Violence matérielle : objets détruits, souvenirs brisés, outils de travail abîmés
Un cadre de photo contre le mur. La porte du placard arrachée. L’ordinateur qui servait à travailler, « tombé ». La boîte à couture de la grand-mère, vidée dans la poubelle. Personne n’a reçu de coup, et pourtant la pièce entière a compris le message. La violence matérielle est celle qui passe par les choses pour atteindre les personnes : elle intimide, elle punit, elle prive. Cette page explique pourquoi un objet cassé peut faire aussi peur qu’une main levée, pourquoi certains objets font plus mal que d’autres, ce que ces gestes annoncent parfois, et comment nous accompagnons celles et ceux qui vivent au milieu des débris.
La violence matérielle désigne le fait de casser, jeter, abîmer, confisquer ou détruire des objets pour atteindre une personne. Elle vise rarement l’objet pour lui-même : elle vise ce qu’il représente, ce qu’il permet ou ce qu’il protège. Un téléphone écrasé coupe un lien avec l’extérieur ; une voiture rayée punit une sortie ; des lettres brûlées effacent une histoire ; un outil de travail « accidentellement » détérioré fragilise l’indépendance. Le geste a lieu dans un salon, une cuisine, un garage, parfois un bureau, et il laisse derrière lui autre chose que des morceaux : une leçon que le corps retient.
Dans la typologie que nous utilisons dans ce dossier, la violence matérielle est l’une des huit formes de violence. Elle se tient tout près de la violence psychologique, dont elle est souvent le bras, et de la violence économique, quand ce qui est détruit a une valeur ou sert à gagner sa vie. Mais elle mérite une page à elle, parce que les personnes qui la subissent peinent à la nommer. « Il n’a jamais levé la main sur moi », disent-elles, avant de raconter la table renversée, le bibelot lancé à côté de leur tête, le placard vidé sur le trottoir. Elles ajoutent souvent : « ce ne sont que des objets ». Ce n’est pas ce que leur corps pense.
Nous recevons chaque semaine des personnes dont le quotidien a été organisé par ce genre de scène, dans le couple le plus souvent, mais aussi entre un parent et un enfant devenu adulte, entre frères et sœurs, dans une colocation, parfois au travail. Elles n’ont pas de bleu à montrer et doutent d’avoir le droit de consulter. Une violence n’a pas besoin de laisser une trace sur la peau pour être grave, et elle n’a pas besoin d’être répétée pour l’être : un seul objet fracassé au bon endroit, au bon moment, suffit à installer une peur durable.
Jauge : ce que les objets cassés vous ont appris à craindre
Avant d’aller plus loin, prenez une minute pour regarder votre propre situation. Les six curseurs ci-dessous ne mesurent pas la gravité de ce que vous vivez, mais la place que les objets abîmés ont prise dans votre façon d’habiter chez vous. Déplacez chacun d’eux honnêtement, de 0 (jamais, pas du tout) à 10 (tout le temps, complètement). L’aiguille vous rend un portrait, et nous le commentons comme nous le ferions en consultation.
Deux remarques pour lire votre résultat. La première : le troisième curseur, celui des objets que l’on cache à l’avance, est à nos yeux le plus parlant. Une personne qui met ses photos dans un carton chez une amie « au cas où » a déjà compris, sans se le dire, qu’elle vit avec quelqu’un dont la colère passe par ses affaires. La seconde : le dernier curseur, celui des enfants, pèse à part. Nous y revenons plus bas, parce qu’un enfant qui a vu les débris n’a pas seulement vu des débris.
« La prochaine fois, c’est toi » : la peur par procuration
Pourquoi une assiette brisée à un mètre de vous fait-elle aussi peur qu’une gifle ? Parce que votre corps ne s’est pas trompé sur ce qu’il a vu. Un objet lancé avec force, une porte enfoncée, une chaise fracassée sont des démonstrations : elles montrent ce dont une main est capable, et elles le montrent sur quelque chose qui ne saigne pas. Le message n’a même pas besoin d’être dit. Il est dans la trajectoire du geste, dans le choix de la cible, dans le silence qui suit. Beaucoup de personnes l’entendent pourtant presque mot pour mot : « tu vois ce que je peux faire ».
