Cancer et image du corps : quand on ne se reconnaît plus
Les cheveux qui tombent par poignées sous la douche, les sourcils qui disparaissent, une cicatrice là où il y avait un sein, un ventre qui a pris du poids avec l’hormonothérapie, une peau devenue sèche et pâle, le désir qui s’éteint. Pendant et après un cancer, l’image de soi est souvent bousculée, parfois plus que l’on n’ose le dire, parce qu’il semble déplacé de s’inquiéter de son apparence quand on se bat pour sa santé. Ce souci n’a pourtant rien de futile : il touche au sentiment d’être soi, femme ou homme, désirable, vivant. Cette page l’aborde sans détour.
Pourquoi le cancer change-t-il autant l’image de soi ?
Parce qu’il agit sur le corps de deux façons à la fois. D’un côté, les traitements modifient l’apparence : chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie, thérapies ciblées laissent des traces visibles ou ressenties, parfois temporaires, parfois durables. De l’autre, la maladie elle-même change la relation que l’on entretient avec son corps : il devient un lieu d’examens, de mesures, de soins, de menace. On ne le regarde plus de la même façon, et l’on ne s’y sent plus tout à fait chez soi.
Beaucoup de patients disent qu’ils se sont sentis « dépossédés » : le corps appartient un temps à l’équipe soignante, au calendrier des séances, aux prises de sang. Dans ce contexte, perdre ses cheveux ou découvrir une cicatrice n’est pas seulement une affaire de miroir. C’est la preuve visible, pour soi et pour les autres, que l’on est malade. Plusieurs patientes nous ont dit que la chute des cheveux avait été le moment où le diagnostic était devenu « réel », plus encore que l’annonce.
Le psychologue britannique Craig White a proposé en 2000 un modèle utile pour comprendre ces réactions. Selon lui, la détresse liée à l’image du corps dépend moins de l’ampleur du changement que de deux choses : l’écart entre ce que l’on voit et ce que l’on estime devoir être, et l’importance que l’on accordait à cet aspect de son apparence. Une femme pour qui ses cheveux longs étaient une part de son identité vivra leur perte autrement qu’une autre ; un homme très investi dans sa force physique souffrira davantage de la fonte musculaire. Ce modèle aide à comprendre pourquoi chacun réagit différemment, et pourquoi il n’y a pas de « bonne » façon de vivre ces changements.
Il n’y a donc aucune vanité à s’en préoccuper. S’inquiéter de son image pendant un cancer, c’est s’inquiéter de rester soi au milieu de la maladie.
Jauge : ce que le cancer a changé dans votre image
Chaque curseur correspond à un aspect de l’image de soi souvent touché pendant ou après un cancer. Placez-les de 0 (pas de changement ressenti) à 10 (changement très lourd à vivre). Il ne s’agit pas d’évaluer la gravité médicale, seulement ce que vous ressentez.
La jauge est rarement homogène. Il est très courant d’être à l’aise avec une perruque ou un foulard et profondément blessé dans l’intimité, ou l’inverse. C’est souvent par le curseur le plus haut que nous commençons à parler.
Cheveux, cicatrices, poids, féminité, intimité : ce qui change, et ce que cela réveille
Chaque transformation a sa logique médicale, et chacune touche quelque chose de différent dans l’image de soi. Parcourez les onglets.
Le signe que tout le monde voit. Toutes les chimiothérapies ne font pas tomber les cheveux, mais lorsque c’est le cas, la chute commence en général deux à trois semaines après le début du traitement, et peut toucher aussi les cils, les sourcils et les poils du corps. Les cheveux repoussent après la fin des traitements, parfois avec une couleur ou une texture différente. Beaucoup de personnes choisissent de les couper court avant la chute pour reprendre la main. Ce qui fait souffrir, au-delà de l’apparence : être identifié comme malade dans la rue, ne plus se reconnaître sans sourcils, devoir l’expliquer aux enfants.
Ce qui a été retiré. Une mastectomie, l’ablation d’un testicule, une cicatrice au cou, une stomie après un cancer digestif, une chirurgie du visage : la trace est durable. Pour le sein, la reconstruction peut être immédiate ou différée, et certaines femmes choisissent de ne pas en faire, ou d’utiliser une prothèse externe. Toutes ces options sont légitimes. L’essentiel est que le choix soit le vôtre, pris avec le temps qu’il faut, et pas sous la pression de ce que l’on croit attendu.
