Violences institutionnelles et dans les soins : maltraitance, humiliation, abus de pouvoir
Il y a des lieux où l’on entre parce qu’on a besoin d’aide : un hôpital, une maison de retraite, une école, un foyer, un guichet, un cabinet médical. On y arrive fragile, et l’on s’en remet à ceux qui savent. Quand la violence vient de là, d’une blouse, d’un uniforme, d’un bureau, elle frappe deux fois : par l’acte lui-même, et par la trahison d’une confiance qu’on n’avait pas le choix d’accorder. Les personnes que nous recevons après une telle expérience disent souvent qu’elles n’ont pas les mots, parce que les mots appartiennent à l’institution : « protocole », « sécurité », « règlement », « pour votre bien ». Cette page leur rend des mots à elles. Elle ne fait le procès d’aucune profession : elle décrit ce qui est vécu, pourquoi il est si difficile de le dire, et comment nous écoutons.
Quand la violence vient de ceux qui devaient protéger
On appelle violence institutionnelle une violence exercée par une institution ou par ses agents sur les personnes qu’elle accueille, soigne, éduque, héberge ou administre. Elle peut être le fait d’une personne, un soignant, un enseignant, un agent, un éducateur, ou de l’organisation elle-même : des règles, des rythmes, des manques de moyens, des habitudes qui finissent par traiter les gens comme des dossiers ou des corps à gérer. Elle prend les mêmes formes que les autres violences, physiques, psychologiques, sexuelles, par négligence, mais dans un cadre où la personne est arrivée en demandant de l’aide, et où elle ne peut pas partir.
Ce qui la rend si particulière, c’est le renversement. On entre à l’hôpital pour être soigné, à l’école pour apprendre, dans un foyer pour être protégé, au guichet pour faire valoir un droit. L’institution détient le savoir, les clés, le temps, les papiers, le diagnostic. On lui confie son corps, son enfant, son parent, sa situation. Quand la violence vient de là, elle attaque la confiance elle-même, celle qu’il faut bien avoir pour accepter d’être aidé. Beaucoup de personnes que nous recevons ne peuvent plus, ensuite, entrer dans un service, répondre à une convocation ou laisser un professionnel les toucher. Ce n’est pas de la méfiance de caractère : c’est une mémoire qui protège.
Précisons tout de suite ce que cette page n’est pas. L’immense majorité des soignants, des enseignants, des éducateurs et des agents font leur travail avec attention, souvent dans des conditions très dures, et nous travaillons chaque jour en lien avec des médecins, des écoles et des établissements. Nommer une violence institutionnelle n’est pas accuser une profession. C’est reconnaître qu’une personne a été blessée là où elle attendait d’être aidée, et que cette blessure a des effets qui lui sont propres. Décrire les actes, la contrainte et la peur, plutôt que juger les gens, est la méthode de tout ce dossier ; elle vaut ici plus qu’ailleurs.
Les lieux et les formes
Chaque institution a ses violences caractéristiques, celles que son organisation rend possibles. Voici six situations que les personnes nous décrivent souvent. Retournez les cartes pour lire ce qui se passe et ce que cela produit.
Ces formes se recoupent avec les huit formes décrites sur la page les formes de violence : la négligence, la violence verbale, psychologique, physique, parfois sexuelle. Ce qui change ici, c’est le contexte : l’acte est commis par quelqu’un dont la fonction est d’aider, dans un lieu dont on ne sort pas quand on veut.
Le thermomètre : ce que vous avez vécu dans un lieu censé vous aider
Pensez à un séjour, un accueil, une scolarité, une démarche qui vous laisse un mauvais souvenir. Cochez ce qui s’est passé, et ce qui en reste. Il ne s’agit pas de juger un établissement, mais de mettre côte à côte des éléments que vous avez peut-être rangés séparément, en vous disant à chaque fois que ce n’était pas grand-chose.