Extrait de séanceFrapper l’objet
Les spécialistes du contrôle dans le couple, Evan Stark en particulier, ont décrit cette intimidation comme l’un des piliers de ce qu’il appelle le contrôle coercitif : il n’est pas nécessaire de frapper souvent quand on a montré une fois que l’on pouvait détruire. La casse d’un objet a exactement cette fonction d’économie. Elle installe une peur qui travaille ensuite toute seule, sans nouveau geste, parce que chaque colère ordinaire réveille le souvenir de la première. La personne apprend à surveiller la voix, le rythme des pas, la façon de poser les clés sur la table. Elle devient experte en météo domestique.
Ce que nous voyons souvent en consultation, c’est que le corps a enregistré la scène comme un danger pour lui-même, pas pour l’objet. Les sursauts, le cœur qui s’emballe au bruit d’un tiroir, la vigilance dans les lieux publics quand quelqu’un hausse la voix : ces réactions appartiennent au registre du stress post-traumatique, et elles n’ont rien d’exagéré. Le cerveau n’a pas de rayon « objets » et de rayon « personnes » quand il s’agit de survivre. Il a vu une force déchaînée à portée de main, et il s’est organisé pour que cela ne se reproduise pas, au prix d’une alerte permanente.
Il faut dire aussi ce que cette peur fait à la parole. Une personne giflée peut dire « il m’a frappée » : la phrase existe, tout le monde la comprend. Une personne dont on a fracassé la vaisselle n’a pas de phrase toute faite. Elle dit « il s’est énervé », « ça a dégénéré », « il a tout cassé », et son interlocuteur entend une dispute, pas une violence. Nommer est pourtant la première étape pour sortir de la peur ; la page reconnaître une violence quand le doute s’installe détaille les repères qui aident à le faire.
Les objets d’attachement : pourquoi un vase brisé peut faire plus mal qu’une gifle
Tous les objets ne se valent pas, et l’auteur des violences le sait souvent mieux que quiconque. Ce qui est visé, dans bien des récits, ce n’est pas la vaisselle du quotidien mais l’objet unique : le vase de la mère décédée, le carnet de dessins de l’adolescence, la montre du père, la guitare achetée avec le premier salaire, la robe de mariée, le disque dur où dormaient dix ans de photos. Ces objets ne sont pas des choses. Ils sont des morceaux d’histoire déposés dans la matière, et les détruire revient à dire : ton passé, tes liens, ce que tu as été avant moi, je peux l’effacer.
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott a décrit, chez le tout-petit, l’« objet transitionnel », ce bout de tissu ou cet ours sans lequel le soir ne passe pas, et qui n’est ni tout à fait l’enfant ni tout à fait le monde extérieur : une zone intermédiaire où se construit la capacité d’être seul sans s’effondrer. Nous ne quittons jamais complètement cette zone. L’adulte aussi dépose une part de lui dans quelques objets, et c’est précisément cette part qui est atteinte quand on les brise devant lui. Winnicott insistait sur un point qui éclaire bien les récits que nous entendons : l’objet transitionnel doit survivre à l’amour et à la haine de l’enfant, et personne n’a le droit d’y toucher à sa place. Détruire l’objet d’un autre, c’est violer ce territoire intermédiaire, et la personne le ressent comme une effraction intime, bien au-delà du prix de la chose.
C’est pour cela que la phrase « ce n’est qu’un objet », si souvent prononcée par l’auteur du geste, et parfois reprise par l’entourage, est si blessante. Elle refuse à la personne la réalité de sa perte. Nous recevons des patientes qui, des années après une séparation, pleurent encore une boîte de lettres jetée un soir d’hiver, et qui s’en excusent presque. Il n’y a pas à s’excuser. Ce qui a été détruit, c’est une pièce du puzzle avec lequel elles se racontaient leur propre vie. La page sur les deuils sans mort explique comment une perte de ce genre se travaille, et nous y revenons plus bas.
