Un examen commencé sans un mot, un geste douloureux que personne n’a annoncé, une phrase lâchée au-dessus de vos jambes écartées, un accouchement dont vous êtes sortie avec un bébé en bonne santé et le sentiment d’avoir été traversée comme un objet : ces expériences dans les soins laissent des traces que l’on n’ose pas nommer, parce qu’elles viennent de personnes dont le métier était de prendre soin. Cette page décrit ce que sont ces violences, ce qu’un accouchement vécu comme une effraction fait à la mémoire, au corps, à la sexualité et au lien avec l’enfant, pourquoi il est si difficile de s’en plaindre, et comment l’EMDR et l’écoute aident à se réapproprier son corps.
De quoi parle-t-on ? Des faits et un vécu, pas un procès
Les mots « violences gynécologiques et obstétricales » désignent des actes, des paroles ou des omissions, dans le cadre d’un suivi gynécologique, d’une grossesse, d’un accouchement ou de ses suites, qui ne respectent pas la personne : un geste sur le corps sans explication ni accord, une douleur que l’on ignore, des propos qui humilient, une décision prise sur son corps sans elle. Ce ne sont pas des erreurs médicales au sens technique : le soin peut avoir été correct sur le plan médical et violent sur le plan humain. C’est d’ailleurs ce qui rend ces situations si difficiles à nommer : « le bébé va bien », « ils ont fait ce qu’il fallait », et pourtant quelque chose a été cassé.
Il faut dire clairement ce que cette page n’est pas. Elle ne met pas en cause les sages-femmes, les gynécologues, les obstétriciens, les infirmières, dont l’immense majorité des gestes sont faits avec attention et dont le métier s’exerce souvent dans des conditions très difficiles. Nous travaillons en lien avec ces professionnels, et nous savons ce qu’ils portent. Elle ne juge pas non plus de situations précises, ce qui ne nous appartient pas. Elle décrit ce que vivent les personnes qui s’assoient en face de nous, ce que leur corps et leur mémoire ont gardé d’un soin qui a mal tourné pour elles, et ce qui les aide. Ce sont des faits cliniques et un vécu, pas un réquisitoire.
Ce vécu est fréquent dans notre pratique, et il arrive souvent par un autre chemin. Une femme consulte pour des douleurs pendant les rapports, pour une baisse de désir, pour une anxiété depuis la naissance, pour une difficulté à se sentir proche de son bébé, pour une peur panique d’une seconde grossesse, pour un évitement de tout examen gynécologique depuis des années. Et au fil des séances apparaît une scène : une salle, un geste, une phrase, qu’elle n’avait jamais appelée violence parce que personne autour d’elle ne l’avait fait. Nommer cette scène est souvent la première étape, et c’est l’une des raisons d’être de cette page.
Les formes : gestes, paroles, douleur ignorée, consentement absent
Les récits que nous entendons se rangent, en gros, dans quatre registres qui se mêlent souvent. Choisissez celui qui vous parle : chaque onglet décrit ce que nous observons et ce que cela produit dans le corps et la mémoire.
Un geste commencé sans un mot. Un toucher vaginal que l’on sent avant d’avoir compris qu’il allait avoir lieu. Une sonde, un spéculum, une incision, une pression forte sur le ventre pendant la poussée, des gestes faits par plusieurs personnes à la suite, parfois des étudiants, sans que l’on sache qui est qui. Ce que la mémoire garde, ce n’est pas forcément la douleur, c’est la surprise : le corps a été touché à l’intérieur sans préavis, et il a réagi comme à une intrusion. Beaucoup de femmes décrivent ensuite une crispation réflexe à toute approche de cette zone, par un soignant comme par un partenaire.
Les mots dits au-dessus du corps. « Vous n’êtes pas la première. » « Arrêtez de crier, vous allez fatiguer le bébé. » « À votre âge, il fallait y penser avant. » Des remarques sur le poids, sur la pilosité, sur le nombre de partenaires, sur une interruption de grossesse, des plaisanteries entre soignants pendant un examen. Ces paroles ont un pouvoir particulier parce qu’elles sont prononcées pendant que la personne est nue, allongée, dépendante : elle ne peut ni partir ni répondre. Elles s’impriment mot pour mot, et des années après, certaines femmes nous les récitent avec la voix exacte de celui ou celle qui les a dites.
