Se mettre en sécurité et à distance : retrouver un sol avant de se reconstruire
Dès le premier rendez-vous, on nous demande souvent de « travailler sur ce qui s’est passé ». Nous répondons presque toujours par une autre question : où dormez-vous ce soir, et qui a la clé ? Tant qu’une personne garde son téléphone dans la main toute la nuit, sursaute au bruit d’une serrure ou retourne chaque semaine à l’endroit où elle a été frappée, aucun travail sur les souvenirs ne tient. La sécurité n’est pas une formalité qui précède la thérapie : c’est le premier acte de la reconstruction, et souvent le plus long. Cette page décrit ce que nous appelons la sécurité extérieure et la sécurité intérieure, pourquoi la distance compte autant que la protection, et comment nous aménageons ce sol avec vous, sans précipiter aucune décision.
La psychiatre américaine Judith Herman, dans Trauma and Recovery (1992), a décrit le rétablissement après une violence en trois temps : établir la sécurité, puis se remémorer et faire le deuil, puis renouer avec la vie ordinaire. L’ordre n’est pas décoratif. Un cerveau qui se croit encore menacé consacre toute son énergie à surveiller ; il n’a rien de disponible pour revisiter le passé, le trier, le ranger. Demander à quelqu’un de raconter en détail une agression alors qu’il risque de croiser son agresseur le soir même, c’est lui demander de réparer la toiture pendant l’orage.
L’EMDR, que nous pratiquons beaucoup auprès des personnes victimes de violences, obéit à la même logique. Avant toute séance de retraitement, il y a une phase de préparation et de stabilisation : comprendre ce qui va se passer, installer des ressources, vérifier que la personne peut revenir au présent quand une image l’emporte. Chez nous, cette phase s’appuie souvent sur un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, dont le compte rendu écrit vous est remis. Lancer le retraitement trop tôt expose à raviver sans intégrer : la scène revient, mais rien ne se range. C’est pourquoi nous préférons un sol un peu lent à une accélération qui se paie ensuite.
Il y a enfin des personnes pour qui la sécurité n’est pas un état à retrouver, mais un état à découvrir. Quand la violence a commencé dans l’enfance, dans la maison même, le corps n’a jamais appris ce que c’est que de baisser la garde. Pour elles, le travail dont parle cette page n’est pas un retour : c’est une première fois. Nous le disons parce que cela change la patience qu’il faut s’accorder. La page sur ce que la résilience est et n’est pas explique pourquoi reprendre un développement ne veut jamais dire revenir en arrière.
Sécurité extérieure, sécurité intérieure : deux chantiers qui n’avancent pas au même pas
La sécurité extérieure se décrit avec des faits : où vous dormez, qui connaît l’adresse, qui a accès à votre téléphone, si la personne qui vous a fait du mal peut encore vous joindre, vous suivre, vous attendre à la sortie de l’école. Elle se vérifie, se construit, parfois avec l’aide de proches ou de professionnels que vous choisissez. La sécurité intérieure, elle, ne se décrète pas. C’est l’état d’un corps qui accepte enfin de dormir profondément, d’un regard qui ne balaie plus la rue, d’une pensée qui peut se poser sur autre chose que le danger.
Les deux ne vont pas ensemble, et c’est ce qui déroute le plus. Nous recevons des personnes séparées depuis deux ans, déménagées, protégées, qui se réveillent encore chaque nuit en croyant entendre une voiture se garer. L’alarme a été réglée pendant des mois sur le pire ; elle ne se dérègle pas parce qu’un juge, un déménagement ou une porte blindée l’ont rendue inutile. À l’inverse, certaines personnes encore en danger ne ressentent presque rien. Elles minimisent, s’engourdissent, racontent des faits graves sur un ton neutre. Cette anesthésie n’est pas de l’indifférence ; c’est une forme de dissociation, et elle peut faire sous-estimer un risque réel.
Quatre situations se dessinent donc : en danger et le sentir, en danger sans le sentir, à l’abri sans le sentir, à l’abri et le sentir. Seule la dernière est le but. Les trois autres demandent des réponses différentes : protéger d’abord, réveiller la perception du risque, ou apaiser une alarme qui tourne à vide. Le thermomètre qui suit vous aide à repérer où vous vous situez, en séparant ce qui vous entoure de ce qui se passe en vous.