L’asymétrie radicale : pourquoi on ne peut pas se défendre
Toute violence suppose une asymétrie de pouvoir ; la violence institutionnelle la pousse à son extrême. D’un côté, une personne malade, âgée, enfant, étrangère à la langue, dépendante pour ses gestes, perdue dans les règles, souvent en pyjama. De l’autre, quelqu’un qui a la blouse, le savoir, les clés, le dossier, le pouvoir de prescrire, de sanctionner, de signaler, de faire attendre. Dans ces conditions, se défendre n’est pas seulement difficile : c’est risqué. Protester, c’est devenir le « patient difficile », l’« élève perturbateur », la « famille procédurière », et l’on sait que l’on aura encore besoin de ces gens demain matin.
Le sociologue Erving Goffman a décrit, dans Asiles (1961), ce qu’il appelait les institutions totales : des lieux où toutes les dimensions de la vie, dormir, manger, se laver, se soigner, se déplacer, dépendent d’une même autorité et obéissent à un même règlement. Il y montrait comment la personne accueillie perd peu à peu les appuis ordinaires de son identité, ses vêtements, ses objets, son emploi du temps, son nom parfois, et comment elle apprend à se conformer pour survivre. Toutes les institutions d’aujourd’hui ne sont pas des institutions totales, loin de là, mais chacune en garde une part, et c’est cette part que la personne dépendante rencontre quand elle veut dire non.
Ce que nous observons en consultation, c’est l’effet de cette asymétrie sur le corps. Les personnes décrivent une docilité qui les a surprises elles-mêmes : elles ont laissé faire, elles ont dit merci, elles ont souri à celui ou celle qui venait de les humilier. Puis elles se le reprochent. Cette docilité n’est pas une faiblesse de caractère : c’est la réponse automatique d’un organisme qui a compris qu’il ne pouvait ni fuir ni se battre, et qui choisit la soumission pour limiter les dégâts. La page sur les réactions face à la violence décrit cette sidération et cette soumission, qui ne sont jamais un consentement. Et quand un patient ou un résident a fini par se mettre en colère, c’est souvent cette colère seule que l’institution a retenue, en oubliant ce qui l’avait précédée.
La parole disqualifiée : « vous exagérez »
La seconde blessure, après l’acte, est celle de la parole qui ne compte pas. Quand une personne tente de dire ce qu’elle a vécu, elle se heurte à des réponses qui ont toutes la même fonction : renvoyer le problème vers elle. « Vous exagérez. » « C’est le protocole. » « Vous étiez très agitée. » « Vous ne vous souvenez pas bien, vous étiez sous traitement. » « C’est votre pathologie qui parle. » « Vous savez, nous manquons de personnel. » Chacune de ces phrases peut être partiellement vraie, et c’est ce qui les rend si efficaces : elles laissent la personne avec un doute sur sa propre perception.
Ce doute est d’autant plus fort que l’institution détient la version officielle. Le dossier dit « patiente opposante », le carnet de liaison dit « élève insolent », le compte rendu dit « contention pour agitation ». Face à un écrit institutionnel, le souvenir d’une personne fragilisée pèse peu, et elle le sait. Beaucoup renoncent à dire, non parce qu’elles doutent de ce qu’elles ont vécu, mais parce qu’elles savent qu’on ne les croira pas. Cette disqualification est encore plus massive pour celles dont la parole est déjà suspecte par avance : personnes ayant un trouble psychique, un handicap mental, une démence débutante, une addiction, un casier, un titre de séjour précaire. Nous recevons régulièrement des personnes dont le premier soulagement, en séance, est de pouvoir raconter sans être corrigées.