« C’est normal d’avoir mal. » Une douleur que l’on signale et que l’on balaie. Une péridurale refusée ou retardée sans explication compréhensible. Une suture faite alors que l’anesthésie ne fait plus effet. Un examen poursuivi malgré les larmes. La douleur ignorée produit un effet double : la souffrance elle-même, et la découverte que ce que l’on dit de son propre corps ne compte pas. C’est cette seconde atteinte, celle de la parole non entendue, qui laisse souvent la trace la plus longue, parce qu’elle apprend à se taire.
Décidé sur mon corps, sans moi. Une épisiotomie que l’on découvre après coup. Un déclenchement, une césarienne, l’usage d’instruments présentés comme une évidence sans qu’une question ait été posée. Un « on va faire comme ça » qui ne laisse aucune place à un « non ». Parfois le geste était médicalement nécessaire, et c’est précisément ce qui enferme la personne : comment se plaindre d’un acte qui a peut-être sauvé son enfant ? Ce que nous lui disons, c’est que l’on peut avoir besoin d’un geste et avoir besoin aussi qu’il vous soit expliqué, et que l’absence de la seconde chose est une atteinte, quelle que soit la nécessité de la première.
Ces registres se recoupent, et aucun n’exige que la personne ait été blessée physiquement. Ce qui définit l’atteinte, c’est le rapport : un corps livré, une asymétrie totale, une parole qui ne compte pas. Sándor Ferenczi avait décrit, dans un tout autre contexte, la « confusion de langue » qui s’installe quand celui qui a le pouvoir répond à une demande de soin par une intrusion : la personne ne comprend plus ce qui lui arrive, et elle en vient souvent à se le reprocher. C’est exactement ce que décrivent les femmes qui disent « j’aurais dû dire non ».
L’accouchement vécu comme une effraction
Un accouchement peut être long, douloureux, compliqué, et pourtant bien vécu, parce que la femme s’est sentie accompagnée, informée, respectée dans ce qu’elle disait. Un autre peut être rapide et « sans problème » sur le papier, et laisser une femme avec le sentiment d’avoir été traversée, ouverte, manipulée comme une chose. Ce qui fait l’accouchement traumatique, ce n’est pas la gravité médicale, c’est l’expérience subjective : avoir eu peur pour sa vie ou celle de son enfant, avoir perdu tout contrôle sur ce qui arrivait à son corps, ne pas avoir été entendue, parfois avoir été seule. Quand ces conditions sont réunies, le psychisme réagit comme à n’importe quelle violence, et un stress post-traumatique peut s’installer dans les semaines qui suivent la naissance.
Ce stress post-traumatique du post-partum a les mêmes composantes que tout psychotraumatisme : la salle qui revient en images ou en sensations, souvent déclenchée par un détail, un bruit de monitoring, une odeur de désinfectant, une position du corps ; l’évitement de tout ce qui rappelle, la maternité, les photos, les récits d’accouchement des amies, les examens ; une hypervigilance qui se porte sur le bébé ou sur son propre corps ; des troubles du sommeil qui ne s’expliquent pas seulement par les nuits du nourrisson. Il est souvent confondu avec une dépression du post-partum, avec laquelle il peut coexister, et le dossier dépression lui consacre une page, dépression et périnatalité. La différence clinique compte, parce que le traitement n’est pas le même : un stress post-traumatique appelle un travail sur la scène, pas seulement sur l’humeur.
Il y a une particularité à ce traumatisme-là : il est censé être le plus beau jour de la vie. La femme qui en revient brisée reçoit des félicitations, des visites, des cadeaux, et une injonction au bonheur qui rend sa détresse inaudible, y compris pour elle-même. « Je devrais être heureuse », nous disent-elles, et cette phrase ajoute la culpabilité à la peur. Nous répondons qu’on peut aimer son enfant et avoir été violentée en le mettant au monde, que les deux faits coexistent sans s’annuler, et que c’est précisément parce que la naissance compte autant qu’il est légitime de soigner ce qui s’y est passé. La page sur la sidération et la dissociation explique aussi pourquoi beaucoup de femmes décrivent avoir « quitté leur corps » pendant l’accouchement, et pourquoi cette absence protectrice complique ensuite le souvenir.