Où en est votre sécurité aujourd’hui ?
Cochez ce qui vous correspond depuis deux semaines. Les quatre groupes séparent volontairement ce qui est autour de vous, ce que votre corps fait, ce que votre tête fait et ce que vos liens permettent. Le verdict n’est pas un diagnostic : il indique par où commencer.
Si vous avez coché la phrase sur l’envie de disparaître, lisez aussi la page sur les idées noires après une violence : elle dit comment nous recevons cette parole.
La distance : physique, psychique, numérique
La distance physique est la plus évidente et pas toujours la plus facile. Elle concerne l’endroit où l’on dort, mais aussi les trajets, les horaires, les lieux où l’on sait que l’autre passe. Beaucoup de personnes continuent, par habitude ou par défi, de fréquenter le café, le marché, la salle de sport où elles risquent de le croiser. Changer de trottoir n’est pas une lâcheté ; c’est une façon de dire à son corps qu’on le protège, et le corps l’entend. Quand la violence a eu lieu à la maison, la distance peut aussi passer par un changement de pièce, de serrure, de rythme, le temps que la situation évolue.
La distance psychique est plus discrète. L’autre continue d’occuper la tête : on anticipe ce qu’il dirait, on se demande ce qu’il fait, on relit ses anciens messages, on guette une réaction. Cette présence intérieure fait partie de l’emprise, et elle ne se dissout pas d’un coup. Quand c’est possible, le « contact zéro » aide à la faire reculer : ne pas répondre, ne pas regarder, ne pas demander de nouvelles. Quand des enfants obligent à des échanges, nous travaillons un contact réduit, écrit, factuel, limité à l’organisation. La page sur l’emprise et le contrôle coercitif détaille pourquoi la tête met plus longtemps que les jambes à s’éloigner, et celle sur les violences après la séparation décrit ce qui peut continuer malgré la rupture.
La distance numérique, enfin, est devenue incontournable. Un téléphone partagé, un compte commun, une position visible, des mots de passe connus, un objet connecté dans la voiture : autant de fenêtres par lesquelles l’autre peut encore voir. Nous ne donnons pas ici de mode d’emploi technique, parce qu’il change tous les six mois. Le principe, lui, ne change pas : supposer que tout ce que l’autre pouvait voir avant, il peut encore le voir, et fermer les fenêtres une par une, parfois avec l’aide d’un proche à l’aise avec ces outils. Un appareil neuf est quelquefois plus simple qu’un grand nettoyage. Ce que le numérique permet comme violence est décrit dans la page sur les cyberviolences.
Les lieux sûrs, réels et intérieurs
Un lieu sûr réel n’est pas forcément un refuge officiel. C’est la cuisine d’une sœur, le canapé d’un ami qui ne pose pas de questions, la bibliothèque du quartier, un bureau fermé à clé, le trajet en bus où personne ne vous connaît, parfois la voiture garée sous un lampadaire. Ce qui compte, c’est que le corps y relâche quelque chose : les épaules descendent, le souffle s’allonge, le ventre se remet à gargouiller. Nous demandons souvent, dans les premières séances, de repérer ces endroits et d’y passer un peu plus de temps, délibérément, pour que le corps réapprenne ce qu’il y éprouve.
Extrait de séanceCe qu’elle a appris à faire
Le lieu sûr intérieur est un outil que nous installons avant l’EMDR, et qui sert bien au-delà. Il s’agit d’imaginer un endroit, réel ou inventé, où rien ne peut arriver, et de le rendre présent avec tous les sens : la lumière, les sons, l’odeur, la température, ce que l’on touche. On l’associe à un mot, parfois à un geste, pour pouvoir y revenir en quelques secondes quand une image envahit. L’exercice est décrit en détail dans la page sur le lieu sûr, le contenant et les ressources.
