Ce que le deuil fait vivre : vagues, corps, mémoire et temps déréglé
On s’attend à la tristesse. On est rarement prévenu du reste : l’oppression dans la poitrine au réveil, les clés retrouvées dans le réfrigérateur, la journée qui n’en finit pas et le trimestre qui a disparu, la silhouette aperçue dans le métro. Cette page décrit, aussi concrètement que possible, ce qui arrive au corps, à la mémoire et au temps quand on perd quelqu’un, pour que vous puissiez reconnaître ce qui vous arrive et cesser de vous croire en train de perdre la tête.
Des vagues, pas une pente
Si l’on dessinait le chagrin, on serait tenté de tracer une pente douce : très haut au début, puis de moins en moins. Les personnes endeuillées décrivent autre chose. Le psychiatre britannique Colin Murray Parkes, qui a suivi pendant de longs mois des veuves londoniennes dans les années 1960, parlait d’accès de chagrin : des crises de quelques minutes ou de quelques heures, d’une intensité folle, déclenchées par un rien ou par rien du tout, entre lesquelles la vie reprend un cours presque ordinaire. On pleure en épluchant des carottes ; on rit dix minutes plus tard au téléphone ; on s’effondre au rayon des yaourts parce qu’on a pris par réflexe ceux qu’il aimait.
Au fil des mois, ces vagues changent. Elles s’espacent, elles durent moins, on apprend à les voir venir. Mais elles gardent la capacité de se relever d’un coup, et leur hauteur ne baisse pas toujours au même rythme que leur fréquence : une vague de la deuxième année peut être aussi haute qu’une vague de la deuxième semaine. C’est ce qui déroute tant de gens. « Je croyais que c’était derrière moi. » Personne n’a reculé : le deuil a simplement cette forme-là.
Ce qui fait une vague ? Souvent un déclencheur sensoriel : une odeur de tabac à pipe dans la rue, la sonnerie de téléphone qu’elle avait, une écriture sur une vieille enveloppe. Parfois une « première fois » : le premier anniversaire sans lui, la première rentrée, la première fois qu’on doit choisir seul un cadeau pour les petits-enfants. Et parfois rien d’identifiable, ce qui inquiète davantage, à tort : le travail psychique du deuil se poursuit aussi en dessous de la conscience, et il remonte quand il veut.
Une frise du temps du deuil qui n’est pas un escalier
On nous demande souvent « à quoi s’attendre ». Nous répondons volontiers, à condition qu’on lise ce qui suit comme une carte des moments que beaucoup traversent, et non comme un programme. On peut revenir à un moment déjà vécu, en sauter un, en vivre deux le même jour. Les durées varient énormément selon le lien perdu et les circonstances de la mort.
- Les premières heuresUne sidération, souvent. On fait des gestes automatiques, on prévient les autres d’une voix qu’on ne reconnaît pas, on remarque des détails absurdes (la couleur d’un mur, un robinet qui goutte). Certains ne ressentent rien et s’en effraient : cet engourdissement protège, il ne dit rien de l’amour qu’on portait.Le cerveau met la douleur à distance le temps de faire face.
- Les jours des obsèquesUne énergie étonnante chez certains, qui organisent tout, choisissent les textes, accueillent la famille. Le téléphone ne s’arrête pas. On est porté, entouré, parfois étouffé.Beaucoup gardent peu de souvenirs nets de cette période.
- Vers la troisième semaineLe silence. Les proches sont repartis, les cartes de condoléances ne viennent plus. L’absence devient domestique : la place vide à table, la brosse à dents dans le verre, le manteau toujours accroché à l’entrée.Un moment où un coup de fil d’un ami compte double.
- Les premières foisPremier anniversaire de naissance, première fête de famille, premières vacances, premier dossier administratif rempli seul. Chaque « première » rejoue la perte sous un angle nouveau.L’attente de ces dates est souvent plus pénible que la journée elle-même.
- Entre le troisième et le sixième moisBeaucoup nous disent que c’est là que c’est le plus dur. Le choc s’est dissipé, la réalité s’installe, et l’entourage, lui, croit que « c’est passé ». On se sent alors doublement seul.Une période où il est fréquent de consulter pour la première fois.
- La date anniversaireLe corps s’en souvient parfois avant l’agenda : sommeil qui se dérègle, irritabilité, tristesse sans raison apparente dans les jours qui précèdent. On parle de réaction d’anniversaire.Choisir à l’avance ce qu’on fera ce jour-là aide beaucoup.