Les temps après : de la salle de naissance au projet suivant
Les traces d’un accouchement ou d’un soin vécu comme une violence ne se révèlent pas toutes en même temps. Voici les moments où, dans notre expérience, elles apparaissent le plus souvent. Chaque femme les traverse dans son ordre, et certains ne viennent jamais.
La salleLe moment lui-même, souvent raconté par fragments : une lumière, une voix, le plafond, l’impression de regarder la scène d’en haut. Beaucoup de femmes ne pleurent pas sur le moment ; elles « gèrent ». La sidération est fréquente et elle protège.Ce qui n’a pas pu être senti sur place reviendra plus tard, autrement.
Les premiers joursLa maternité, les visites, les félicitations. La femme sourit et ne dort pas. Elle revoit la scène la nuit, elle sursaute quand une soignante entre. Elle a parfois du mal à regarder le bébé, et elle en a honte.Dire ici « ça ne s’est pas bien passé pour moi » est rarement entendu, et le silence commence.
Le retour à la maisonLe récit que l’on essaie de faire et que l’on arrête parce que l’autre répond « l’essentiel, c’est qu’il aille bien ». La fatigue qui brouille tout. Les cauchemars. L’évitement du miroir, de la douche, de la cicatrice.C’est le moment où un stress post-traumatique s’installe ou s’estompe.
Les premières semainesLa visite de contrôle, premier retour dans un cabinet ou une maternité : le corps se crispe avant la porte. Les questions sur la contraception, la reprise des rapports, posées comme si rien ne s’était passé. Parfois une tristesse de fond, qui n’est pas seulement celle du baby blues.Un rendez-vous au cabinet à ce stade change souvent la suite.
Les moisLa sexualité ne reprend pas, ou reprend dans la douleur et l’absence. Les examens gynécologiques sont repoussés, puis annulés. La colère apparaît, contre l’équipe, contre le conjoint, contre soi. Le lien avec le bébé se construit, mais la femme a le sentiment d’avoir manqué le début.C’est souvent par la sexualité ou l’évitement des examens que la personne arrive au cabinet.
Le projet d’un autre enfantLe désir existe et la peur l’écrase. Certaines femmes renoncent sans le dire, d’autres veulent une césarienne programmée pour ne plus jamais revivre cela, d’autres encore s’interdisent d’y penser. Le conjoint ne comprend pas toujours.Préparer cette question avant une nouvelle grossesse est l’un des travaux les plus utiles que nous faisons.
La naissance suivanteQuand elle a lieu, elle réactive presque toujours, et elle peut aussi réparer : une naissance vécue dans le respect répare parfois ce que la précédente avait cassé, surtout si elle a été préparée.Le scénario du futur de l’EMDR sert précisément à cela.
Cette frise ne vaut pas pour les violences gynécologiques hors grossesse, examens, interruptions de grossesse, consultations, mais leur logique est voisine : une scène, puis un évitement, puis des conséquences sur le corps et l’intimité qui apparaissent à distance, et dont on ne fait pas le lien.
Ce que le soin vous a laissé
On mesure souvent un accouchement ou un examen à son résultat : le bébé va bien, le frottis est normal. Cette jauge propose une autre mesure, celle de la place que l’épisode occupe aujourd’hui dans votre corps, votre intimité et votre confiance. Réglez chaque curseur de 0 à 10. Rien n’est enregistré, et cet outil pédagogique n’évalue rien à votre place.
Le corps et la sexualité après
Le corps garde la mémoire de ce qui lui a été fait, et il la garde à l’endroit même où cela a eu lieu. Après un soin vécu comme une intrusion, beaucoup de femmes décrivent une crispation réflexe à toute approche de la zone génitale : les muscles du périnée se contractent avant que la pensée ait le temps de dire que cette fois, c’est le partenaire, ou un soignant attentif. Cette contraction peut rendre les rapports douloureux ou impossibles, et elle peut s’installer en vaginisme, dont le dossier sexologie décrit les mécanismes sur la page douleurs et vaginisme. Elle rend aussi les examens gynécologiques redoutés, puis évités, parfois pendant des années, ce qui a des conséquences sur la santé que les femmes connaissent et qui ajoutent la culpabilité à la peur.
