Victimes d’attentat : la sidération, les images, la culpabilité d’avoir survécu et le temps long
Un attentat dure quelques minutes. Ce qu’il laisse dure des années, et pas seulement chez les personnes blessées. Notre cabinet reçoit des personnes qui étaient là, d’autres qui ont perdu quelqu’un, d’autres encore qui ont vu, soigné ou attendu un appel pendant des heures. Cette page décrit ce qui se passe dans le corps et dans la mémoire après un tel événement, pourquoi la culpabilité d’avoir survécu est si fréquente, ce que réveillent les dates et le procès, et comment l’EMDR et un bilan psycho-traumatique aident à retrouver un présent habitable.
Qui est victime d’un attentat ? Les cercles autour de l’événement
La première chose que nous disons aux personnes qui franchissent notre porte après un attentat, c’est qu’elles ont le droit d’être là. Beaucoup commencent par s’en excuser : « je n’ai pas été blessé », « j’étais dans la rue d’à côté », « c’est mon frère qui y était, pas moi ». Un attentat n’atteint pas une liste de noms, il atteint des cercles. Le premier regroupe les personnes présentes sur les lieux, blessées ou non. Le deuxième, celles qui ont perdu quelqu’un ou qui ont attendu, des heures durant, des nouvelles d’un proche. Le troisième, celles qui ont vu : les témoins de la rue, les voisins, les commerçants qui ont ouvert leur porte. Le quatrième, celles qui sont intervenues : soignants, secouristes, policiers, pompiers, employés d’un lieu qui ont évacué la foule. Et un cinquième cercle, plus diffus, rassemble les personnes qui ont vu les images en boucle, qui connaissaient le lieu, qui auraient dû y être.
Ces cercles ne classent pas la souffrance par ordre de légitimité. Une personne présente mais indemne peut porter un stress post-traumatique plus lourd qu’une personne blessée ; un parent qui a attendu toute une nuit peut garder une peur qui ne retombe jamais. Ce qui compte, pour nous, n’est pas la place occupée sur le plan des lieux mais ce que l’événement a fait et continue de faire. Choisissez l’onglet qui vous ressemble : chacun décrit ce que nous entendons le plus souvent.
Vous étiez là, et vous êtes sorti sans blessure visible. C’est souvent la situation la plus déroutante : rien ne se voit, les proches disent « tu as eu de la chance », et l’on se met à douter d’avoir le droit d’aller mal. Pourtant, le corps a vécu la même alarme que celui des blessés, parfois plus longtemps, parce qu’il a fallu se cacher, courir, attendre. Les bruits soudains, les foules, les lieux fermés deviennent difficiles. La question « pourquoi pas moi ? » s’installe. Vous êtes exactement le type de personne que nous recevons après un attentat.
Vous avez été blessé. Le corps a été soigné, parfois opéré plusieurs fois, et il reste des douleurs, des cicatrices, une perte d’audition, une mobilité changée. Le soin psychique arrive souvent en second, quand le corps a fini de mobiliser toute l’attention. Nous travaillons alors sur deux plans qui se mêlent : la scène elle-même, qui revient en images, et le deuil du corps d’avant, qui demande son propre temps. Les examens médicaux et les expertises réactivent souvent les souvenirs ; nous les préparons avec vous.
Vous avez perdu quelqu’un, ou vous avez attendu des nouvelles. Le deuil après un attentat n’est pas un deuil ordinaire : il est brutal, public, parfois sans corps à voir pendant des jours, puis exposé dans les médias et dans un procès. Les heures d’attente, le téléphone qui ne répond pas, les listes qui circulent, laissent une empreinte propre, distincte de la perte elle-même. Nous recevons des conjoints, des parents, des enfants devenus adultes, et nous travaillons avec le dossier deuil après une mort brutale quand la perte domine.
Vous avez vu. Depuis une fenêtre, une terrasse, le trottoir d’en face. Vous avez peut-être aidé, ou n’avez pas pu. Les témoins sont rarement comptés, et ils se comptent rarement eux-mêmes : « je n’ai rien eu ». Pourtant, ce que l’œil a enregistré ne s’efface pas sur commande, et la culpabilité de n’avoir « rien fait » est l’une des plus tenaces que nous rencontrons. La page sur la violence vécue en témoin leur est consacrée.