- Les années suivantesLa peine n’occupe plus le centre, mais elle n’a pas disparu. Elle revient à certains âges (atteindre l’âge qu’avait son père à sa mort), à certains événements (un mariage, une naissance), ou sans prévenir.Ces retours ne sont pas des rechutes : ils disent que le lien vit encore.
Cette frise ressemble peu aux fameuses « étapes » (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation), dont la page deuil et émotions rappelle l’origine. Elle suit moins une progression intérieure obligatoire que le calendrier extérieur : l’entourage, les dates, les premières fois. Le deuil se joue autant dans le monde que dans la tête.
Ma semaine en vagues : un petit outil pour y voir clair
Quand on est dedans, chaque mauvais jour semble effacer tous les autres. Placer sa semaine sur une courbe aide souvent à voir qu’il y a eu, malgré tout, des creux plus calmes. Pour chaque jour, faites glisser le curseur : −3 pour une journée submergée par la peine, 0 pour une journée mêlée, +3 pour une journée plutôt apaisée. Cet outil sert seulement à réfléchir : aucune mesure validée derrière lui, et rien ne sort de votre navigateur.
Certaines personnes gardent ce genre de relevé quelques semaines, sur papier. Rapporté en séance, il permet de voir ensemble ce qui fait monter les vagues et ce qui les apaise.
Le corps en deuil : ce qu’il dit quand les mots manquent
Le deuil est une épreuve physique. Pendant des semaines, parfois des mois, le système de stress reste allumé comme une lampe qu’on aurait oublié d’éteindre. Retournez les cartes : chacune décrit une plainte que nous entendons très souvent, et ce qui l’explique.
Un phénomène plus troublant mérite d’être connu. Il arrive qu’une personne endeuillée développe des douleurs qui rappellent celles du disparu : une gêne dans la poitrine après un infarctus, une toux après un cancer du poumon. Les psychanalystes y voient une forme d’identification, une manière de garder l’autre en soi en partageant quelque chose de lui. Ces plaintes méritent d’abord un examen médical, puis une écoute : elles ont souvent beaucoup à dire.
La tête dans le coton : mémoire, attention, concentration
« Je lis la même page trois fois. » « J’ai oublié de récupérer ma fille à l’école. » « J’ai cherché mes lunettes pendant vingt minutes, elles étaient sur ma tête. » Dans les mois qui suivent une perte, ces phrases sont si fréquentes que certains parlent de « brouillard du deuil ». Beaucoup de personnes, surtout passé un certain âge, se demandent alors si elles ne commencent pas une maladie de la mémoire.
Le plus souvent, il s’agit d’autre chose. L’attention est une ressource limitée, et le deuil la capte presque entière : une partie de l’esprit pense en permanence à la personne disparue, rejoue des scènes, prépare la prochaine démarche. Ce qui reste pour la liste des courses ou la réunion de onze heures est maigre. Ajoutez des nuits courtes et un stress continu, qui gênent directement l’enregistrement des souvenirs, et vous obtenez une mémoire qui flanche sans être abîmée.
- Les oublis du deuil touchent surtout l’attention et le quotidien récent ; ils s’atténuent quand le sommeil et la peine s’apaisent.
- Écrire (listes, carnet, rappels sur le téléphone) décharge une tête trop pleine, sans rien avoir d’une défaite.
- Les grandes décisions (vendre la maison, déménager, changer de travail) supportent mal ce brouillard ; mieux vaut les différer quand c’est possible.
- Quand les oublis s’installent pour de bon, en particulier après une mort qui a fait choc ou passé 60 ans, il est utile de les faire évaluer.
Passé un certain âge, une dépression peut aussi se déguiser en trouble de la mémoire. La page la dépression de la personne âgée détaille cette confusion fréquente, et la page mémoire et vieillissement donne des repères sur ce qui change normalement avec l’âge.
Le temps déréglé : avant, après, et les dates qui reviennent
Après une mort, le temps se casse en deux. Il y a « avant » et « après », et l’on se surprend à dater tous ses souvenirs à partir de ce jour-là. Le présent, lui, se dérègle : les journées n’en finissent plus, les semaines passent sans laisser de trace, et l’on découvre avec stupeur que trois mois se sont écoulés. Le futur rétrécit. Les projets qu’on faisait à deux (un voyage, la retraite, la maison à la campagne) ont disparu avec la personne, et l’on a du mal à se représenter quoi que ce soit au-delà de la semaine suivante.