Le désir, lui, s’efface souvent, et pas seulement par fatigue. Quand le corps a été traité comme une chose, il devient difficile de le prêter au plaisir : certaines femmes disent qu’elles « ne sont plus dedans » pendant les rapports, qu’elles regardent le plafond comme à la maternité, qu’elles attendent que cela finisse. C’est une forme de dissociation, la même qui a protégé dans la salle, et qui se rallume dès que la situation ressemble. La page baisse du désir et celle sur la honte du corps et de la sexualité éclairent ces mécanismes. Le partenaire, de son côté, ne comprend pas toujours, se sent rejeté, et le couple s’installe dans un silence où chacun croit que l’autre lui en veut.
Ces symptômes physiques sont réels, et ils méritent une évaluation médicale : une douleur persistante, une cicatrice qui tire, un trouble du périnée relèvent d’un médecin ou d’une sage-femme, et nous travaillons en lien avec eux, avec l’accord de la personne. Mais quand l’examen ne trouve rien, ou quand la douleur persiste malgré les soins, c’est souvent que la mémoire du corps n’a pas été traitée. L’EMDR agit alors sur la scène d’origine, et la crispation diminue à mesure que la scène perd sa charge ; la thérapie de couple, en séances longues de quatre-vingts minutes, permet au partenaire de comprendre et au couple de reprendre, à son rythme, une intimité choisie. La page retrouver son corps après la violence décrit ce chemin.
Le lien avec le bébé et le sentiment d’être mère
C’est la partie dont les femmes parlent le moins, et celle qui les fait le plus souffrir. Après un accouchement vécu comme une effraction, certaines décrivent une difficulté à se sentir mère : elles s’occupent du bébé, elles l’aiment, et pourtant quelque chose ne se fait pas, comme si le début leur avait été volé. Elles ne peuvent pas regarder certaines photos. Elles revoient la salle quand le bébé pleure la nuit. Elles ont, sans le dire à personne, le sentiment que l’enfant est lié à la pire heure de leur vie, et elles s’en veulent de cette pensée. Donald Winnicott a décrit, dans « La préoccupation maternelle primaire » (1956), cet état de sensibilité particulière qui permet à une mère de s’accorder à son nouveau-né dans les premières semaines : quand la naissance a été une violence, cet état est souvent perturbé, non par manque d’amour, mais parce que le psychisme est occupé à survivre à ce qui vient de se passer.
Il faut le dire nettement : cette difficulté n’est ni une faute ni un pronostic. Le lien se construit sur des mois et des années, il n’est pas joué dans la salle de naissance, et nous voyons régulièrement des mères qui ont « raté le début » construire ensuite un lien solide, souvent une fois la scène traitée. La culpabilité, ici comme ailleurs dans ce dossier, ne mesure pas la responsabilité : elle mesure l’importance que la femme accorde à son enfant. Le dossier culpabilité et honte consacre une page à la culpabilité des parents, et le dossier dépression aux troubles de la périnatalité, avec lesquels ce vécu se mêle parfois.
Quand le lien reste difficile et que la femme décrit des idées sombres, le sentiment que l’enfant serait mieux sans elle, ou une incapacité à ressentir quoi que ce soit, il faut consulter vite, sans attendre que « ça se fasse ». Nous recevons les mères rapidement, en téléconsultation si le déplacement est impossible avec un nourrisson, et nous travaillons en lien avec le médecin ou la sage-femme qui suit la famille.
Si des idées noires apparaissent après la naissance
Penser que l’on n’est pas une bonne mère, que l’enfant serait mieux sans soi, ou vouloir disparaître, n’est pas un simple coup de fatigue : ces pensées se disent et se traitent, et elles cèdent. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Pourquoi il est si difficile de se plaindre d’un soignant
Se plaindre d’une violence est toujours difficile. Se plaindre d’une violence commise par quelqu’un dont le métier est de soigner l’est davantage, pour des raisons que les femmes que nous recevons énoncent presque toutes. La première est la gratitude : l’équipe a mis au monde l’enfant, l’a peut-être sauvé, et il paraît indécent de reprocher quoi que ce soit à ceux à qui l’on doit cela. La deuxième est la légitimité : « ils savent, pas moi », et la personne se dit que le geste était sans doute nécessaire, que la douleur était sans doute normale, qu’elle a sans doute mal compris. La troisième est la comparaison : d’autres ont vécu bien pire, un bébé mort, une hémorragie, et elle, elle se plaint d’une phrase. La quatrième est la peur : de passer pour une mère difficile, de devoir retourner dans le même service, de ne pas être crue.