Pour certaines personnes, aucun lieu ne paraît sûr, et l’exercice tourne court : la plage se peuple de menaces, la chambre d’enfant ramène l’agresseur. Ce n’est ni un échec ni une résistance. Nous parlons alors de lieu calme, ou de lieu agréable, nous le construisons par morceaux, nous y plaçons parfois un animal, un personnage protecteur, quelqu’un qui a compté. Il arrive qu’un lieu sûr ne soit pas un lieu, mais un moment : la main d’une grand-mère, le silence d’une salle de musique. L’important n’est pas la beauté de l’image, c’est que le corps y réponde.
Revenir dans le présent : l’ancrage
Un souvenir traumatique a un défaut de datation. Quand il revient, le corps croit que c’est maintenant : le cœur, la sueur, la raideur sont ceux du jour des faits. L’ancrage sert à corriger la date. Les pieds à plat, on sent le sol et le poids du corps sur la chaise ; on nomme cinq choses que l’on voit, quatre que l’on entend, trois que l’on touche ; on dit la date et le lieu à voix basse ; de l’eau froide sur les poignets, une odeur forte, un carré de chocolat très noir font le même travail. Puis vient le souffle, et surtout l’expiration : c’est elle qui dit au système nerveux que le danger est passé.
Deux précautions. Si la respiration lente vous met mal à l’aise, et c’est le cas pour certaines personnes qui ont été immobilisées ou étouffées, gardez les yeux ouverts, bougez les mains, raccourcissez les temps, ou commencez par les sens plutôt que par le souffle. Et ne faites pas de cet exercice une discipline de plus : une minute suffit, et c’est la répétition dans les moments calmes qui le rend disponible dans les moments difficiles.
Après une violence, on ne sait plus très bien à qui se fier, et c’est logique : la personne qui a fait du mal était souvent quelqu’un que l’on connaissait, parfois quelqu’un que l’on aimait. Quelques repères aident. Une personne sûre vous croit sans vous interroger comme un enquêteur. Elle ne décide pas à votre place de ce que vous devez faire et quand. Elle garde pour elle ce que vous lui confiez. Elle n’a pas besoin que vous alliez mieux pour rester. Elle est prévisible : elle fait ce qu’elle dit, et quand elle ne peut pas, elle le dit. Et elle ne pose pas la question qui blesse le plus, « pourquoi tu es resté ? », parce qu’elle a compris que la réponse ne lui appartient pas.
Un point mérite d’être dit franchement. Le proche qui s’alarme et répète « il faut que tu partes ce soir » a parfois raison sur le danger et tort sur le rythme. Sa peur est légitime, mais elle peut devenir une pression de plus, et certaines personnes finissent par cacher à leurs amis ce qui se passe pour ne plus les décevoir. La page aider un proche victime de violence est écrite pour ces amis et ces familles, et vous pouvez la leur transmettre. Les appuis durables, ceux que Boris Cyrulnik appelle les tuteurs de résilience, sont décrits dans la page qui leur est consacrée.
Le psy fait partie des personnes sûres, à une condition : que vous n’ayez rien à prouver. Au cabinet, les premiers rendez-vous peuvent ne parler que du présent : les nuits, les trajets, les enfants, le téléphone. Personne ne vous demandera de raconter l’irracontable pour mériter d’être aidé. Quand le moment viendra, et il vient, le « je te crois » d’un psy, dit puis écrit dans le compte rendu d’un bilan, a une portée que les proches n’ont pas : il représente une lecture clinique, pas une opinion de plus. C’est l’une des raisons pour lesquelles nommer les faits et être cru est une étape à part entière.
Le rythme : ni précipitation ni immobilité
Dans les violences conjugales, le moment de la séparation est connu pour être l’un des plus dangereux : la perte de contrôle de l’auteur peut précipiter des gestes qu’il n’avait jamais faits. Nous le disons sans dramatiser, parce que cela justifie une règle simple : partir se prépare, et un départ préparé protège mieux qu’un départ impulsif. Cela veut dire aussi que personne, au cabinet, ne vous poussera vers la porte. Notre rôle est que vous ayez les moyens de choisir, pas de choisir pour vous.