Ajoutons un cas particulier, que nous voyons fréquemment chez les personnes dont le métier passe par un outil : l’instrument de musique, l’appareil photo, l’ordinateur du graphiste, la mallette de l’artisan, les livres de l’enseignante. Abîmer ces objets, c’est frapper à la fois l’identité professionnelle et la capacité à gagner sa vie, donc à partir. La frontière avec la violence économique est alors franchie, et l’intention de maintenir l’autre en dépendance se lit assez clairement.
Intimider, punir, priver : six objets, six messages
La violence matérielle remplit trois fonctions, souvent mêlées : intimider (montrer la force), punir (faire payer un désaccord, une sortie, un refus) et priver (retirer un moyen d’agir, de communiquer, de travailler). Les six cartes ci-dessous présentent des objets qui reviennent très souvent dans les récits que nous recueillons. Retournez-les pour lire ce que leur destruction fait, concrètement, à la personne visée.
Vous aurez remarqué que la frontière entre ces cartes et les autres formes de violence est poreuse. C’est normal : les formes se recoupent, et un même geste peut relever à la fois de la violence matérielle, économique et psychologique. L’important n’est pas de classer. L’important est de ne plus dire « ce n’est rien ».
Ce que la violence matérielle annonce parfois
Il faut être précis ici, parce que deux erreurs symétriques circulent. La première consiste à dire que casser des objets conduit toujours aux coups. Ce n’est pas vrai : certaines relations restent des années sur ce registre sans qu’une main ne se lève, et certaines personnes qui ont cassé une assiette un soir ne recommenceront jamais. La seconde erreur consiste à conclure l’inverse, « puisqu’il ne m’a jamais touchée, ça n’ira pas plus loin ». Or, dans les récits de violences conjugales que nous entendons, la destruction d’objets figure très souvent parmi les premières scènes, avant la bousculade, avant la gifle. Elle n’est pas une fatalité, mais elle est un signal.
La psychologue Lenore Walker, à la fin des années 1970, a décrit un cycle qui revient dans beaucoup de couples violents : montée de la tension, explosion, excuses et réconciliation, période de calme, puis nouvelle montée. La page consacrée au cycle de la violence et à l’escalade le détaille et en marque les limites. Ce que nous retenons ici, c’est que les objets cassés sont souvent la forme que prend l’explosion dans les premiers tours du cycle. Chaque tour abaisse un peu le seuil. Ce qui aurait été impensable au début, lancer un objet, puis le lancer vers la personne, puis la pousser, devient possible parce que la fois précédente a été pardonnée, minimisée, oubliée.
Deux signes nous font prendre une situation particulièrement au sérieux. Le premier, c’est le rapprochement de la cible : l’objet lancé « à côté », le coup de poing dans le mur à dix centimètres du visage, la porte claquée sur la main qui la tenait presque. Le deuxième, c’est le passage des objets de la maison aux objets de la personne, puis aux objets des enfants. Quand la destruction suit ce chemin, elle dessine une trajectoire, et nous le disons sans détour à la personne qui nous le raconte. Non pour l’effrayer, mais parce qu’elle a le droit de savoir ce que nous voyons.
La loi, de son côté, n’attend pas de blessure pour nommer une violence. Le code pénal précise, à l’article 222-14-3, que les violences sont réprimées quelle que soit leur nature, psychologiques comprises (texte vérifié le 30 octobre 2026). Une démarche judiciaire, si elle est engagée un jour, ne passe pas par le cabinet ; la page la loi et la plainte réunit les textes vérifiés et explique comment nous accompagnons avant, pendant et après. Ici, l’essentiel est ailleurs : une violence qui passe par les objets est une violence, et personne n’exagère en la nommant ainsi.
Si la destruction se rapproche de vous ou des enfants
Les objets lancés de plus en plus près, les murs frappés à côté du visage, les affaires des enfants visées sont des signes d’escalade. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Les enfants qui regardent les débris
Un enfant qui a vu un adulte casser des objets dans la colère n’a pas vu « une dispute ». Il a vu la personne dont il dépend perdre le contrôle de ses gestes, et il a vu l’autre personne dont il dépend avoir peur. Pour un enfant, c’est l’une des expériences les plus désorganisantes qui soient : les deux figures qui le protègent sont, l’une dangereuse, l’autre impuissante, et le monde cesse d’être un endroit où les choses tiennent. Le lendemain, il ramasse parfois les morceaux avec sa mère. Il apprend ainsi à réparer, à se taire, à surveiller.