Vous êtes intervenu. Pompier, infirmière, médecin, policier, agent de sécurité, serveur qui a fait sortir les clients. Votre formation vous a permis d’agir, et c’est précisément parce que vous avez agi que vous pensez ne pas avoir le droit de flancher. La culture du métier dit « on ne se plaint pas ». Ce que nous voyons, c’est que les images s’installent souvent plus tard, quand l’adrénaline est redescendue, et qu’elles se mêlent à d’autres scènes du métier. La page sur les métiers exposés à la violence détaille ce trauma professionnel.
Les premières heures : la sidération et le corps qui décide à votre place
« Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je voyais les gens courir et moi je restais debout. » Cette phrase, ou l’une de ses variantes, ouvre la plupart des récits que nous entendons. Elle décrit la sidération : devant une menace extrême, soudaine, impossible à comprendre, le cerveau cesse pendant quelques secondes ou quelques minutes de traiter l’information comme d’habitude. Le temps se dilate, les sons s’éloignent, le corps devient très lourd ou très léger. Certaines personnes ont l’impression de regarder la scène de l’extérieur, comme un film. D’autres se souviennent d’avoir pensé à un détail absurde, le prix d’un café, une chaussure, pendant que tout basculait.
Ce n’est pas de la lâcheté, et ce n’est pas une faute. C’est un réflexe archaïque de survie, étudié depuis Walter Cannon et sa description de la réaction de lutte ou de fuite : quand ni lutter ni fuir ne paraît possible, l’organisme se fige, parfois au point de ne plus sentir la douleur. Pierre Janet, dès 1889, avait décrit comment une émotion trop violente peut empêcher le psychisme de ranger l’expérience dans l’histoire de la personne : elle reste à part, non intégrée, prête à resurgir. C’est exactement ce que l’on observe après un attentat. Freud, dans Au-delà du principe de plaisir (1920), parlait d’effroi pour désigner l’état de celui qui tombe dans un danger sans y être préparé : l’effroi, écrit-il en substance, est ce qui fait le traumatisme, bien plus que la peur, qui suppose un objet connu.
Dans les heures qui suivent, certaines personnes sont très calmes, presque efficaces : elles aident, téléphonent, racontent aux policiers avec précision. D’autres tremblent sans pouvoir s’arrêter, vomissent, n’arrivent plus à parler. Les deux réactions sont normales, et la première n’annonce pas une meilleure suite que la seconde. Nous voyons souvent des personnes très calmes la nuit de l’attentat s’effondrer deux semaines plus tard, quand le corps « comprend » enfin qu’il est en sécurité. Ce que ces heures ont de particulier, c’est qu’elles sont souvent racontées comme un trou : « je ne sais pas comment je suis rentré chez moi ». Ce n’est pas un oubli au sens courant : c’est une mémoire enregistrée autrement, dans le corps et les sens, dont nous parlons dans la section suivante.
Si les jours qui suivent deviennent insupportables
Après un attentat, il arrive que l’envie de ne plus rien sentir devienne l’envie de ne plus être là, surtout quand le sommeil a disparu et que les images ne laissent aucun répit. Cette pensée se dit, et elle se traite. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Pourquoi les images reviennent : la mémoire d’un attentat n’est pas un souvenir
Un souvenir ordinaire se raconte au passé : on sait que c’était avant, on peut l’appeler et le ranger. La mémoire d’un attentat ne fonctionne pas ainsi. Elle revient sans être appelée, au présent, avec les sons, les odeurs, la sensation du sol ou de la foule, et elle s’impose au moment le moins prévisible : dans une file d’attente, sous la douche, au cinéma quand le son monte. Les personnes que nous recevons parlent de « flashs », de « films », de cauchemars qui ne reproduisent pas toujours la scène exacte mais toujours son climat : être coincé, ne pas pouvoir prévenir, courir sans avancer.