Beaucoup de personnes reviennent une, deux, plusieurs fois avant de partir pour de bon. Celles qui l’ont vécu nous racontent la honte d’annoncer ce retour à leurs proches, qui ne comprennent pas. Nous ne le voyons pas comme un échec. Chaque tentative apprend quelque chose : ce qui a manqué, ce qui a fait peur, ce qui a fonctionné quelques jours. Le plan de la section suivante s’enrichit à chaque fois. Ce qui compte, c’est que le lien avec nous, et avec au moins une personne sûre, ne se rompe pas pendant ces allers-retours.
Quand la violence est ancienne, le rythme a un autre visage. Prendre de la distance peut vouloir dire ne pas aller au repas de famille cette année, laisser sonner un appel, refuser de passer les fêtes dans la maison où cela s’est produit. Ces décisions paraissent minuscules de l’extérieur ; elles demandent un courage considérable et déclenchent souvent des reproches. Nous les travaillons comme des étapes vers la capacité de dire non, qui se réapprend pas à pas. Et pour tout le monde, le même repère : le bon rythme est celui que votre corps supporte, pas celui que l’entourage souhaite.
À retenir
Avant de revisiter les souvenirs, il faut un sol : un corps qui dort, un lieu où l’autre n’entre pas, des personnes qui savent.
Être à l’abri et se sentir à l’abri sont deux choses différentes ; l’alarme intérieure met plus de temps que les serrures.
La distance se construit sur trois plans, physique, psychique et numérique, et le plus long est souvent le deuxième.
Partir se prépare ; revenir n’annule rien ; le rythme est le vôtre.
Un plan personnel, écrit avec vous
Un plan de sécurité n’est pas réservé aux situations extrêmes, et il n’annonce pas une catastrophe. C’est une liste de décisions prises à froid, pour ne pas avoir à les prendre à chaud, quand la peur empêche de réfléchir. Nous le construisons en séance, en quelques rendez-vous, et il tient sur une page. En voici les éléments les plus fréquents ; cochez ceux qui sont déjà en place, et regardez ce qui manque. Rien n’est enregistré : cette liste est pour vous.
Si plusieurs lignes restent vides, ce n’est pas un reproche : c’est le programme des prochaines séances. Nous le reprenons point par point, et nous l’adaptons à votre situation, qui ne ressemble à aucune autre. Les démarches judiciaires, si vous en engagez, ne passent pas par nous ; ce que nous faisons, c’est être là avant, pendant et après, comme l’explique la page sur la loi et la plainte.
Si le danger est là maintenant
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Exemple fictif : Inès, 37 ans, « je veux effacer ça tout de suite »
Inès n’existe pas ; sa situation rassemble des éléments que nous rencontrons souvent, pour montrer comment nous raisonnons dans les premières semaines.
Situation
Inès a quitté son compagnon il y a trois semaines, après quatre ans de coups et d’humiliations. Elle vit chez une amie avec sa fille de six ans. Elle dort deux ou trois heures par nuit, fait des cauchemars où il entre dans la chambre, et vérifie la porte jusqu’à cinq fois. Il lui envoie encore une dizaine de messages par jour, alternant menaces et déclarations d’amour, et elle les lit tous. Elle a entendu parler de l’EMDR et demande, dès le premier rendez-vous, de « commencer par la pire scène pour que ça sorte ».
Par où commencerions-nous ?
Vrai ou faux : huit idées sur la sécurité après une violence
Ces phrases, nous les entendons de la bouche des personnes concernées, de leurs proches, parfois de professionnels. Répondez à chacune ; l’explication s’affiche aussitôt.
Affirmation 1
« Une fois séparé, on est en sécurité. »
Faux. La séparation n’arrête pas toujours la violence, qui peut changer de forme : messages, surveillance, pressions par les enfants, procédures. Et même quand le danger extérieur cesse réellement, l’alarme intérieure met des mois à le comprendre. Les deux sécurités se travaillent l’une après l’autre.
Affirmation 2
« Tant que le corps est en alerte, l’EMDR doit attendre que tout soit calme. »
C’est plus nuancé. L’EMDR demande une stabilité suffisante, pas une vie parfaitement réglée, qui n’arrive jamais. Le repère que nous utilisons : la personne peut-elle revenir au présent quand une image l’emporte, et dort-elle assez pour intégrer ce qui se passe en séance ? Si oui, on peut commencer, prudemment.
