensuite, ce n’est pas un trouble de la mémoire. La mémoire de la personne fonctionne ; c’est sa confiance dans sa mémoire qui a été attaquée. Lorsque, en séance, elle raconte une scène minute par minute, les détails sont là, précis, cohérents. Ce qui lui manque, c’est quelqu’un qui lui dise : oui, ce que vous décrivez a bien eu lieu, et cela porte un nom.
C’est ici que le « je vous crois » d’un psy a un poids particulier. Non parce qu’il serait une opinion de plus, mais parce qu’il vient de quelqu’un dont le métier est d’écouter, d’évaluer, puis de conclure. Pour une personne à qui l’on a répété pendant des années qu’elle déformait tout, entendre cela de la part d’un clinicien remet quelque chose debout. Lorsqu’un bilan est réalisé, cette conclusion peut être écrite dans le compte rendu, appuyée sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques ; elle peut alors être lue par des proches qui doutaient, et, si une procédure est un jour engagée, être prise en compte. Nous y attachons une grande importance.
Six phrases de l’emprise, et ce qu’elles font
L’emprise a un vocabulaire. Les personnes que nous recevons reconnaissent souvent ces phrases au mot près, et c’est parfois en les voyant écrites qu’elles comprennent qu’elles n’ont pas inventé leur situation. Retournez chaque carte.
Exemple fictif : Clara, 38 ans, « il n’est pas violent »
Clara n’existe pas. Son histoire est composée à partir de situations que nous rencontrons très régulièrement, pour montrer comment nous raisonnons.
Situation
Clara, pharmacienne, consulte pour une anxiété qui la réveille la nuit et des crises de larmes « sans raison » au travail. Elle décrit un mari attentionné mais « inquiet » : il veut savoir où elle est, l’appelle plusieurs fois par jour, préfère qu’elle rentre directement après le travail. Il gère les comptes depuis qu’elle a eu « un problème de découvert » il y a huit ans ; elle lui demande de l’argent pour ses dépenses personnelles. Elle ne voit plus guère ses amies, « ça finissait toujours en dispute ». Il n’a jamais levé la main sur elle, mais il a cassé une porte l’an dernier et il lui arrive de ne plus lui parler pendant plusieurs jours. Elle précise plusieurs fois qu’il « n’est pas violent » et qu’elle est « sans doute trop sensible ».
Quelle serait, selon vous, la piste la plus juste ?
Dans la suite imaginée de cette histoire, Clara met plusieurs séances à employer le mot « contrôle ». Elle commence par rouvrir un compte à son nom, puis par déjeuner avec une ancienne amie, sans le dire. Chaque pas est suivi d’une crise à la maison, qu’elle apprend à lire autrement. Un bilan psycho-traumatique objective des symptômes de stress post-traumatique qu’elle attribuait à son « caractère anxieux ». Ce qu’elle décidera de la relation lui appartient. Ce qu’elle a déjà retrouvé, c’est un lieu où sa perception compte.
En sortir : la sortie progressive
On ne sort pas d’une emprise comme on quitte une pièce. On en sort comme on retrouve l’usage d’un membre longtemps immobilisé : par degrés, avec des rechutes, et en recommençant à s’en servir avant de se sentir prêt. La première chose que nous disons aux personnes que nous recevons est qu’elles n’ont aucune décision à prendre dans l’immédiat. La deuxième, c’est que leur sécurité passe avant tout le reste, et que nous l’évaluons ensemble, honnêtement, à chaque étape. La page se mettre en sécurité et à distance décrit ce que nous entendons par un sol avant de reconstruire.
Le travail commence presque toujours par un espace à soi. Une heure par semaine où quelqu’un écoute sans contredire, sans conseiller, sans demander pourquoi on reste, est déjà une brèche dans le régime : c’est la première zone de la vie qui échappe au contrôle. Vient ensuite la reprise des domaines, un par un, dans l’ordre que la personne choisit. Rouvrir un compte. Revoir une amie. Garder son téléphone dans sa poche. Dire non à une petite chose et observer ce qui se passe. Chaque pas est suivi d’une réaction de l’autre, et apprendre à lire cette réaction non plus comme une preuve qu’on a mal agi mais comme la confirmation du contrôle, est au cœur de la sortie.