Nous recevons ces enfants, et nous recevons surtout les adultes qu’ils sont devenus. Ils racontent un vase, une télévision, un mur, avec une précision photographique : la couleur des éclats, le son, l’endroit où ils étaient assis. Beaucoup ont développé une oreille extraordinaire pour la tonalité des voix dans la pièce voisine, un talent qui leur sert dans leur travail et les épuise dans leur vie. D’autres ont gardé une angoisse diffuse devant toute colère, même légitime, même la leur. La page enfants exposés aux violences dans le couple décrit ce qu’un enfant perçoit selon son âge et ce que le pédopsychothérapeute travaille avec lui : le jeu, le dessin, les histoires permettent de dire ce que les mots ne portent pas encore.
Un point mérite d’être souligné, parce que les parents nous le demandent souvent avec angoisse : un enfant qui a vu casser des objets ne deviendra pas pour autant quelqu’un qui casse. Les travaux d’Albert Bandura sur l’apprentissage par observation montrent que les enfants reproduisent plus volontiers ce qu’ils ont vu faire, mais ils ne disent pas que cette reproduction est un destin, et la page sur l’observation et l’imitation de la violence en explique les limites. Ce qui protège un enfant, c’est qu’un adulte nomme ce qui s’est passé, lui dise que ce n’était pas normal et que ce n’était pas sa faute, et qu’il le voie, lui, être mis en sécurité. Le parent qui vient consulter fait déjà ce travail.
Le deuil des objets
Peut-on faire le deuil d’un carnet, d’une bague, d’une collection de vinyles ? Oui, et il faut parfois l’autoriser explicitement, parce que la personne elle-même ne s’en donne pas le droit. « Des gens perdent des proches, et moi je pleure une boîte », nous dit-on. Mais la boîte contenait les lettres d’un père mort, et c’est le père que l’on pleure une seconde fois, avec en plus la rage qu’on lui ait été volé par un geste de colère. Les deuils d’objets sont des deuils de liens, et ils suivent le même chemin : l’incrédulité, la colère, la tristesse par vagues, et un jour la possibilité de se souvenir sans que cela déchire.
Ce deuil-là a une particularité : il est mêlé à la violence. On ne pleure pas seulement la chose perdue, on revit la scène où elle a été détruite, et la peur revient avec le chagrin. C’est pourquoi, en séance, nous séparons souvent les deux fils. La scène elle-même, le bruit, le visage de l’autre, l’instant où l’on comprend que c’est trop tard, relève d’un travail sur le traumatisme, et l’EMDR y est particulièrement adaptée. La perte, elle, relève d’un travail de deuil, qui a besoin de temps, de paroles et parfois de gestes : retrouver une photo chez un cousin, écrire ce qu’on se rappelle des lettres, choisir de racheter un objet semblable ou de ne surtout pas le faire.
Nous rencontrons deux attitudes, toutes deux légitimes. Certaines personnes ont besoin de remplacer : une nouvelle guitare, un nouveau vase, comme pour reprendre la place qui leur a été retirée. D’autres refusent absolument, parce que remplacer reviendrait à dire que l’objet était remplaçable, et donc que l’auteur avait raison. Il n’y a pas de bon choix en général ; il y a celui qui, pour vous, met fin à la scène plutôt que de la prolonger. Et il y a un travail plus discret, que la page les deuils sans mort décrit bien : réapprendre à s’attacher à des choses, à les exposer, à les laisser visibles, quand on a passé des années à tout cacher.
Exemple fictif : Léa, 41 ans, « il ne m’a jamais touchée »
Léa n’existe pas. Son histoire rassemble des éléments que nous rencontrons régulièrement, pour montrer comment nous raisonnons devant une situation de ce type.