C’est là que le « je te crois » du psy prend une portée particulière. Il ne s’agit pas d’une gentillesse : le psy écoute, évalue, recoupe ce que la personne décrit avec ce qu’il observe, l’anxiété, les évitements, les réveils nocturnes, la honte, la façon dont le corps se tend quand elle en parle. Quand il conclut, et qu’il l’écrit dans le compte rendu d’un bilan appuyé sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques, cette conclusion a une valeur clinique : elle vient de quelqu’un dont le métier est de distinguer, et elle peut être lue par les proches, et par la justice si une procédure est engagée. Pour la personne dont la parole a été écrasée par un écrit institutionnel, disposer d’un autre écrit, qui la croit, change la position : elle n’est plus seule à affirmer contre un dossier.
Les personnes dépendantes, premières exposées
Plus une personne dépend de l’institution pour ses besoins élémentaires, plus elle est exposée, et moins elle peut le dire. Un enfant placé en foyer ne choisit ni ses éducateurs ni ses règles. Une personne âgée en établissement dépend de ceux qui la lèvent, la lavent, la nourrissent. Une personne handicapée a parfois besoin d’un tiers pour communiquer, et ce tiers peut être l’auteur. Une personne hospitalisée en psychiatrie voit sa parole filtrée par un diagnostic. Un patient immobilisé ne peut pas quitter la chambre. Dans chacune de ces situations, la violence peut durer longtemps sans témoin, et la négligence, ce que la page négligence et privation de soins décrit comme une violence par défaut, y est la forme la plus fréquente.
Les proches sont souvent les premiers à percevoir quelque chose : un parent qui ne veut plus qu’on le touche, un enfant qui se fige à l’évocation du retour au foyer, une mère qui pleure au moment des visites et dit que tout va bien. Ils se heurtent alors à une double difficulté : la personne elle-même minimise, par peur ou par loyauté envers ceux dont elle dépend, et l’institution explique. Les pages consacrées à la maltraitance des personnes âgées et aux violences envers les personnes handicapées détaillent ces situations et ce que les proches peuvent faire.
La loi tient compte de cette vulnérabilité pour ce que les professionnels peuvent dire. Les articles 226-13 et 226-14 du code pénal posent le principe du secret professionnel et ses exceptions. Pour une victime majeure, un médecin ou un autre professionnel de santé ne s’adresse au procureur de la République qu’avec son accord : c’est elle qui décide de ce qui est porté à la justice. Pour un mineur, ou pour une personne que son âge ou une incapacité physique ou psychique empêche de se protéger, la loi autorise en revanche à informer les autorités de violences, y compris sexuelles, sans cet accord. Texte vérifié le 30 octobre 2026. Pour la personne dépendante, cela signifie qu’un professionnel qui constate peut parler ; pour la personne majeure et capable de se protéger, cela signifie que ce qu’elle confie au cabinet reste à elle, et que rien ne sera fait à sa place.
La violence des procédures
Il existe une violence institutionnelle sans auteur identifiable, celle que produit l’organisation elle-même. Attendre quatre heures sur un brancard dans un couloir, raconter son histoire à l’interne, puis à l’infirmière, puis au médecin, puis à l’assistante sociale, sans que rien ne se passe. Recevoir une convocation incompréhensible, découvrir qu’une décision a été prise sans qu’on vous l’explique, apprendre qu’il manque une pièce au dossier après trois mois de silence. Être un numéro, un lit, un cas. Personne n’a voulu vous nuire, et pourtant vous sortez de là diminué.
Cette violence est difficile à nommer parce qu’elle n’a pas de visage, et parce que ceux qui l’exercent la subissent souvent aussi : le soignant débordé, l’agent à qui l’on impose des objectifs, l’enseignant devant trente-deux élèves. Mais pour la personne qui la reçoit, l’effet est réel : l’impression de ne pas compter, de ne pas être une personne, l’épuisement de devoir se battre pour chaque chose, et parfois le renoncement, aux soins, aux droits, à l’école. Chez les personnes qui ont déjà subi une violence, ces procédures rouvrent la plaie : devoir raconter encore et prouver encore, à des interlocuteurs qui doutent, est ce que l’on appelle la victimisation secondaire. La page la violence des formalités lui est consacrée, pour les démarches d’après : certificats, expertises, assurances.