Ce fonctionnement a une explication, que la page mémoire traumatique : pourquoi les souvenirs reviennent détaille. Sous une alarme extrême, les structures qui datent et contextualisent les souvenirs sont débordées, pendant que celles qui enregistrent le danger sensoriel fonctionnent à plein. Le résultat est une mémoire en morceaux, très vive, sans étiquette de temps. Elle est souvent accompagnée de ce que Bessel van der Kolk a décrit dans Le Corps n’oublie rien (2014) : le corps réagit à ce qui rappelle l’attentat avant même que la pensée ait reconnu le rappel. Le cœur s’emballe au passage d’une moto, les jambes se dérobent dans un couloir de métro, et la personne pense qu’elle « devient folle ». Elle ne le devient pas : sa mémoire fait exactement ce pour quoi elle a été conçue, protéger d’un danger qu’elle croit encore présent.
Deux précisions importent. D’abord, les souvenirs d’un attentat peuvent être incomplets sans être faux : ne plus savoir dans quel ordre les choses se sont passées, ou ne pas se rappeler certaines minutes, est habituel, et cela ne veut pas dire que d’autres scènes « cachées » attendent d’être retrouvées. Nous ne cherchons jamais à faire remonter un souvenir ; nous travaillons avec ce qui est là. Ensuite, le retour des images n’est pas un signe que la personne « n’avance pas » : il est le symptôme principal du psychotraumatisme après une violence, et il répond bien au traitement. C’est précisément sur cette mémoire sans date que l’EMDR agit, en permettant au cerveau de refaire, à froid et en sécurité, le tri qu’il n’a pas pu faire la nuit de l’attentat.
La culpabilité d’avoir survécu : « pourquoi moi, et pas elle ? »
De toutes les émotions qui suivent un attentat, la culpabilité est celle dont les personnes parlent le moins spontanément, et celle qui fait le plus de dégâts. Elle prend des formes précises. Avoir survécu quand d’autres sont morts. S’être caché au lieu d’aider. Avoir lâché la main de quelqu’un. Avoir été absent ce soir-là alors qu’on avait prévu d’y aller. Avoir ressenti, quelques heures après, un soulagement immense d’être vivant, et avoir honte de ce soulagement. Les intervenants, eux, repassent les minutes en boucle : « si j’avais tourné à gauche », « si j’avais commencé par lui ».
Cette culpabilité repose sur une illusion que l’esprit fabrique après coup : celle d’avoir eu le choix. Au moment des faits, personne n’avait les informations qu’il possède maintenant, ni le temps de délibérer, ni la maîtrise de son propre corps. Repenser la scène avec ce que l’on sait aujourd’hui, c’est juger quelqu’un qui n’existait pas encore. Mais l’illusion a une fonction, et c’est pour cela qu’elle tient si bien : se sentir coupable, c’est se croire responsable, et se croire responsable, c’est croire que le monde est encore prévisible. Il est parfois moins terrifiant de se dire « j’aurais pu faire autrement » que d’admettre que rien, ce soir-là, ne dépendait de soi.
Nous ajoutons une précision à laquelle nous tenons : le sentiment de culpabilité ne mesure pas la responsabilité. Il mesure l’attachement, la loyauté envers les morts, le refus de se détacher d’eux. Beaucoup de personnes nous disent qu’aller mieux leur semblerait une trahison. Ce point se travaille, avec l’écoute analytique quand il touche à l’histoire de la personne, et avec l’EMDR quand une scène précise porte toute la charge : le moment où l’on a couru, la main lâchée, le message resté sans réponse. Le dossier culpabilité et honte consacre une page à la culpabilité du survivant, et une autre aux pièges de la pensée après un trauma, qui complètent ce que nous disons ici.
Ce que l’attentat vous coûte aujourd’hui
Après un attentat, on compare souvent sa situation à celle des autres et l’on conclut que l’on n’a pas à se plaindre. Cette jauge propose une autre mesure : non pas la gravité de ce que vous avez vécu, mais la place que cela occupe dans votre vie actuelle. Réglez chaque curseur de 0 (rien de tel) à 10 (tous les jours, fortement). Vos réponses ne quittent pas votre appareil ; cet outil est pédagogique et ne pose aucun diagnostic.