Affirmation 3
« Avoir peur alors qu’on est à l’abri, c’est irrationnel. »
Faux. La peur qui persiste est la trace d’un apprentissage : le corps a appris, à raison, que la clé dans la serrure annonçait le danger. Il faut du temps et des expériences répétées de sécurité pour qu’il désapprenne. Ce n’est pas un défaut de logique, c’est une mémoire.
Affirmation 4
« Il faut couper tout contact pour se reconstruire. »
C’est plus nuancé. Quand c’est possible, l’absence totale de contact fait reculer l’emprise plus vite. Quand des enfants ou une procédure l’empêchent, on vise un contact réduit, écrit et factuel. Et la distance qui compte le plus est souvent celle que l’on prend dans sa tête.
Affirmation 5
« Les personnes qui retournent avec l’auteur des violences n’ont pas vraiment envie de partir. »
Faux. Les retours s’expliquent par la peur, la dépendance, les enfants, l’espoir, l’emprise, le manque de solution concrète, rarement par un manque d’envie. Plusieurs allers-retours sont fréquents avant un départ durable. Chacun apprend quelque chose qui sert au suivant.
Affirmation 6
« Un plan de sécurité, c’est pour les cas extrêmes. »
Faux. Un plan sert d’abord à ne pas avoir à réfléchir quand la peur empêche de réfléchir. Il rassure plus qu’il n’inquiète, parce qu’il transforme une menace diffuse en quelques décisions prises à l’avance. Nous le proposons dès que la personne qui a fait du mal peut encore l’atteindre.
Affirmation 7
« Vérifier les portes trois fois le soir montre que l’alarme intérieure travaille encore. »
Vrai. Ces vérifications sont la forme visible d’un système d’alerte qui n’a pas reçu le signal de fin. Elles ne sont pas un trouble obsessionnel en soi ; elles diminuent quand le corps accumule des nuits sans incident et des expériences de sécurité répétées, parfois avec un peu d’aide.
Affirmation 8
« On peut construire un lieu sûr intérieur même si on n’en a jamais connu. »
Vrai. C’est plus long, et l’image se construit par morceaux, parfois autour d’un animal, d’un personnage ou d’un moment plutôt que d’un endroit. Mais le corps apprend à y répondre, et cet apprentissage est précisément ce que la sécurité intérieure veut dire.
Comment nous aménageons ce sol avec vous
Une grande part de notre pratique concerne des personnes victimes de violences, conjugales, familiales, sexuelles, au travail, policières, ou survivantes d’attentats. Nous avons appris de ces rencontres qu’un premier rendez-vous centré sur la sécurité fait gagner du temps à tout le reste. Il peut avoir lieu au cabinet ou en téléconsultation, ce qui compte quand sortir est difficile ou surveillé, et vous pouvez venir accompagné. Nous y parlons du présent : les nuits, les trajets, les enfants, le téléphone, qui sait quoi. Nous ne décidons rien à votre place, et nous ne vous demandons pas de raconter les faits en détail.
Le bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, que conduit notre psychothérapeute, formé au trauma et à la dissociation, vient souvent dans ces premières semaines. Il repose sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques, et son compte rendu écrit vous est remis, pour l’usage que vous jugez utile. Il nous dit aussi à quelle vitesse avancer. Les outils de stabilisation s’installent en parallèle : lieu sûr, ancrage, travail du sommeil avec des outils de la TCC, et, quand les émotions débordent, les compétences de la TCD, que le cabinet propose sous sa forme complète, en individuel, en groupe et avec un soutien entre les séances.
Quand le sol tient, l’EMDR prend le relais, par séances de quatre-vingts minutes, pour retraiter les scènes qui reviennent. L’écoute analytique accompagne tout le parcours : elle entend ce qui rend la sécurité si difficile à ressentir, souvent une histoire bien plus ancienne que la violence dont on vient parler. Nous travaillons en lien avec votre médecin, qui examine le corps et constate ce qui doit l’être, avec votre accord. Et si une plainte est en cours ou envisagée, nous ne l’organisons pas, mais nous sommes là à chaque étape. Notre façon de travailler est détaillée dans notre approche des violences ; les signes qui doivent décider à consulter, dans violence : quand consulter.