En consultation, nous ne pouvons rien aux procédures elles-mêmes. Ce que nous pouvons, c’est aider la personne à ne pas les prendre pour un jugement sur elle, à mesurer ce qu’elles lui coûtent, à préparer les rendez-vous qu’elle redoute, et à distinguer ce qu’elle peut encore décider de ce qu’elle doit traverser. Quand l’attente et la répétition du récit ont réveillé un traumatisme plus ancien, c’est celui-là que nous traitons.
Vrai ou faux sur les violences institutionnelles
Six affirmations que les personnes se disent à elles-mêmes, ou s’entendent dire. Répondez pour voir l’explication.
Affirmation 1
« Si c’était vraiment grave, l’institution l’aurait reconnu. »
Faux. Une institution reconnaît rarement d’elle-même ce qui la met en cause, non par méchanceté mais par fonctionnement : elle se protège, elle explique, elle renvoie au protocole. L’absence de reconnaissance ne dit rien de la gravité de ce que vous avez vécu ; elle dit quelque chose de l’institution.
Affirmation 2
« Une contention ou un enfermement sont toujours une violence. »
C’est plus nuancé. Il arrive qu’une contention ou une chambre fermée soient un soin, dans un moment de danger, à condition d’être expliqués, limités dans le temps, réévalués et accompagnés d’une présence. La violence commence quand ces conditions manquent : sans explication, sans retour, sans fin prévue, ou comme punition. C’est la manière, pas seulement le geste, qui fait la différence.
Affirmation 3
« Être tutoyé et appelé par son prénom en établissement, c’est de la convivialité. »
C’est plus nuancé. Si la personne l’a choisi, c’est une proximité bienvenue. Si cela lui est imposé, si on lui parle comme à un enfant, si l’on décide à sa place de ce qu’elle aime, c’est une infantilisation, et les personnes âgées ou handicapées la décrivent comme l’une des blessures les plus quotidiennes. La question à poser est simple : qui a décidé ?
Affirmation 4
« Se plaindre d’un soignant, c’est s’en prendre à tous les soignants. »
Faux. Nommer un acte précis, commis par une personne précise ou permis par une organisation précise, ne met en cause aucune profession. Cette idée sert surtout à faire taire, et elle pèse d’autant plus que la personne est reconnaissante envers d’autres soignants. On peut être reconnaissant et blessé en même temps.
Affirmation 5
« Les personnes qui ont un trouble psychique inventent souvent des violences. »
Faux. Rien n’indique qu’elles inventent davantage que les autres ; en revanche, elles sont moins crues, et plus exposées, précisément parce que leur parole est disqualifiée d’avance. C’est l’un des mécanismes qui rendent la violence institutionnelle possible. Écouter d’abord, évaluer ensuite, est la règle que nous appliquons à tout le monde.
Affirmation 6
« Après une violence dans un lieu de soins, on peut avoir peur de tout lieu de soins. »
Vrai. La mémoire traumatique généralise : une blouse, une odeur, une salle d’attente, le bruit d’un chariot suffisent à ramener la scène. Beaucoup de personnes repoussent ensuite des soins nécessaires pendant des années. Cette peur se traite, notamment par l’EMDR sur les scènes d’origine et par un retour progressif vers les soins, préparé en séance.
Se faire entendre sans se perdre, pas à pas
Ces étapes ne sont pas une procédure : les démarches auprès d’un établissement ou de la justice ne passent pas par le cabinet et dépendent de chaque situation. Ce sont des repères psychologiques, ceux que nous proposons aux personnes qui veulent dire ce qu’elles ont vécu sans y laisser le peu de forces qu’il leur reste.