Si les curseurs des images et du corps sont les plus élevés, la page sur la sidération et la dissociation et celle sur les symptômes du stress post-traumatique vous diront ce que ces signes veulent dire. Si c’est la culpabilité qui domine, revenez à la section précédente : c’est souvent elle qui empêche le reste de bouger.
Le temps long : ce qui se passe dans les heures, les mois et les années
Les personnes que nous recevons après un attentat se reprochent souvent d’aller mal « encore », comme si un calendrier officiel fixait la fin de la souffrance. Il n’y en a pas. Mais il existe des étapes que nous observons assez régulièrement pour les décrire, en sachant que chacun les traverse dans son ordre et à son rythme, et que certaines ne viennent jamais.
Les premières heuresSidération, puis une activité intense ou un effondrement. Le corps est saturé d’adrénaline ; la douleur physique est parfois absente. On raconte aux policiers, on appelle, on cherche quelqu’un. Ce que l’on fait pendant ces heures ne dit rien de ce que l’on vaut.Beaucoup ne gardent qu’une mémoire fragmentée de ce moment.
Les premiers joursLe sommeil disparaît ou se remplit de cauchemars. Les images arrivent, les sursauts aussi. Les proches entourent, les médias répètent, et l’on oscille entre le besoin de tout savoir et celui de tout couper. C’est le moment où la plupart des personnes croient qu’elles vont « digérer » seules.Une réaction intense dans ces jours-là est normale et ne préjuge pas de la suite.
Les premières semainesLa vie reprend autour, pas dedans. Les évitements s’installent sans bruit : un autre trajet, un refus de sortir, la télévision éteinte. Le corps reste en alerte. La culpabilité et la colère apparaissent souvent ici, quand la sidération retombe.C’est le meilleur moment pour consulter : les cercles d’évitement ne sont pas encore fermés.
Les premiers moisChez certains, les symptômes s’estompent d’eux-mêmes. Chez d’autres, ils se fixent : le stress post-traumatique s’installe, parfois avec une tristesse de fond, de l’alcool pour dormir, un éloignement des proches qui « ne comprennent pas ». Les expertises et les premières formalités réactivent la scène.Un bilan psycho-traumatique prend ici tout son sens.
Le premier anniversaireSouvent redouté, parfois pire que prévu, parfois moins. Le corps anticipe la date avant la tête : insomnie, irritabilité, images qui reviennent dix jours avant. Les commémorations publiques mêlent reconnaissance et exposition.Nous préparons cette date avec les personnes que nous suivons.
Le procèsIl peut survenir des années après. Il oblige à réentendre, à revoir, parfois à témoigner, face aux accusés ou à leurs avocats. Il apporte aussi, pour beaucoup, une reconnaissance que rien d’autre ne donnait. Il réveille presque toujours ce que l’on croyait apaisé.Nous accompagnons avant, pendant et après, sans organiser la démarche judiciaire elle-même.
Les annéesLa vie s’est reconstruite autour d’un avant et d’un après. Certaines personnes disent qu’elles ont changé de priorités, de métier, de lien aux autres. D’autres portent encore des symptômes que personne n’a jamais traités, parce qu’elles n’ont jamais pensé avoir le droit de consulter. Il n’est jamais trop tard.L’EMDR fonctionne aussi sur des scènes anciennes.
Cette frise ne décrit pas une loi. Elle sert à une chose : ne pas croire que l’on est « anormal » parce que le troisième anniversaire a été plus dur que le premier, ou parce que le procès a tout rouvert. La page sur le temps de la reconstruction développe ce caractère non linéaire.