Il s’y ajoute un mécanisme plus profond. Quand une personne en position de soin fait du mal, le psychisme se trouve devant une contradiction qu’il ne peut pas résoudre : celui qui devait protéger a blessé. Pour sortir de cette contradiction, il est souvent plus simple de conclure que l’on a soi-même mal fait, trop crié, mal poussé, pas assez expliqué, mal compris. C’est ce que Ferenczi décrivait comme l’identification à l’agresseur : la personne prend sur elle la faute pour sauver l’image de celui dont elle dépendait. Le résultat est une culpabilité qui n’a pas lieu d’être, et un silence qui dure des années, pendant lesquelles la scène continue de faire son travail dans le corps et l’intimité.
Notre place dans tout cela est précise. Nous ne jugeons pas les soignants, et nous n’organisons aucune démarche à leur encontre : si la personne veut écrire à l’établissement, demander son dossier, engager une procédure, cela lui appartient et d’autres professionnels l’accompagnent. Ce que nous faisons, c’est d’abord entendre ce qu’elle a vécu et le nommer avec elle ; c’est le « je te crois » du psy, qui n’est pas une opinion sur ce qui s’est passé dans la salle mais un constat sur ce qu’elle porte, et qui, écrit dans le compte rendu d’un bilan psycho-traumatique quand il y en a un, lui appartient pour l’usage qu’elle en veut. Et c’est ensuite traiter la scène, pour que la question de la plainte, si elle se pose, se pose à quelqu’un qui a retrouvé son corps. La page violences institutionnelles et dans les soins élargit ce point à d’autres lieux de soin.
Le conjoint témoin
Le partenaire présent en salle de naissance a vu. Il a vu la peur, le sang, les gestes, le visage de celle qu’il aime transformé par la douleur ; il a entendu les phrases ; il n’a pas pu intervenir, parfois parce qu’on le lui a interdit, parfois parce qu’il était lui-même sidéré. Il en sort souvent avec sa propre culpabilité, « je n’ai rien dit », et sa propre mémoire traumatique, des images qui reviennent au moment de l’intimité, une peur panique d’une seconde grossesse, une irritabilité qu’il ne s’explique pas. Et il n’a, lui, aucun espace pour le dire : ce n’est pas son corps, ce n’est pas sa douleur, on lui demande comment va la mère et le bébé.
Ce vécu de témoin a sa page dans ce dossier, être témoin d’une violence : la violence par ricochet, et il compte doublement ici, parce qu’il pèse sur le couple. La femme peut en vouloir au partenaire de ne pas être intervenu, ou de ne pas comprendre ce qu’elle vit ; le partenaire peut se sentir rejeté par l’évitement de l’intimité et ne pas oser dire qu’il a, lui aussi, peur de ce corps qu’il a vu souffrir. Chacun protège l’autre par le silence, et le silence s’installe.
Nous recevons les deux. Le partenaire seul, pour ce qu’il a vu et ce qu’il porte ; le couple, en séances longues de quatre-vingts minutes, pour que chacun entende ce que l’autre n’a pas pu dire et que l’intimité redevienne un terrain choisi plutôt qu’un champ de mines ; et la femme seule, bien sûr, pour la scène elle-même. L’EMDR peut se faire pour l’un des deux en parallèle du travail de couple. Le dossier couple décrit, sur la page quand l’un des deux souffre, comment ces accompagnements s’articulent.
Comment nous accompagnons au cabinet
Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et il reçoit régulièrement des femmes dont la souffrance remonte à un soin gynécologique ou à un accouchement, qu’elles arrivent par cette porte ou par celle de la sexualité, de l’anxiété ou du lien avec l’enfant. Le premier rendez-vous ne demande pas le récit de la salle : il part de ce qui gêne aujourd’hui, le corps qui se ferme, les examens repoussés, le désir absent, la culpabilité envers le bébé, la peur d’une autre grossesse, et il laisse la scène venir quand la personne le décide. On peut venir accompagnée, et tout peut se faire en téléconsultation, ce qui compte avec un nourrisson ou quand le déplacement est impossible.