Écrire, à chaud puis à froidNoter ce qui s’est passé dès que possible, même en désordre, puis reprendre quelques jours plus tard pour mettre les dates, les lieux, les noms ou les fonctions, les mots exacts. La mémoire sous peur est fragile ; l’écrit la stabilise et vous rend un peu de prise.
Décrire les actes, pas les personnes« On m’a attachée sans m’expliquer et personne n’est revenu pendant trois heures » vaut mieux que « l’infirmière était odieuse ». Les actes se discutent, les jugements se contestent. C’est aussi ce qui vous protège d’être renvoyée à votre « agressivité ».
Démêler le soin et la violenceCertains gestes étaient peut-être nécessaires, et c’est la manière qui a blessé ; d’autres n’avaient aucune justification. Faire ce tri, souvent avec l’aide d’un tiers, évite de tout rejeter en bloc et de se retrouver ensuite sans soins.
Choisir à qui parler en premierUn proche, le psy, un professionnel du lieu en qui vous avez confiance. Pas forcément celui qui a le pouvoir d’agir : d’abord celui qui vous croira. La reconnaissance d’une seule personne change déjà la façon dont on porte les faits.
Se protéger de la répétitionNe pas raconter dix fois à des interlocuteurs qui n’y peuvent rien : chaque récit non reçu use. Si vous devez retourner dans le lieu, y aller accompagné, et décider à l’avance de ce que vous accepterez ou non.
Chercher la reconnaissance là où elle peut venirL’institution ne reconnaîtra peut-être jamais. Cela ne rend pas les faits moins réels. La reconnaissance peut venir de vos proches, du compte rendu écrit d’un bilan, et de vous-même, quand vous cessez de douter de ce que vous avez vécu.
Exemple fictif : Farida, 61 ans, « je ne retournerai plus jamais en rééducation »
Farida est un personnage imaginé pour cette page. Sa situation assemble des éléments que nous rencontrons chez les personnes blessées lors d’un séjour de soins.
Situation
Après une fracture de la hanche, Farida a passé cinq semaines dans un service de rééducation. Elle y a été prise en charge par une équipe qu’elle décrit comme correcte, à l’exception d’une aide-soignante du matin : toilette brutale, porte ouverte sur le couloir, remarques sur son poids et sur « les gens qui ne font pas d’efforts », un jour où elle a été laissée nue sur le lit le temps d’un appel téléphonique. Farida n’a rien dit, « parce que j’avais besoin d’elle le lendemain ». Rentrée chez elle, elle a interrompu la kinésithérapie prescrite, fait des cauchemars où elle est attachée, et refuse désormais tout rendez-vous médical. Sa fille, furieuse, veut « attaquer la clinique » et l’a inscrite au cabinet.
Quelle approche vous paraît la plus juste ?
Dans la suite que nous imaginons, Farida reprend la kinésithérapie en ville après quelques séances, accompagnée la première fois par sa fille. Les cauchemars cessent. Elle décide finalement d’écrire à la direction de l’établissement, une lettre qu’elle relit en séance ; la réponse qu’elle reçoit est polie et vague. Elle dit que cela ne la surprend pas, et que ce n’était plus pour eux qu’elle l’avait écrite.
Comment nous écoutons, sans défendre l’institution ni l’instruire
Recevoir une personne blessée par une institution demande une position précise. Nous ne sommes pas là pour défendre l’hôpital, l’école ou l’administration, et nous ne sommes pas là non plus pour en faire le procès. Nous sommes là pour la personne, et notre premier travail consiste à l’écouter jusqu’au bout, sans corriger, sans expliquer, sans réclamer de preuve. Cela paraît peu ; pour beaucoup, c’est la première fois depuis les faits.