Anniversaires, commémorations, procès : quand tout revient
Une particularité des attentats, par rapport à d’autres violences, est leur caractère public. La date est connue de tous, rappelée chaque année par les journaux, parfois par une cérémonie officielle, une plaque, un nom de rue. Pour la personne concernée, c’est à double tranchant. D’un côté, la reconnaissance collective compte : ce qui est arrivé a eu lieu, le pays s’en souvient, personne ne demande de preuve. De l’autre, il devient impossible de choisir le moment où l’on pense à l’événement : il s’impose par les écrans, par les collègues qui en parlent, par les enfants qui l’apprennent à l’école. Nous entendons souvent : « j’avais réussi à ne pas y penser pendant trois semaines, et une affiche m’a tout remis dans la figure. »
Le procès amplifie ce mécanisme. Il peut avoir lieu longtemps après, durer des mois, et donner lieu à des récits détaillés, parfois à la diffusion de sons ou d’images. Certaines personnes y vont chaque jour, d’autres refusent d’y mettre les pieds, d’autres encore y viennent une fois, pour voir les visages. Il n’y a pas de bonne façon de vivre un procès. Ce que nous observons, c’est que la préparation change beaucoup de choses : savoir ce que l’on va entendre, décider à l’avance de ce que l’on veut et ne veut pas voir, repérer la personne qui raccompagnera le soir, prévoir une séance avant et une après. Témoigner à la barre peut être réparateur, et peut aussi mettre à mal plusieurs mois de travail : nous en parlons franchement avec les personnes qui hésitent, sans décider à leur place.
Nous attirons aussi l’attention sur les dates moins visibles. L’anniversaire de l’enterrement d’un proche. Le jour où l’on a réappris à marcher. La première fois que l’on est retourné sur les lieux. Et des déclencheurs qui n’ont pas de date : une sirène longue, une alerte sur le téléphone, un autre attentat ailleurs dans le monde, qui ramène le corps dans la nuit des faits en quelques secondes. Repérer ses propres déclencheurs, avec les outils de la TCC, permet de ne plus être surpris par eux ; les retraiter en EMDR permet qu’ils cessent peu à peu de déclencher.
Le collectif des personnes touchées : un appui, parfois un poids
Après un attentat, les personnes qui l’ont vécu se retrouvent souvent. Elles partagent ce que personne d’autre ne peut comprendre : l’odeur, le silence d’après, la façon dont le regard des autres a changé. Ce collectif est un appui réel. Il brise l’isolement, il porte la mémoire, il permet d’avancer ensemble dans les démarches et le procès. Beaucoup y trouvent des amitiés qui durent, et un sens à ce qui n’en avait pas : aider les suivants, témoigner, obtenir que les choses changent.
Il arrive aussi que ce collectif pèse. Parce qu’il maintient dans une identité de victime dont on voudrait parfois sortir. Parce que les récits des autres réactivent les siens. Parce que des désaccords apparaissent, sur la mémoire, sur les démarches, sur ce qu’il faut dire aux journalistes. Parce que l’on se sent moins légitime que ceux qui ont perdu davantage, ou plus abîmé que ceux qui ont l’air d’aller bien. Certaines personnes nous disent qu’elles n’osent plus aller aux réunions, et qu’elles s’en sentent coupables.
Il n’y a pas de règle. Notre place, au cabinet, est d’offrir un espace qui n’appartient qu’à vous, à côté du collectif et non contre lui : un lieu où l’on peut dire ce qu’on ne dirait pas devant les autres, y compris la fatigue de la mémoire, l’envie de vivre autre chose, la colère contre ceux qui vont mieux. Et un lieu où l’on peut travailler ce que le groupe ne peut pas faire : retraiter une scène précise, apaiser le corps, comprendre ce que l’attentat a réveillé de votre propre histoire. La page les tuteurs de résilience parle de ces appuis, collectifs et individuels, qui aident à se relever.
Le fonds de garantie, le certificat, l’expertise : des faits, pas un mode d’emploi
Après un attentat, les personnes touchées sont vite confrontées à des démarches. Nous ne les organisons pas, et nous ne donnons pas de conseil juridique : les règles changent, les délais varient, et c’est le travail d’autres professionnels. Mais il nous paraît utile de nommer, comme des faits stables, ce que les personnes rencontrent, parce que l’inconnu ajoute de la peur à la peur.
Il existe en France un fonds de garantie destiné aux victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions, qui a pour mission d’indemniser les personnes touchées et leurs proches. Son intervention suppose des pièces, des certificats, et souvent une ou plusieurs expertises médicales et psychologiques, qui évaluent les séquelles. C’est à ces expertises que les personnes que nous recevons se heurtent le plus : raconter à nouveau, à un inconnu, dans un cadre qui évalue, réactive la scène et donne le sentiment de devoir prouver sa souffrance. La page sur la violence des formalités et la reconnaissance du préjudice décrit ce vécu et ce que nous faisons pour le traverser.