Questions fréquentes sur la sécurité après une violence
Pourquoi faut-il être en sécurité avant de commencer l’EMDR ?
Parce que le retraitement d’un souvenir demande que le cerveau puisse rester dans le présent tout en regardant le passé. Si le danger est encore réel, ou si le corps ne sait pas revenir au calme quand une image surgit, la séance risque de raviver la scène sans l’intégrer. La phase de préparation de l’EMDR, avec le lieu sûr et l’ancrage, et un bilan psycho-traumatique, servent à vérifier que ce sol existe. Ce n’est pas un refus de soigner ; c’est l’ordre dans lequel le soin fonctionne.
Je suis séparée depuis des mois et j’ai encore peur : est-ce normal ?
Oui, et c’est même la situation la plus fréquente que nous rencontrons. L’alarme du corps a été réglée sur le danger pendant longtemps ; elle ne se dérègle pas parce que la situation a changé. Il lui faut des expériences répétées de sécurité, du sommeil, et parfois un travail sur les souvenirs qui la maintiennent allumée. Si cette peur persiste au-delà de quelques mois ou organise votre vie, un rendez-vous permet de la traiter plutôt que de l’attendre.
Comment savoir si une personne est « sûre » ?
Elle vous croit sans vous interroger, ne décide pas à votre place, garde ce que vous lui confiez, et reste même quand vous n’allez pas mieux. Elle est prévisible, dit ce qu’elle peut et ne peut pas faire. Elle ne vous demande pas pourquoi vous êtes resté. À l’inverse, une personne qui s’énerve de votre lenteur, qui raconte votre histoire à d’autres ou qui conditionne son aide à vos décisions n’est pas un appui sûr, même si elle vous aime.
Faut-il couper tout contact avec l’auteur des violences ?
Quand c’est possible, l’absence totale de contact est ce qui fait reculer l’emprise le plus vite : ne pas lire, ne pas répondre, ne pas demander de nouvelles. Quand des enfants ou une procédure imposent des échanges, nous travaillons un contact réduit à l’organisation, de préférence écrit, et nous préparons en séance ce que vous ferez quand un message dépasse ce cadre. La distance intérieure, celle que l’autre occupe dans votre tête, se travaille dans tous les cas.
Qu’est-ce qu’un lieu sûr en thérapie ?
C’est une image que l’on construit avec le thérapeute, souvent avant l’EMDR : un endroit réel ou imaginaire où rien ne peut arriver, rendu présent avec tous les sens et associé à un mot. Il sert à revenir au calme en quelques secondes quand un souvenir envahit, en séance comme dans la vie. Si aucun lieu ne paraît sûr, ce qui arrive après des violences anciennes, on le construit par morceaux, parfois autour d’un animal ou d’une personne qui a compté.
Peut-on commencer par une téléconsultation quand on n’ose pas sortir ?
Oui. Tout ce que nous faisons peut se faire en téléconsultation, y compris le premier rendez-vous centré sur la sécurité, le bilan psychologique et, plus tard, l’EMDR. Il suffit d’un moment et d’un endroit où vous pouvez parler sans être entendu ; nous en parlons ensemble au début de la séance. Pour beaucoup de personnes surveillées ou épuisées, c’est la seule façon de commencer, et elle fonctionne.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les ouvrages et les documents institutionnels qui fondent cette page sur la sécurité.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. The Aftermath of Violence, from Domestic Abuse to Political Terror. Basic Books.
Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) Therapy. Basic Principles, Protocols, and Procedures, 3e édition. Guilford Press.
van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien. Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme. Albin Michel pour la traduction française.
Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation. Norton.
Stark, E. (2007). Coercive Control. How Men Entrap Women in Personal Life. Oxford University Press.
Walker, L. E. (1979). The Battered Woman. Harper & Row.
Un premier rendez-vous ne vous demandera pas de raconter. Il servira à regarder ensemble où vous dormez, qui peut encore vous atteindre, ce que votre corps fait la nuit, et à décider par quoi commencer. Il n’engage à rien et peut avoir lieu au cabinet ou en téléconsultation, accompagné si vous le souhaitez.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.