Les dates prennent un poids nouveau. L’anniversaire de naissance, celui de la mort, celui du mariage, la date d’un diagnostic, le jour où l’on a appelé les pompiers. Il arrive que le corps les anticipe sans qu’on s’en rende compte, et qu’on ne comprenne qu’après coup pourquoi on allait si mal ce jour-là. Certaines dates sont plus sournoises : atteindre l’âge qu’avait sa mère quand elle est morte, voir son enfant atteindre l’âge qu’on avait soi-même quand on a perdu son père.
Proust a décrit mieux que personne ces retours à retardement. Dans Sodome et Gomorrhe, le narrateur revient à Balbec plus d’un an après la mort de sa grand-mère. Le premier soir, épuisé, il se penche pour retirer ses bottines, comme elle l’avait aidé à le faire lors d’un séjour précédent, et c’est à ce moment seulement que la perte le frappe de plein fouet : « Bouleversement de toute ma personne. » Proust appelle cela les intermittences du cœur. Pendant plus d’un an, il avait su que sa grand-mère était morte ; il ne l’avait pas encore éprouvé. Nous retrouvons très souvent ce décalage en séance, et il est précieux de savoir qu’il a un nom.
Pourquoi le deuil semble-t-il pire au bout de quelques mois qu’au début ?
Au début, on est protégé par le choc, l’engourdissement, l’agitation des démarches et la présence de l’entourage. Quand tout cela se retire, la réalité de l’absence s’installe dans le quotidien, souvent au moment où les autres pensent que le plus dur est passé. Ce décalage est très fréquent et n’annonce pas un deuil qui tourne mal.
Sentir une présence, rêver de l’absent
Entendre la clé dans la serrure à l’heure où il rentrait. Sentir son parfum dans la chambre. Percevoir une main sur l’épaule, ou la certitude soudaine qu’elle est là, assise dans son fauteuil. Au début des années 1970, un médecin généraliste gallois, Dewi Rees, a interrogé près de trois cents veufs et veuves : près de la moitié avaient vécu ce genre d’expérience, souvent sans jamais oser en parler, même à leur médecin. Beaucoup les trouvaient réconfortantes.
Ces perceptions ne sont pas des signes de folie. Elles naissent de la rencontre entre un cerveau qui attend une présence familière depuis des années et une réalité qui ne la fournit plus. Elles s’estompent en général avec le temps. On s’en inquiète seulement si elles font peur, si elles s’accompagnent de voix qui donnent des ordres, ou si elles envahissent la vie au point d’empêcher de dormir ou de sortir.
Les rêves aussi changent. Dans les premiers temps, on rêve souvent que la personne est vivante, ou qu’elle est malade et qu’on peut encore la soigner, et le réveil est cruel. Plus tard viennent parfois des rêves de visite, où elle vient dire quelque chose, ou simplement s’asseoir. Carl Gustav Jung raconte dans ses souvenirs que, quelques semaines après la mort de son père, il le vit en rêve, rétabli, revenant de voyage et annonçant qu’il rentrait à la maison ; ce rêve revint, et le fit réfléchir longtemps à la place que les morts gardent dans la vie psychique. Nous accordons beaucoup d’attention à ces rêves en séance : ils suivent souvent, de près, le chemin du deuil.
Exemple fictif : Thomas, 39 ans, « je deviens gâteux »
Exemple fictif
Thomas, chef de projet, a perdu son père il y a quatre mois, après une maladie de quelques semaines. Il est retourné travailler au bout de dix jours. Depuis, il oublie des réunions, envoie des courriels à la mauvaise personne, ne retient plus les prénoms des nouveaux collègues. Il dort mal, se réveille vers cinq heures. Il a lu sur internet les premiers signes d’une maladie d’Alzheimer et s’est reconnu dans plusieurs. Il n’ose en parler à personne.
Que se passe-t-il, selon vous, pour Thomas ?
Petits arrangements avec le quotidien
Aucun conseil ne raccourcit un deuil. Certains arrangements, en revanche, rendent les semaines moins rudes. Nous les proposons souvent, en sachant que chacun en prend ce qui lui convient.
- Différer ce qui peut l’être. Vendre, déménager, donner les meubles, changer de travail : sauf urgence, ces décisions gagnent à attendre que le brouillard se dissipe un peu.