Situation
Léa est couturière à son compte. Elle consulte pour des « crises d’angoisse » qui surviennent, dit-elle, sans raison : au bruit d’un carton qui tombe dans l’atelier, quand une cliente parle fort, le soir en entendant la voiture de son conjoint se garer. Au troisième rendez-vous, elle raconte en passant que, deux ans plus tôt, lors d’une dispute, il a jeté dans la rue la machine à coudre de sa grand-mère, avec laquelle elle avait appris le métier, puis qu’il a « fait du tri » dans ses patrons et ses tissus. Il a aussi, une autre fois, écrasé son téléphone. « Mais il ne m’a jamais touchée », ajoute-t-elle aussitôt. Elle garde désormais ses tissus dans l’atelier, sous clé, et elle a cessé d’inviter des amies à la maison.
Par où commencer, selon vous ?
Dans la suite imaginée de cette histoire, Léa comprend, en racontant la scène minute par minute, que ce qu’elle a ressenti ce soir-là n’était pas de la tristesse mais de la terreur : la machine pesait quinze kilos, et il l’a portée jusqu’à la rue en la regardant. Les crises diminuent au fil des séances d’EMDR. Elle réinstalle sa machine actuelle dans le salon, visible, et invite une amie. Ce qu’elle décide pour la relation lui appartient ; nous l’accompagnons dans ce qu’elle choisit.
Reprendre pied en six étapes
Il n’existe pas de programme universel, et nous n’en imposons aucun. Mais l’expérience nous a appris qu’un certain ordre aide, parce que chaque étape rend la suivante possible. Lisez-les comme des repères, pas comme une liste à cocher dans la semaine.
Mettre à l’abri ce qui ne se remplace pasCopier les photos sur un support gardé ailleurs, confier à une personne de confiance les objets irremplaçables, garder un double des papiers importants hors de la maison. Ce n’est pas de la méfiance maladive : c’est la réponse raisonnable à ce que vous avez déjà vu.
Écrire ce qui s’est passé, pour vousLa date, l’objet, les mots prononcés, qui était présent. La peur trie mal les souvenirs, et la minimisation de l’autre les efface. Un carnet, même sommaire, vous rend votre propre mémoire.
Le dire à quelqu’unUn proche, une amie, un psy. Choisissez une personne qui ne dira pas « ce n’est qu’un objet ». Si vous n’avez personne, c’est déjà une raison de nous appeler : nous recevons aussi pour cela.
Évaluer la sécurité avec nousOù en est la relation ? La destruction se rapproche-t-elle de vous, des enfants ? Y a-t-il un cycle ? La page se mettre en sécurité et à distance explique ce que nous entendons par un sol avant de reconstruire.
Travailler la peurLes sursauts et la vigilance se travaillent avec les outils de la TCC ; la scène elle-même, celle qui revient, se retraite en EMDR, en séance longue de 80 minutes.
Décider pour les objetsRemplacer, ne pas remplacer, reconstituer, exposer de nouveau ce que vous aviez caché. Cette étape vient en dernier, parce qu’elle n’est juste que lorsque la peur a reculé.
Vrai ou faux : ce que l’on dit des objets cassés
Six affirmations entendues en consultation ou dans l’entourage des personnes concernées. Répondez, l’explication s’affiche aussitôt.
Affirmation 1
« Casser un objet pendant une dispute, ce n’est pas de la violence, puisque personne n’est blessé. »
Faux. La violence se définit par la contrainte, la peur et l’atteinte à la liberté qu’elle produit, pas par le sang versé. Un objet fracassé pour intimider, punir ou priver est une violence, et le corps de la personne qui l’a vu le sait avant elle.
Affirmation 2
« La violence matérielle vise souvent les objets qui comptent le plus pour la personne. »
Vrai. Dans les récits que nous recevons, ce sont les souvenirs, les cadeaux, les outils de travail et les objets des enfants qui sont le plus souvent détruits. Le choix de la cible fait partie du message.
Affirmation 3
« S’il casse ses propres affaires, ce n’est pas dirigé contre moi. »
C’est plus nuancé. Une personne peut détruire ses propres objets dans une détresse tournée contre elle-même, et cela demande de l’aide. Mais le faire devant vous, à répétition, en vous regardant, est une démonstration de force qui vous est adressée. Ce qui compte, c’est l’effet sur vous : si vous avez peur, le geste vous concerne.