Nous nommons ensuite ce qui s’est passé, en termes d’actes et d’effets : une contrainte, une humiliation, une négligence, et ce qu’elles ont produit, la peur, la honte, la perte de confiance. Quand des scènes précises restent fixées, la contention, la toilette, la phrase du professeur, l’EMDR permet de les retraiter en séances de 80 minutes, après un temps de stabilisation. Un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, est utile quand la personne a « décroché » pendant les faits ou n’en garde que des fragments ; il donne lieu à un compte rendu écrit qui lui appartient. Les outils de la TCC servent à revenir vers ce qui est évité, en particulier vers les soins nécessaires, par étapes, avec des rendez-vous préparés et parfois accompagnés. L’écoute analytique s’intéresse à ce que l’institution a réveillé : une enfance où l’autorité était déjà arbitraire, une histoire familiale où il fallait se taire pour être soigné, une place de « celui qui ne compte pas » que la personne reconnaît.
Deux situations méritent une mention. Quand la violence a eu lieu lors d’une garde à vue, dans une cellule ou face à des forces de l’ordre, la page violences en garde à vue en décrit les traces particulières, et nous recevons de nombreuses personnes concernées. Quand elle a eu lieu dans un cadre gynécologique ou obstétrical, la page violences gynécologiques et obstétricales lui est consacrée. Dans tous les cas, tout peut se faire en téléconsultation, ce qui compte pour une personne qui ne supporte plus d’entrer dans un lieu de soins : on commence depuis chez soi, et l’on vient au cabinet quand c’est possible. Nous travaillons en lien avec le médecin, avec l’accord de la personne, lorsque des soins doivent reprendre. Et si une démarche est engagée auprès de l’établissement ou de la justice, elle ne passe pas par nous : nous sommes là avant, pendant et après.
À retenir
La violence institutionnelle frappe deux fois : par l’acte, et par la trahison d’une confiance qu’on n’avait pas le choix d’accorder.
L’asymétrie y est extrême : on a encore besoin demain de ceux qui blessent aujourd’hui, et la docilité qui en résulte n’est pas un consentement.
La parole est disqualifiée par avance, surtout pour les personnes dépendantes ; le « je te crois » écrit du psy pèse face à un écrit institutionnel.
Décrire les actes plutôt que juger les personnes, démêler le soin de la violence, chercher la reconnaissance là où elle peut venir.
Nous écoutons sans défendre l’institution ni l’instruire : EMDR pour les scènes fixées, retour progressif vers les soins, bilan avec compte rendu écrit, téléconsultation possible.
Si une personne est en danger dans un établissement, ou si vous l’êtes
Des blessures inexpliquées, une privation de soins ou de nourriture, une terreur visible à l’approche d’un professionnel ne peuvent pas attendre le prochain rendez-vous. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Questions fréquentes sur les violences institutionnelles
Comment savoir si ce que j’ai vécu à l’hôpital était une violence ou un soin mal vécu ?
Un soin peut être douloureux, impressionnant ou contraignant sans être violent, à condition d’avoir été expliqué, consenti autant que possible, limité et accompagné. La violence commence quand ces conditions manquent : un geste imposé sans un mot, une demande d’arrêter ignorée, une contention sans explication ni retour, des paroles qui rabaissent, une attente ou une négligence qui mettent en danger. Un repère simple : vous a-t-on traité comme une personne ou comme un corps à gérer ? Démêler les deux se fait souvent mieux avec un tiers, en séance.
Pourquoi est-ce si difficile de se plaindre d’un soignant ou d’une institution ?
Parce que l’asymétrie est extrême : la personne dépend de ceux qu’elle mettrait en cause, pour ses soins, son hébergement, sa scolarité, ses droits, et elle sait qu’elle en aura encore besoin demain. Parce que l’institution détient la version officielle, écrite dans un dossier. Parce que la reconnaissance envers d’autres professionnels rend la plainte coupable. Et parce que la réponse la plus fréquente, « vous exagérez », installe un doute sur sa propre perception. Aucune de ces raisons ne dit que ce que vous avez vécu n’était pas grave.