- Décharger sa tête. Un carnet pour les démarches, des rappels pour les rendez-vous, une liste sur le réfrigérateur. On n’a plus à tout retenir.
- Préparer les dates plutôt que les subir. Quelques jours avant un anniversaire, décider ce qu’on fera : un repas avec quelques personnes choisies, une promenade sur un lieu aimé, ou au contraire une journée ordinaire, si c’est ce qui convient.
- Donner un rendez-vous à la peine. Certains s’accordent un moment fixe, le soir, pour penser à la personne, regarder des photos, écrire. La peine déborde un peu moins sur le reste de la journée quand elle sait qu’elle aura sa place.
- Laisser les autres faire du concret. Une course, un repas déposé, une vidange de la voiture. Accepter une aide pratique n’oblige à rien et soulage beaucoup.
- Prévenir quelques personnes au travail. Il n’est pas nécessaire que tout le monde sache, mais un collègue ou un responsable informé évite bien des malentendus quand une vague arrive en pleine réunion.
Ce que nous proposons quand le corps et la tête lâchent
Beaucoup de personnes viennent nous voir non pas « pour leur deuil », mais parce qu’elles ne dorment plus, qu’elles ont peur pour leur mémoire, ou que leur corps les inquiète. Nous partons de là. Expliquer ce qui se passe, donner des repères sur les vagues et sur le temps, est déjà un soulagement pour beaucoup. Le travail de parole, avec l’écoute analytique, laisse ensuite la place à ce que le corps exprimait faute de mots ; des outils issus des TCC aident à retrouver un sommeil plus régulier et à reprendre pied dans les journées.
Si la mémoire reste en berne longtemps après une mort qui a été un choc, ou si vous avez plus de 60 ans et que l’inquiétude grandit, notre neuropsychologue peut examiner l’attention et la mémoire lors d’un bilan, au cabinet ; il est précédé d’un rendez-vous préliminaire, et vous recevez ensuite ses conclusions par écrit, qu’une séance permet de commenter. Pour le corps, nous restons en contact avec les médecins, à qui revient l’examen physique.
Questions fréquentes sur ce que le deuil fait vivre
Est-il normal d’avoir des symptômes physiques pendant un deuil ?
Oui. Troubles du sommeil, réveils précoces, gorge serrée, oppression dans la poitrine, fatigue intense, perte d’appétit ou grignotage, infections à répétition : le deuil maintient le système de stress en alerte pendant des semaines ou des mois. Une douleur dans la poitrine, un essoufflement ou une perte de poids importante doivent toujours être examinés par un médecin.
Pourquoi ai-je autant de trous de mémoire depuis le décès ?
Parce que l’attention est captée par la perte, que le sommeil est abîmé et que le stress gêne l’enregistrement des souvenirs. Ces oublis touchent surtout la vie quotidienne récente et s’atténuent avec le temps. S’ils durent, en particulier quand la mort a été traumatique ou quand on a dépassé 60 ans, une évaluation de la mémoire permet de faire le point.
Sentir la présence du défunt, est-ce inquiétant ?
Non, dans la grande majorité des cas. Entendre un pas familier, sentir un parfum ou avoir l’impression d’une présence est une expérience très répandue chez les personnes endeuillées, et souvent réconfortante. On s’en inquiète si ces perceptions font peur, comportent des voix qui donnent des ordres ou empêchent de vivre.
Pourquoi la peine revient-elle si fort à la date anniversaire ?
Les dates importantes réactivent le souvenir de la perte, parfois même avant qu’on en ait conscience : le sommeil se dérègle, l’humeur s’assombrit les jours précédents. C’est ce qu’on appelle une réaction d’anniversaire. Décider à l’avance de ce qu’on fera ce jour-là, et avec qui, aide souvent à le traverser.
Pourquoi est-ce plus dur quelques mois après qu’au début ?
Le choc et l’engourdissement des premiers temps protègent, et l’entourage est présent. Quand le choc se dissipe et que les proches reprennent leur vie, l’absence devient quotidienne et l’on se sent seul avec elle. Beaucoup de personnes décrivent ce moment, souvent entre le troisième et le sixième mois, comme le plus difficile.
Pour aller plus loin
Mettre des mots sur ce que le corps porte
Vous ne dormez plus, votre mémoire vous inquiète, les vagues vous prennent par surprise ? Venez en parler : un premier échange suffit souvent à démêler ce qui relève du chagrin, et à trouver comment alléger les semaines qui viennent. Sur place ou à distance.