Affirmation 4
« Un enfant qui a vu casser des objets peut en garder des traces, même sans avoir reçu de coup. »
Vrai. Un enfant exposé à la violence entre les adultes dont il dépend est une victime, et la destruction d’objets fait partie de cette exposition. Hypervigilance, peur des colères, difficultés de sommeil ou d’attention peuvent en découler. Nommer ce qu’il a vu le protège.
Affirmation 5
« La violence matérielle annonce toujours des coups. »
Faux, et heureusement. Toutes les situations n’évoluent pas vers la violence physique. Mais la destruction d’objets figure souvent parmi les premières scènes des violences conjugales, et le rapprochement de la cible est un signal d’escalade que nous prenons au sérieux.
Affirmation 6
« Pleurer un objet détruit est un deuil légitime. »
Vrai. Les objets d’attachement portent des liens, une histoire, une part de soi. Leur perte se pleure, et ce deuil est d’autant plus lourd qu’il est mêlé à la peur de la scène. Les deux se travaillent, chacun à sa manière.
Ce que nous faisons au cabinet
Les personnes qui nous consultent pour des violences matérielles n’arrivent presque jamais avec ce mot. Elles viennent pour des angoisses « sans raison », un sommeil cassé, des sursauts, une tristesse qu’elles ne s’expliquent pas, ou parce qu’un proche a insisté. La scène des objets apparaît en chemin, souvent au détour d’une phrase, et souvent avec cette précaution : « ce n’est pas très grave ». Notre premier travail est de leur dire ce que nous voyons. Une personne qui a cassé vos affaires pour vous faire peur a exercé une violence, et ce que vous ressentez depuis en est la conséquence logique, pas un excès de sensibilité. Ce « je vous crois » d’un psy, qui écoute, évalue et conclut, a un poids que les proches n’ont pas toujours ; écrit dans le compte rendu d’un bilan, il peut aussi être lu par ceux qui doutaient.
Le psychothérapeute du cabinet est formé au trauma et à la dissociation, et une grande part de sa pratique concerne des personnes victimes de violences. Quand les symptômes sont marqués, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, précède le travail : il mesure ce que la scène a laissé et donne lieu à un compte rendu écrit, qui vous appartient. Il se fait après un rendez-vous préliminaire, et il peut avoir lieu en téléconsultation.
Le travail lui-même associe trois approches. L’EMDR, en séances longues de 80 minutes, cible les scènes précises : le bruit, le geste, le regard, l’instant où vous avez compris. Beaucoup de nos patients s’étonnent qu’un souvenir « d’objet » puisse être retraité comme un souvenir d’agression ; c’est pourtant ainsi que le cerveau l’a rangé. Les outils de la TCC servent à comprendre l’hypervigilance, à reprendre pied face aux déclencheurs, bruits, voix fortes, portes, et à cesser de tout cacher. L’écoute analytique, enfin, ouvre les questions de fond : pourquoi ces objets-là, ce qu’ils portaient de votre histoire, ce que la peur a réveillé de plus ancien, et ce qui, dans les loyautés familiales, vous a appris à dire « ce n’est rien ».
Quand des enfants ont assisté aux scènes, nous les recevons aussi, avec leurs parents, seuls ou les deux, selon ce qui est le plus juste pour eux ; le jeu et le dessin permettent de dire ce qui n’a pas encore de mots. Si la relation est encore en cours, la question de la sécurité passe avant toute autre, et nous la posons sans détour, sans décider à votre place. Tout cela peut se faire au cabinet ou à distance. Un premier rendez-vous n’engage à rien, et vous pouvez venir accompagné.
À retenir
Casser, jeter ou abîmer des objets pour atteindre quelqu’un est une violence, qui intimide, punit et prive ; il n’y a pas besoin de blessure pour qu’elle soit grave.
Les objets visés sont souvent ceux qui comptent le plus : souvenirs, outils de travail, affaires des enfants. Leur perte est un deuil réel.
La destruction d’objets figure souvent parmi les premières scènes d’une escalade ; le rapprochement de la cible est un signal à prendre au sérieux.