La perception se répare dans le même mouvement. Raconter les scènes à quelqu’un qui les croit, les écrire, les dater, retrouver des témoins, relire ses anciens messages : la personne refait confiance à sa mémoire en constatant qu’elle était juste. La peur, elle, se travaille plus tard, quand la sécurité est là, parce que retraiter en EMDR une scène de terreur alors qu’on dort encore à côté de son auteur ne serait pas raisonnable ; la stabilisation vient d’abord. Enfin, la séparation, si elle est choisie, se prépare : c’est un moment de danger accru, et nous le disons sans détour, non pour dissuader mais pour que la personne ne le traverse pas seule et à découvert.
Il faut ajouter que la sortie ne s’arrête pas au départ. Les personnes que nous suivons après une séparation décrivent des mois à entendre encore la voix de l’autre dans leur tête, à demander la permission à personne, à se sentir coupables d’un déjeuner. La page se reconstruire après l’emprise et celle sur les limites à retrouver prolongent ce chemin.
La place des proches
Les proches d’une personne sous emprise sont souvent les premiers à voir, et les premiers à se tromper de réponse. Ils s’alarment, ils insistent, ils posent des ultimatums, « c’est lui ou nous », et ils obtiennent l’inverse de ce qu’ils cherchent : la personne se referme, défend son conjoint, et le dernier lien avec l’extérieur se rompt. L’auteur du contrôle n’a plus qu’à dire « tu vois, ils ne te comprennent pas ».
Ce qui aide, dans notre expérience, est à la fois plus simple et plus difficile : rester. Rester présent sans forcer, dire ce qu’on voit une fois, calmement, sans le répéter à chaque rencontre, laisser la porte ouverte sans condition, croire ce que la personne finit par raconter, et ne pas lui demander pourquoi elle reste. Les proches peuvent aussi garder, pour elle, ce qu’elle ne peut pas garder : un double de clés, des papiers, des photos, une mémoire des faits. La page aider un proche victime de violence détaille ce qui aide et ce qui blesse.
Et les proches peuvent consulter pour eux-mêmes. Voir quelqu’un qu’on aime se rétrécir, impuissant, année après année, est une souffrance qui a sa propre place au cabinet ; la page sur la violence par ricochet en parle.
Vrai ou faux : ce que l’on croit savoir de l’emprise
Six affirmations courantes. Répondez, puis lisez ce que nous en pensons.
Affirmation 1
« Sans coup, il n’y a pas de violence dans le couple. »
Faux. Le contrôle coercitif peut se passer entièrement de coups, et la loi elle-même réprime les violences quelle que soit leur nature, psychologiques comprises. Ce qui fait la violence, c’est la contrainte, la peur et l’atteinte à la liberté.
Affirmation 2
« Le contrôle coercitif se repère à des incidents isolés. »
Faux. C’est l’inverse : chaque incident, pris seul, a une explication raisonnable. Le contrôle coercitif se voit quand on met les domaines côte à côte, sorties, argent, proches, téléphone, corps, décisions, et qu’une forme apparaît. C’est un régime, pas une série d’événements.
Affirmation 3
« Une personne sous emprise peut être brillante, diplômée, forte en apparence. »
Vrai. Nous recevons des personnes très compétentes dans tous les domaines de leur vie sauf un, et qui s’en veulent précisément pour cela. L’emprise ne choisit pas des personnes faibles ; elle fabrique une zone de faiblesse chez des personnes qui ne l’étaient pas.
Affirmation 4
« Si elle ne part pas, c’est qu’elle accepte. »
Faux. Ne pas partir n’est pas consentir, pas plus que ne pas résister. La peur, la dépendance, les enfants, l’espoir, la honte et surtout la perte des moyens intérieurs de décider expliquent qu’on reste. Partir suppose un jugement intact et des appuis : l’emprise a démonté les deux.
Affirmation 5
« La jalousie est une preuve d’amour. »
C’est plus nuancé. La jalousie est une émotion humaine, qui peut traverser n’importe quel couple sans dégâts. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait : la dire et la travailler, ou s’en servir pour surveiller, interdire, isoler. Dans le second cas, ce n’est plus de la jalousie, c’est du contrôle.
Affirmation 6
« Le moment de la séparation peut être un moment de danger accru. »
Vrai. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous ne poussons jamais quelqu’un à partir sans préparation, et pour lesquelles la sécurité s’évalue à chaque étape. Une séparation se prépare, avec des appuis, et ne se traverse pas seule.