La première étape est de rendre au corps un sol : des ressources, un lieu sûr intérieur, des exercices de respiration et d’ancrage issus de la TCC, des repères pour les nuits et pour les moments où la scène revient. Quand la personne décrit avoir quitté son corps pendant l’accouchement, des trous dans le récit, des moments d’absence pendant l’intimité, un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par notre psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire, précise la situation avant l’EMDR et donne lieu à un compte rendu écrit, que la personne garde et dont elle fait l’usage qu’elle juge utile.
Le retraitement en EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, cible la scène ou les scènes : le geste sans prévenir, la phrase au-dessus du corps, le moment où la douleur n’a pas été entendue, la décision prise sans elle, l’heure où elle a cru mourir. À chaque séance, la charge de la scène baisse, le corps cesse de se crisper au souvenir, et la scène redevient un épisode passé plutôt qu’un présent qui se rejoue à chaque examen et à chaque rapport. Nous travaillons aussi les déclencheurs, la table d’examen, l’odeur, la position, et nous préparons les situations à venir, un examen gynécologique, une nouvelle grossesse, un accouchement, par le scénario du futur. Les phases d’une séance sont décrites sur la page le déroulement d’une séance d’EMDR.
L’écoute analytique accompagne l’ensemble, parce que ce qui s’est passé dans la salle réveille souvent autre chose : une histoire de corps non respecté, une relation à la mère, un rapport ancien à l’autorité médicale, une honte transmise. Et la TCC fournit, tout du long, des outils concrets pour les évitements et les ruminations de culpabilité, et pour reprendre, par étapes, les examens et l’intimité. L’association des trois approches amplifie les résultats. Quand la sexualité est au premier plan, le travail se fait en lien avec la page notre approche en sexologie ; quand le couple est touché, en séances de couple. Nous travaillons en lien avec la sage-femme ou le médecin qui suit la femme, avec son accord, pour tout ce qui relève du corps. Cette façon de travailler est détaillée sur la page notre approche des violences au cabinet.
À retenir
Un soin peut être correct médicalement et violent humainement : un geste sans explication, une douleur ignorée, une parole humiliante, une décision prise sans vous.
Un accouchement traumatique se définit par le vécu, peur, perte de contrôle, parole non entendue, pas par la gravité médicale ; il peut laisser un stress post-traumatique, distinct de la dépression du post-partum.
Le corps garde la mémoire à l’endroit même du geste : crispation, douleur, évitement des examens et de l’intimité. Ces symptômes sont réels et méritent aussi un avis médical.
La difficulté à se sentir mère au début n’est ni une faute ni un pronostic ; la gratitude et la culpabilité expliquent le silence envers les soignants, pas la réalité de l’atteinte.
Au cabinet : stabilisation, bilan si besoin, EMDR sur la scène en séances de quatre-vingts minutes, écoute analytique, TCC, séances de couple, préparation d’une nouvelle grossesse, au cabinet ou en téléconsultation.
Exemple fictif : Claire, 33 ans, « le bébé va bien, c’est l’essentiel »
Claire n’existe pas. Son histoire est composée de ce que nous entendons souvent chez les femmes qui consultent après un accouchement difficile.
Situation
Claire a accouché il y a quatorze mois. Le travail a duré longtemps, puis tout s’est accéléré : plusieurs personnes sont entrées, quelqu’un a appuyé très fort sur son ventre, un instrument a été utilisé, une incision faite, sans qu’une phrase lui soit adressée. Elle se souvient d’avoir crié qu’elle avait mal et d’avoir entendu « c’est normal, poussez ». Le bébé va bien. Depuis, Claire n’a pas repris de rapports avec son compagnon, « ça se ferme », elle a annulé deux fois sa visite gynécologique, elle revoit le plafond de la salle quand sa fille pleure la nuit et elle a le sentiment de ne pas avoir été là les premières semaines. Elle n’en a parlé à personne : « ils m’ont sauvé ma fille, je ne vais pas me plaindre d’une phrase. » Son compagnon, qui a tout vu, ne dort plus bien non plus mais dit que ce n’est pas à lui de se plaindre.
Que pensez-vous de sa situation ?
Six phrases que l’on vous a dites, et ce que nous en pensons
Des phrases entendues à la maternité, dans la famille, parfois dans sa propre tête. Retournez chaque carte.