Notre contribution, dans ce domaine, est précise et limitée. Quand un bilan psycho-traumatique a été réalisé au cabinet, un compte rendu écrit est remis à la personne, qui en fait l’usage qu’elle juge utile : le garder pour elle, le montrer à son médecin, le transmettre à qui l’accompagne dans ses démarches. Ce compte rendu décrit ce que nous avons observé et évalué, avec des outils cliniques et psychométriques, et il porte ce que nous appelons le « je te crois » du psy : une conclusion fondée, écrite, qui dit que ce que vous vivez a un nom et une cause. Nous préparons aussi les expertises avec les personnes qui le souhaitent, pour qu’elles n’y arrivent pas démunies, et nous prévoyons une séance après, parce que la réactivation est presque constante.
Ce que nous faisons au cabinet pour les personnes victimes d’attentat
Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et une grande part de notre pratique concerne des personnes qui ont subi des violences, dont des attentats. Nous savons donc à quoi ressemble le premier rendez-vous : quelqu’un qui a déjà beaucoup raconté, à la police, aux proches, parfois aux médias, et qui redoute de devoir tout redire. Nous ne demandons pas le récit complet. Nous demandons ce qui gêne aujourd’hui, et depuis quand. Le reste viendra, au rythme de la personne, et parfois jamais en entier : on peut traiter une scène sans la décrire mot à mot.
La première étape est la sécurité et la stabilisation. Avant de toucher aux souvenirs, il faut que le corps sache redescendre : nous installons des ressources, un lieu sûr intérieur, des exercices de respiration et d’ancrage issus de la TCC, des repères pour les nuits. Nous regardons aussi, avec le médecin et avec l’accord de la personne, ce qui relève de lui : le sommeil, les douleurs, un traitement éventuel, que nous ne prescrivons pas. Quand des moments d’absence, de flottement ou de déconnexion sont présents, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par notre psychothérapeute, précise la situation avant d’engager l’EMDR, et donne lieu à un compte rendu écrit.
Vient ensuite le retraitement. L’EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, cible une à une les scènes qui reviennent : le bruit initial, la fuite, la main lâchée, l’attente des nouvelles, le visage d’un inconnu. À chaque séance, la charge émotionnelle de la scène baisse, le corps cesse de réagir comme si c’était maintenant, et la scène devient enfin un souvenir : terrible, mais passé. Nous travaillons aussi les déclencheurs actuels, foules, transports, sirènes, et nous préparons les situations à venir, un anniversaire, un trajet, une audience, par ce que l’EMDR appelle le scénario du futur. La page le déroulement d’une séance d’EMDR en décrit les phases.
L’écoute analytique accompagne tout le parcours. Un attentat ne tombe jamais dans une histoire vide : il réveille des pertes anciennes, des loyautés, une place dans la famille, une façon de se croire protégé ou au contraire exposé. La culpabilité du survivant, en particulier, se comprend mieux à la lumière de ce que la personne portait déjà. Et la TCC fournit, tout du long, des outils concrets pour les évitements, les ruminations et le retour progressif dans les lieux. L’association des trois approches amplifie les résultats ; la page notre approche des violences au cabinet détaille cette façon de travailler. Tout peut se faire en téléconsultation, l’EMDR comprise, ce qui compte pour les personnes qui ne peuvent plus prendre les transports.
À retenir
Un attentat touche des cercles : présents, blessés, proches, témoins, intervenants. Chacun a le droit de consulter, blessure visible ou non.
La sidération et les images qui reviennent sont des réactions de survie d’une mémoire sans date, pas des faiblesses.
Le sentiment de culpabilité d’avoir survécu mesure l’attachement, pas la responsabilité.
Les dates, les commémorations et le procès réactivent presque toujours : cela se prépare.
Au cabinet : stabilisation, bilan psycho-traumatique si besoin, EMDR en séances de quatre-vingts minutes, écoute analytique, TCC, au cabinet ou en téléconsultation.