Ce que la loi nomme
Les personnes sous emprise s’entendent souvent dire, et se disent, que « ce n’est pas assez grave pour la loi ». Trois textes, que nous avons vérifiés, disent autre chose. Nous les donnons comme des repères, sans mode d’emploi : une démarche judiciaire ne passe pas par le cabinet, qui accompagne avant, pendant et après.
L’article 222-14-3 du code pénal précise que les violences sont réprimées quelle que soit leur nature, y compris lorsqu’elles sont psychologiques : la loi n’attend pas de coups pour reconnaître des violences. L’article 222-33-2-1 du même code sanctionne le harcèlement d’un conjoint, d’un concubin ou d’un partenaire de PACS, actuel ou ancien, par des propos ou des comportements répétés qui dégradent ses conditions de vie et altèrent sa santé physique ou mentale : c’est la description, en termes juridiques, de ce que vit une personne sous contrôle. Enfin, l’article 515-9 du code civil permet au juge aux affaires familiales de délivrer en urgence une ordonnance de protection lorsque des violences au sein du couple, ou de la part d’un ancien partenaire, mettent en danger la personne ou ses enfants. Textes vérifiés le 30 octobre 2026.
Savoir que ces textes existent ne vous oblige à rien. Beaucoup de personnes que nous recevons ne feront jamais de démarche, et leur travail n’en dépend pas. Mais apprendre que la loi a des mots pour ce qu’on vit retire une part du doute. La page la loi et la plainte réunit l’ensemble des textes vérifiés de ce dossier.
Si vous êtes en danger, ou vos enfants
Les menaces sur les enfants, les objets cassés près de vous, la peur de rentrer, l’annonce d’une séparation sont des moments à ne pas traverser seule ou seul. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ce que nous faisons au cabinet
Une grande part de notre pratique concerne des personnes victimes de violences, et parmi elles, beaucoup vivent ou ont vécu sous emprise, dans le couple le plus souvent, en famille ou au travail parfois. Elles arrivent rarement avec ce mot. Elles viennent pour une anxiété, une dépression, des troubles du sommeil, un épuisement, des douleurs, ou parce qu’un proche a insisté. Notre premier travail est d’écouter longtemps, puis de mettre côte à côte ce qu’elles décrivent séparément, et de dire ce que nous voyons.
La sécurité est évaluée dès le début et à chaque étape, sans que rien ne soit décidé à la place de la personne. Le psychothérapeute du cabinet est formé au trauma et à la dissociation ; quand les symptômes le justifient, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, mesure ce que les années de contrôle ont laissé, et donne lieu à un compte rendu écrit, qui appartient à la personne. Ce bilan peut se faire en téléconsultation. Le « je vous crois » qu’il contient, appuyé sur des entretiens et des évaluations, est pour beaucoup la première fois que leur perception est reconnue par écrit.
Le travail associe ensuite trois approches. L’écoute analytique rend un espace où penser, et permet de comprendre ce qui, dans l’histoire de la personne, a rendu le contrôle si difficile à voir : des loyautés, un modèle parental, une habitude ancienne de passer après les autres. Les outils de la TCC servent à reprendre les décisions une par une, à lire autrement les réactions de l’autre, à reconstruire l’affirmation de soi. L’EMDR, en séances de 80 minutes, intervient quand la personne est en sécurité, pour retraiter les scènes qui reviennent et les croyances que l’emprise a installées, « je ne vaux rien », « je ne peux pas me faire confiance ». Pour les personnes qui ont quitté la relation, la TCD complète, en individuel et en groupe, aide à réguler les émotions qui débordent une fois le contrôle levé.
Les proches sont reçus pour eux-mêmes s’ils le souhaitent. Les enfants, quand il y en a, peuvent être reçus par le pédopsychothérapeute, avec le parent protecteur ou seuls. Tout cela peut se faire au cabinet ou à distance, et nous en parlons dès le premier rendez-vous, qui n’engage à rien et auquel vous pouvez venir accompagné.
À retenir
Le contrôle coercitif est un régime, pas une série d’incidents : surveillance, isolement, argent, règles mouvantes, intimidation, qui réduisent la liberté domaine après domaine.
Il s’installe par degrés, chacun expliqué et acceptable, et il attaque la perception : la personne finit par douter de sa mémoire et de son jugement.
Ne pas partir n’est pas accepter : peur, dépendance, enfants, espoir et perte des moyens de décider l’expliquent ; la séparation est un moment de danger accru, qui se prépare.
Au cabinet : nommer, évaluer la sécurité à chaque étape, bilan psycho-traumatique et compte rendu écrit, écoute analytique, TCC pour reprendre les décisions, EMDR une fois en sécurité, proches et enfants reçus.