Vrai ou faux : six idées sur les violences dans les soins gynécologiques et obstétricaux
Affirmation 1
« Un accouchement médicalement réussi peut être vécu comme une violence. »
Vrai. Ce qui fait l’accouchement traumatique, c’est le vécu, peur pour sa vie ou celle de l’enfant, perte de contrôle, parole non entendue, pas le résultat médical. Un bébé en bonne santé ne dit rien de ce que la mère a traversé, et c’est précisément ce décalage qui rend sa détresse inaudible.
Affirmation 2
« Si un geste était médicalement nécessaire, il ne peut pas avoir été violent. »
Faux. La nécessité d’un geste et la façon de le faire sont deux choses distinctes. Un acte indispensable fait sans un mot, sans un regard, sans tenir compte de la douleur exprimée, laisse les mêmes traces qu’un acte inutile. On peut avoir eu besoin du geste et avoir eu besoin qu’il vous soit expliqué.
Affirmation 3
« Le stress post-traumatique du post-partum est différent de la dépression du post-partum. »
Vrai, même s’ils peuvent coexister. Le premier est centré sur une scène qui revient, des évitements et une alerte du corps ; la seconde sur l’humeur, le vide, la perte d’élan. La distinction compte parce que le traitement diffère : un stress post-traumatique appelle un travail sur la scène, par l’EMDR notamment.
Affirmation 4
« Ne pas s’être sentie proche de son bébé les premières semaines compromet le lien pour toujours. »
Faux. Le lien se construit sur des mois et des années, pas dans la salle de naissance. Après un accouchement traumatique, le psychisme est occupé à survivre, et l’accordage au bébé peut être retardé sans être perdu. Nous voyons régulièrement ce lien se construire, souvent une fois la scène traitée.
Affirmation 5
« Ne pas avoir protesté pendant l’examen ou l’accouchement signifie que l’on était d’accord. »
Faux. Allongée, en douleur, dépendante, parfois sidérée, une personne ne peut souvent ni partir ni répondre, et son silence n’est pas un accord. Ne pas résister ne signifie pas consentir : c’est un principe que nous rappelons dans tout ce dossier, et il vaut dans les soins comme ailleurs.
Affirmation 6
« Le partenaire présent en salle de naissance peut lui aussi garder des traces traumatiques. »
Vrai. Il a vu, entendu, n’a pas pu intervenir, et il n’a souvent aucun espace pour le dire. Images au moment de l’intimité, peur d’une nouvelle grossesse, culpabilité de n’avoir rien dit sont fréquents. Nous le recevons seul et en séances de couple.
Questions fréquentes sur les violences gynécologiques et obstétricales
Qu’est-ce qu’une violence gynécologique ou obstétricale ?
Un acte, une parole ou une omission, pendant un examen, une grossesse, un accouchement ou ses suites, qui ne respecte pas la personne : un geste sur le corps sans explication ni accord, une douleur ignorée quand elle est dite, des propos humiliants prononcés pendant que l’on est nue et dépendante, une décision prise sur son corps sans elle. Ce n’est pas une erreur médicale au sens technique : le soin peut avoir été correct et pourtant violent. Ce qui compte, c’est l’asymétrie, le corps livré et la parole qui ne compte pas.
Peut-on avoir un stress post-traumatique après un accouchement ?
Oui. Quand la femme a eu peur pour sa vie ou celle de l’enfant, a perdu tout contrôle sur ce qui arrivait à son corps et n’a pas été entendue, le psychisme réagit comme à toute violence : la salle revient en images ou en sensations, on évite ce qui rappelle, le corps reste en alerte, le sommeil s’abîme au-delà des nuits du nourrisson. Ce stress post-traumatique du post-partum est distinct de la dépression du post-partum, avec laquelle il peut coexister, et il se traite, notamment par l’EMDR.
Pourquoi je n’ose pas en parler alors que c’était un soignant ?
Par gratitude, parce que l’équipe a mis au monde votre enfant ; par sentiment d’illégitimité, « ils savent, pas moi » ; par comparaison avec des femmes qui ont vécu pire ; par peur de passer pour difficile ou de ne pas être crue. Et par un mécanisme plus profond : quand celui qui devait protéger a blessé, il est souvent plus simple de conclure que l’on a soi-même mal fait. Cette culpabilité n’a pas lieu d’être. Nommer ce que vous avez vécu n’est pas accuser quelqu’un, c’est reprendre votre histoire.