Exemple fictif : Inès, 29 ans, « je n’ai même pas été blessée »
Inès n’existe pas. Sa situation rassemble des éléments que nous rencontrons souvent chez les personnes présentes sur les lieux d’un attentat.
Situation
Il y a deux ans et demi, Inès dînait en terrasse avec deux amies quand des tirs ont éclaté à une centaine de mètres. Elle s’est jetée au sol, puis a couru dans une cour d’immeuble où elle est restée trois heures, sans téléphone, à écouter. Personne de sa table n’a été touché. Depuis, elle ne s’assoit plus en terrasse, prend un détour de vingt minutes pour éviter le quartier, dort avec une lampe allumée et sursaute au bruit des volets roulants. Elle a refusé toute aide : « il y a des gens qui ont perdu une jambe, moi je n’ai rien. » Le procès approche, et une amie lui a proposé d’y aller ensemble. Elle ne dort plus depuis.
Que pensez-vous de sa situation ?
Six phrases qui retardent la consultation après un attentat
Nous les entendons au premier rendez-vous, souvent avec des mois ou des années de retard. Retournez chaque carte pour lire ce que nous répondons.
Vrai ou faux : six idées sur les suites d’un attentat
Affirmation 1
« Rester figé pendant l’attaque montre que l’on manque de courage. »
Faux. La sidération est un réflexe de survie qui se déclenche sans décision, quand ni fuir ni lutter ne paraît possible. Des personnes très entraînées la connaissent aussi. Elle ne dit rien du courage, et elle ne se commande pas.
Affirmation 2
« On peut développer un stress post-traumatique sans avoir été blessé. »
Vrai. Le psychotraumatisme dépend de ce que l’événement a fait vivre, pas des lésions. Avoir cru mourir, avoir attendu des heures, avoir vu, suffisent. Les personnes indemnes sont même souvent celles qui consultent le plus tard, parce qu’elles pensent ne pas en avoir le droit.
Affirmation 3
« Ne pas se souvenir de certaines minutes signifie qu’un souvenir plus grave est caché. »
Faux. Une mémoire en morceaux, avec des trous, est habituelle après un événement extrême : le cerveau n’a pas enregistré comme d’habitude. Cela ne permet pas de conclure qu’une autre scène attend d’être retrouvée, et nous ne cherchons jamais à en faire remonter.
Affirmation 4
« Le procès peut réveiller des symptômes que l’on croyait disparus. »
Vrai. Réentendre les faits, revoir des images, croiser des visages réactive presque toujours la mémoire traumatique, même des années après un travail réussi. Ce n’est pas un retour à zéro : ce qui a été retraité se rétablit plus vite, surtout si l’audience a été préparée.
Affirmation 5
« Se sentir coupable d’avoir survécu prouve qu’on a fait quelque chose de mal. »
Faux. Le sentiment de culpabilité ne mesure pas la responsabilité. Il traduit l’attachement aux personnes mortes ou blessées, et le besoin de croire que l’on avait le choix dans une situation où personne ne l’avait. C’est l’un des points que nous travaillons le plus souvent.
Affirmation 6
« L’EMDR peut se pratiquer en téléconsultation. »
Vrai. Dans de bonnes conditions, l’EMDR se pratique à distance, et c’est souvent la seule porte possible pour une personne qui ne supporte plus les transports ou les lieux publics. Reprendre les déplacements peut devenir, ensuite, un objectif du travail.
Questions fréquentes des victimes d’attentat
Combien de temps durent les symptômes après un attentat ?
Il n’y a pas de durée normale. Chez certaines personnes, les images, les sursauts et l’insomnie s’estompent en quelques semaines ; chez d’autres, ils se fixent en un stress post-traumatique qui peut durer des années s’il n’est pas traité. Les dates anniversaires et le procès les réveillent souvent. Ce qui compte n’est pas le temps écoulé mais la place que l’événement occupe aujourd’hui dans votre vie : si elle est grande, consulter est utile, quel que soit le délai.
Je n’ai pas été blessé pendant l’attentat : ai-je le droit de consulter ?