Au cabinet : nommer, évaluer la sécurité, bilan psycho-traumatique si besoin, EMDR sur les scènes, TCC pour la vigilance, écoute analytique pour le fond, enfants reçus avec le jeu et le dessin.
Questions fréquentes sur la violence matérielle
La violence matérielle est-elle vraiment une violence ?
Oui. Détruire, jeter ou confisquer des objets pour intimider, punir ou priver quelqu’un est une violence, même sans contact physique. Ce qui la définit, c’est la peur et la contrainte qu’elle installe, et l’atteinte à la liberté de la personne. La loi elle-même n’attend pas de blessure pour réprimer des violences, psychologiques comprises. Si vous avez peur chez vous à cause de ce qui a été cassé, vous n’exagérez pas.
Pourquoi ai-je si peur alors qu’il ne m’a jamais frappée ?
Parce que votre corps a vu une force se déchaîner à portée de main et qu’il en a tiré la conclusion logique : cela pourrait être vous. Cette peur par procuration est exactement l’effet recherché, dit ou non. Elle produit ensuite des sursauts, une vigilance permanente, des réactions aux bruits et aux voix fortes, qui relèvent du stress post-traumatique. Ce n’est pas de la fragilité, c’est un apprentissage de survie, et il se travaille.
Casser des objets quand on est en colère, est-ce forcément de la violence ?
Pas forcément, et c’est là que les repères comptent. Une personne qui casse un jour, seule, un objet à elle, puis le reconnaît et s’en inquiète, exprime une colère mal contenue. Une personne qui casse devant vous, à répétition, des objets qui vous appartiennent ou qui comptent pour vous, puis minimise, exerce une violence. La différence tient à la cible, au message et à la peur produite chez l’autre, pas au décibel.
Mon enfant a vu la scène, que faire ?
Lui dire, avec des mots simples, que ce qui s’est passé n’était pas normal, que ce n’était pas sa faute et que vous allez vous occuper de le protéger. Ne pas lui demander de garder le secret. Observer son sommeil, ses sursauts, ses jeux, ses dessins. Si quelque chose a changé, le pédopsychothérapeute du cabinet peut le recevoir, avec vous ou seul, et travailler par le jeu et le dessin. Un enfant exposé à la violence est une victime, même sans coup reçu.
Peut-on faire une EMDR pour un objet cassé ?
Oui, parce que ce que l’on retraite n’est pas l’objet mais la scène : le bruit, le geste, le visage de l’autre, l’instant de la peur. Le cerveau l’a enregistrée comme un danger, et c’est ainsi qu’elle revient. Une séance d’EMDR est une séance longue, de 80 minutes, le temps d’aller au bout d’un souvenir. Un bilan psycho-traumatique peut la précéder. Le deuil de l’objet, lui, se travaille à côté, avec des paroles et du temps.
Comment savoir si cela va s’aggraver ?
Personne ne peut le prédire avec certitude, mais certains signes nous font prendre une situation très au sérieux : les objets lancés de plus en plus près de vous, les coups dans le mur à côté du visage, le passage des objets de la maison à vos objets puis à ceux des enfants, les excuses suivies de recommencements. Si vous reconnaissez cette trajectoire, consultez sans attendre, et en cas de danger immédiat, faites le 15.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les ouvrages, articles et documents cités sur cette page.
Evan Stark, Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life, Oxford University Press, 2007.
Lenore E. Walker, The Battered Woman, Harper & Row, 1979.
Marie-France Hirigoyen, Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple, Oh ! Éditions, 2005.
Donald W. Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » (1951-1953), repris dans Jeu et réalité, 1971.
Judith L. Herman, Trauma and Recovery, Basic Books, 1992.
Albert Bandura, Dorothea Ross et Sheila A. Ross, « Transmission of aggression through imitation of aggressive models », Journal of Abnormal and Social Psychology, 1961.
Vous n’avez pas à attendre une blessure pour consulter. Un premier rendez-vous permet de poser des mots, d’évaluer la sécurité et de décider par où commencer. Nous recevons à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois, en Ardèche et en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.