Un accouchement traumatique peut-il expliquer des douleurs pendant les rapports ou une perte de désir ?
Oui, très souvent. Le corps garde la mémoire du geste à l’endroit même où il a eu lieu : les muscles du périnée se crispent à toute approche, les rapports deviennent douloureux ou impossibles, les examens sont évités. Le désir s’efface parce qu’il est difficile de prêter au plaisir un corps qui a été traité comme une chose, et certaines femmes « ne sont plus dedans » pendant l’intimité. Ces symptômes sont réels et méritent aussi un avis médical ; quand l’examen ne trouve rien, c’est la mémoire du corps qu’il faut traiter.
Je n’arrive pas à me sentir proche de mon bébé depuis l’accouchement : est-ce lié ?
C’est possible, et ce n’est ni une faute ni un pronostic. Après une naissance vécue comme une effraction, le psychisme est occupé à survivre à ce qui vient de se passer, et l’accordage au nouveau-né peut être retardé. Le lien se construit sur des mois et des années, pas dans la salle, et nous voyons régulièrement des mères qui ont « manqué le début » construire un lien solide, souvent une fois la scène traitée. Si des idées sombres apparaissent, consultez vite : nous recevons les mères rapidement, en téléconsultation si besoin.
Mon conjoint a assisté à l’accouchement et va mal aussi : est-ce normal ?
Oui. Le partenaire a vu la peur, le sang, les gestes, entendu les phrases, et n’a pas pu intervenir. Il en garde souvent sa propre culpabilité et sa propre mémoire traumatique, images au moment de l’intimité, peur d’une nouvelle grossesse, irritabilité, sans aucun espace pour le dire puisque « ce n’est pas son corps ». Ce vécu de témoin pèse sur le couple, où chacun protège l’autre par le silence. Nous le recevons seul, et le couple en séances longues de quatre-vingts minutes.
Comment l’EMDR aide-t-elle après une violence gynécologique ou un accouchement traumatique ?
Après une phase de stabilisation, l’EMDR cible la scène ou les scènes, le geste sans prévenir, la phrase, la douleur non entendue, l’heure où l’on a cru mourir, en séances longues de quatre-vingts minutes. La charge de la scène baisse, le corps cesse de se crisper au souvenir, et l’épisode redevient passé. Les déclencheurs, table d’examen, odeur, position, sont travaillés ensuite, et les situations à venir, un examen, une nouvelle grossesse, un accouchement, sont préparées par le scénario du futur. Tout peut se faire en téléconsultation.
Peut-on consulter avant une nouvelle grossesse pour ne pas revivre le premier accouchement ?
Oui, et c’est l’un des travaux les plus utiles que nous faisons. Retraiter la scène du premier accouchement avant d’être enceinte à nouveau, puis préparer par le scénario du futur ce que l’on redoute, permet d’aborder la grossesse et la naissance suivantes avec un corps qui n’est plus en alerte, et de formuler ce que l’on veut dire à l’équipe. Une naissance vécue dans le respect répare parfois ce que la précédente avait cassé, surtout quand elle a été préparée.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les lectures et documents qui ont nourri cette page.
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique (1889) : la dissociation protectrice devant une expérience impossible à intégrer.
Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » (1932-1933) : l’intrusion de celui qui a le pouvoir et l’identification à l’agresseur.
Donald Winnicott, « La préoccupation maternelle primaire » (1956) : l’état de sensibilité particulière de la mère dans les premières semaines.
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992) : le traumatisme, la perte de contrôle et la reconstruction.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014) : la mémoire traumatique inscrite dans le corps.
Centre national de ressources et de résilience (Cn2r), dossier sur les violences sexuelles (2024) : consentement, sidération, conséquences sur la sexualité.
Santé publique France, travaux sur la santé périnatale et la santé mentale des mères.
On peut être reconnaissante à une équipe et avoir été traversée sans un mot ; on peut aimer son enfant et avoir été violentée en le mettant au monde. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet de nommer ce qui s’est passé et de commencer à le rendre au passé, sans rien devoir à personne.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.