Oui, sans réserve. Le psychotraumatisme ne dépend pas des blessures physiques mais de ce que l’événement a fait vivre : avoir cru mourir, s’être caché, avoir attendu des nouvelles, avoir vu. Les personnes indemnes développent souvent des symptômes aussi lourds que les blessées, et elles consultent plus tard parce qu’elles se sentent moins légitimes. Nous les recevons régulièrement, et leur accompagnement est l’un de ceux qui changent le plus de choses.
Pourquoi est-ce que je me sens coupable d’avoir survécu à un attentat ?
Parce que l’esprit reconstruit après coup une scène où vous auriez eu le choix, alors que personne ne l’avait sur le moment. Se croire coupable, c’est se croire responsable, et donc croire que le monde est encore prévisible : c’est moins terrifiant que d’admettre que rien ne dépendait de vous. Cette culpabilité traduit aussi l’attachement aux personnes mortes ou blessées. Elle ne mesure pas une faute, et elle se travaille, par l’écoute analytique et l’EMDR.
L’EMDR est-elle efficace pour les victimes d’attentat ?
L’EMDR est l’une des approches de référence du stress post-traumatique, et c’est celle que nous utilisons le plus après un attentat. Elle cible une à une les scènes qui reviennent, après une phase de stabilisation, en séances longues de quatre-vingts minutes. La charge émotionnelle baisse, le corps cesse de réagir comme si c’était maintenant, et la scène devient un souvenir passé. Elle se pratique au cabinet ou en téléconsultation, et un bilan psycho-traumatique peut la précéder.
Comment se préparer au procès d’un attentat quand on est victime ?
En décidant à l’avance ce que vous voulez vivre : y aller ou non, quels jours, quoi entendre et quoi éviter, qui vous accompagne et vous raccompagne. En prévoyant une séance avant et une après, parce que la réactivation est presque constante. En sachant que témoigner peut réparer et peut aussi bouleverser, et qu’il n’y a pas de bonne façon de faire. Nous préparons ces audiences avec les personnes que nous suivons, sans organiser la démarche judiciaire elle-même.
Faut-il un bilan psychologique après un attentat ?
Pas toujours, mais il est souvent utile. Le bilan psycho-traumatique, réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, évalue le stress post-traumatique et, si besoin, la dissociation, avant d’engager l’EMDR. Il donne lieu à un compte rendu écrit qui vous est remis et dont vous faites l’usage que vous jugez utile, par exemple auprès de votre médecin ou dans vos démarches. Il peut se faire en téléconsultation.
Comment aider un proche qui a vécu un attentat ?
En restant présent sans forcer le récit : la personne racontera quand et comme elle le voudra, parfois jamais en entier. En ne disant pas « tu as eu de la chance », qui annule ce qu’elle a vécu. En acceptant les évitements sans les organiser à sa place, et en repérant les dates qui approchent. En lui proposant un rendez-vous au cabinet, éventuellement en l’accompagnant au premier. Et en consultant vous-même si l’attente ou l’inquiétude vous ont abîmé : les proches sont aussi touchés.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux et documents sur lesquels s’appuie cette page.
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique (1889) : la dissociation et les souvenirs non intégrés après une émotion violente.
Walter Cannon, Bodily Changes in Pain, Hunger, Fear and Rage (1915) : la décharge d’alarme qui prépare à fuir ou à lutter.
Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920) : l’effroi, la névrose traumatique et la répétition.
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992) : les étapes de la reconstruction après un traumatisme.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014) : ce que le corps garde d’un événement extrême.
Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun, travaux sur la croissance post-traumatique (1996, 2004) : ce qui peut changer en profondeur après l’extrême.
Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie (1946) : la question du sens après l’extrême.
Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur (1999) : la résilience comme processus.
Organisation mondiale de la santé, fiche Injuries and violence, repères mondiaux sur les violences et leurs conséquences.
Santé publique France, travaux sur la santé mentale des personnes exposées aux attentats.
Que vous ayez été présent, blessé, endeuillé, témoin ou intervenant, que ce soit arrivé il y a trois mois ou dix ans, un premier rendez-vous permet de mesurer ce que l’attentat occupe encore et de décider ensemble par où commencer. Au cabinet ou en téléconsultation, sans avoir à tout raconter.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.