Questions fréquentes sur l’emprise
Qu’est-ce que le contrôle coercitif ?
C’est un ensemble de comportements, surveillance, isolement, contrôle de l’argent et des déplacements, humiliations, intimidation, règles imposées et changeantes, par lesquels une personne prend le pouvoir sur la vie quotidienne d’une autre et restreint sa liberté. Le terme a été défini par le sociologue Evan Stark en 2007. Il ne se mesure pas au nombre d’incidents mais à l’étendue des domaines contrôlés et à ce que la personne ne peut plus décider seule.
Emprise et pervers narcissique, est-ce la même chose ?
Non. L’emprise désigne un mécanisme relationnel et ce qu’il fait à la personne qui le subit ; « pervers narcissique » est une étiquette posée sur la personnalité de l’auteur. Dans ce dossier, nous décrivons les actes, la contrainte et leurs effets plutôt que le profil de celui qui les commet, parce que c’est ce qui aide à reconnaître la situation et à en sortir. Le dossier consacré au pervers narcissique aborde, lui, la question de la personnalité.
Comment savoir si je suis sous emprise ?
Posez-vous une seule question : suis-je plus libre ou moins libre qu’avant cette relation ? Puis regardez domaine par domaine, sorties, argent, proches, téléphone, corps, décisions, ce que vous pouvez encore faire sans justification ni conséquence. Le radar de cette page est fait pour cela. Si plusieurs domaines ont reculé ensemble, si vous marchez sur des œufs et si vous doutez de votre propre perception, parlez-en à quelqu’un dont le métier est d’écouter.
Pourquoi est-ce si difficile de partir ?
Parce que partir est une décision, et que l’emprise a précisément démonté ce qu’il faut pour décider : la confiance en son jugement, des proches à qui parler, l’accès à ses propres ressources. S’y ajoutent la peur de ce que l’autre fera, la dépendance matérielle et affective, les enfants, l’espoir entretenu par les bons moments, et la honte. Ne pas partir n’est pas accepter. Et la séparation étant un moment de danger accru, elle se prépare plutôt qu’elle ne se décrète.
Un homme peut-il être sous l’emprise de sa compagne ?
Oui. Le contrôle coercitif décrit par les enquêtes concerne majoritairement des hommes exerçant un contrôle sur des femmes, mais nous recevons aussi des hommes contrôlés par leur compagne, des personnes dans des couples de même sexe, des adultes sous l’emprise d’un parent. Les mécanismes sont identiques ; la difficulté supplémentaire, pour ces personnes, est d’être crues quand leur situation ne correspond pas à l’image attendue. Au cabinet, elles le sont.
Comment aider une personne sous emprise ?
En restant. Dire une fois ce que vous voyez, calmement, puis ne plus insister ; ne pas poser d’ultimatum, qui couperait le dernier lien ; ne pas demander pourquoi elle reste ; croire ce qu’elle finit par raconter ; garder pour elle ce qu’elle ne peut pas garder, papiers, clés, souvenirs. Et prendre soin de vous : voir un proche se rétrécir est une souffrance qui peut, elle aussi, être accompagnée au cabinet.
Peut-on commencer une thérapie en vivant encore avec la personne ?
Oui, et c’est souvent ainsi que cela commence. Une heure par semaine où quelqu’un vous écoute sans contredire est déjà un espace qui échappe au contrôle. Nous évaluons la sécurité avec vous à chaque étape, nous ne vous demandons aucune décision, et nous adaptons le cadre à votre situation, au cabinet ou en téléconsultation. Le travail sur les scènes de peur, en EMDR, attendra que vous soyez en sécurité ; le reste peut commencer tout de suite.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Ce que nous avons lu et vérifié pour écrire cette page.
Evan Stark, Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life, Oxford University Press, 2007.
Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Syros, 1998.
Marie-France Hirigoyen, Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple, Oh ! Éditions, 2005.
Lenore E. Walker, The Battered Woman, Harper & Row, 1979.
Judith L. Herman, Trauma and Recovery, Basic Books, 1992.
Albert D. Biderman, « Communist Attempts to Elicit False Confessions from Air Force Prisoners of War », Bulletin of the New York Academy of Medicine, 1957.
Vous n’avez aucune décision à prendre pour venir. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, sert à mettre côte à côte ce que vous vivez et à vous dire ce que nous voyons. Vous pouvez venir accompagné.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.