On m’a dit que j’exagérais : comment être cru ?
D’abord en racontant à quelqu’un qui n’appartient pas à l’institution et dont le métier est d’écouter puis d’évaluer. Le psy ne vous croit pas par gentillesse : il recoupe ce que vous décrivez avec ce qu’il observe, la peur, les évitements, le sommeil, la honte, la façon dont votre corps réagit en parlant. Quand il conclut, et qu’il l’écrit dans le compte rendu d’un bilan appuyé sur des entretiens et des évaluations psychométriques, cet écrit a une valeur clinique, lisible par vos proches et, si une procédure est engagée, par la justice. Vous n’êtes plus seul à affirmer contre un dossier.
Mon parent en établissement me semble maltraité, mais il dit que tout va bien : que faire ?
Prenez au sérieux ce que vous voyez autant que ce qu’il dit. Une personne dépendante minimise souvent, par peur de représailles, par loyauté envers ceux qui s’occupent d’elle, ou parce qu’elle a honte. Notez les signes avec les dates, bleus, amaigrissement, peur à l’approche d’un professionnel, changements de comportement, et parlez-lui seul à seul, sans le presser. La loi permet aux professionnels d’informer les autorités quand une personne que son âge ou une incapacité empêche de se protéger subit des violences. Vous pouvez aussi consulter vous-même, pour être aidé à décider.
Depuis, j’ai peur des médecins et des hôpitaux : est-ce que ça se soigne ?
Oui. Cette peur est la généralisation normale d’une mémoire traumatique : une blouse, une salle d’attente, une odeur ramènent la scène, et le corps refuse d’y retourner. Le travail associe le retraitement des scènes d’origine par l’EMDR, un retour progressif vers les soins préparé en séance, avec des étapes, des rendez-vous choisis et parfois un accompagnant, et un lien avec votre médecin, avec votre accord, pour que les soins nécessaires reprennent. Tout peut commencer en téléconsultation, depuis chez vous, si entrer quelque part vous est encore impossible.
Le cabinet prend-il parti contre les institutions ?
Non, et nous ne prenons pas non plus leur défense. Nous travaillons chaque jour en lien avec des médecins, des écoles et des établissements, et nous savons dans quelles conditions beaucoup de professionnels exercent. Notre position est d’être du côté de la personne que nous recevons : l’écouter sans corriger, nommer les actes et leurs effets, et l’aider à se reconstruire. Décrire une violence commise par un agent ou permise par une organisation n’est pas accuser une profession, et comprendre les causes d’une violence n’en retire rien à celui qui l’a subie.
Peut-on consulter si les faits remontent à l’enfance, dans un foyer ou un internat ?
Oui, et beaucoup de personnes le font des décennies après. Les violences subies enfant dans une institution laissent souvent une méfiance durable envers toute autorité, une difficulté à demander de l’aide, une honte qui n’a jamais été dite. L’âge des faits ne change rien à la possibilité de les travailler : les souvenirs restés à vif se retraitent, et l’écoute analytique permet de comprendre ce que ces années ont installé. Un bilan psycho-traumatique peut aider à poser les choses, et son compte rendu vous appartient.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les travaux et sources dont cette page s’inspire.
Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, 1961 (traduction française, Minuit, 1968).
Stanislaw Tomkiewicz et Pascal Vivet, Aimer mal, châtier bien. Enquêtes sur les violences dans des institutions pour enfants et adolescents, Seuil, 1991.
Judith Lewis Herman, Trauma and Recovery, Basic Books, 1992.
Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », 1932-1933, Œuvres complètes, tome IV, Payot.
Être écouté par quelqu’un qui n’appartient pas à l’institution
Ce que vous avez vécu dans un lieu qui devait vous aider mérite d’être dit à quelqu’un qui vous croit et qui n’a rien à défendre. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation depuis chez vous, suffit pour commencer.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.