Un corps qui change de silhouette. Certains traitements font prendre du poids (corticoïdes associés à la chimiothérapie, hormonothérapies, baisse d’activité), d’autres en font perdre beaucoup. Le visage peut s’arrondir ou se creuser. On entend alors des remarques blessantes dans les deux sens : « Tu as bonne mine, tu as repris », « Tu as maigri, ça te va bien ». Ni l’un ni l’autre ne dit ce que vous vivez. La page quand une maladie ou un traitement change le corps détaille ces transformations.
Se sentir encore femme, encore homme. Une ménopause provoquée par les traitements, des bouffées de chaleur, une sécheresse des muqueuses, la perte d’un sein ou de l’utérus ; chez l’homme, une hormonothérapie qui fait fondre les muscles et gonfler la poitrine, des troubles de l’érection : ces changements touchent le sentiment de son genre et de sa place dans le désir. Les patients en parlent rarement d’eux-mêmes, par pudeur ou parce qu’ils pensent que ce n’est « pas le moment ». C’est pourtant souvent ce qui pèse le plus, une fois les traitements terminés.
Se montrer, se laisser toucher. La fatigue, la douleur, les cicatrices, les effets hormonaux et la peur d’être vu changent la vie intime. Certaines personnes ne se déshabillent plus devant leur partenaire, d’autres évitent toute caresse de peur qu’elle ne mène plus loin. Le partenaire, lui, n’ose plus approcher. Les dossiers sexologie et couple, ainsi que la page sur la peur de se déshabiller devant l’autre, prolongent ce point.
Imaginons Nadia, 44 ans, opérée d’un cancer du sein il y a six mois. Elle s’habille dos au miroir, porte un tee-shirt même sous la douche, et n’a pas encore décidé si elle veut une reconstruction. Ce qu’elle dit en séance n’est pas « je suis laide », mais « j’ai peur que mon mari me regarde avec pitié ». La cicatrice est le point de départ ; la question est celle du regard de l’autre.
Les hommes aussi, et à tout âge
L’image du corps pendant un cancer est souvent présentée comme une question féminine, autour du cancer du sein et de la perte des cheveux. Les hommes en souffrent tout autant, mais ils en parlent moins. Un cancer de la prostate traité par hormonothérapie peut entraîner prise de poids, perte de masse musculaire, augmentation du volume des seins, bouffées de chaleur, baisse du désir. Un cancer du testicule, chez un homme jeune, touche directement le sentiment de virilité. Une chirurgie de la gorge peut changer la voix. Beaucoup d’hommes résument cela en une phrase brutale : « Je ne suis plus un homme. » Ce n’est pas vrai, mais c’est vécu ainsi, et cela mérite d’être entendu sans être corrigé trop vite. La page sur les complexes des hommes évoque ce silence masculin.
L’âge change aussi la donne. Chez les adolescents et les jeunes adultes, le cancer survient au moment où l’image du corps se construit, où la séduction commence, où le regard des pairs compte énormément. Perdre ses cheveux à seize ans, ce n’est pas la même chose qu’à soixante. À l’inverse, une personne âgée peut entendre que « à son âge, l’apparence n’a plus d’importance », ce qui est faux et blessant. Notre dossier vieillissement rappelle combien l’image de soi continue de compter avec les années.
Le corps qui a « trahi » : retrouver confiance en lui
Au-delà de l’apparence, le cancer touche souvent la confiance que l’on avait dans son corps. Il a laissé grandir une maladie sans prévenir ; il a fallu des examens pour la découvrir. Beaucoup de patients disent avoir l’impression que leur corps les a trahis, et ils le surveillent ensuite avec méfiance : chaque douleur, chaque grain de beauté, chaque fatigue devient suspect. Cette vigilance est compréhensible, et elle s’apaise souvent avec le temps. Quand elle devient envahissante, elle ressemble à une anxiété de la santé, décrite dans la page anxiété de la santé.
Il circule aussi des idées qui alourdissent ce rapport au corps. L’essayiste Susan Sontag, elle-même soignée pour un cancer, a montré dans La Maladie comme métaphore (1978) comment on a longtemps prêté au cancer des causes psychologiques, comme s’il punissait une émotion refoulée ou un caractère trop sage. Ces récits ajoutent la culpabilité à la maladie : « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » Au cabinet, nous ne cherchons pas dans votre psychisme la cause de votre cancer. Nous nous intéressons à ce que la maladie fait à votre vie, à votre image et à vos liens, et à ce qui peut vous aider à la traverser.
Retrouver confiance dans son corps passe par des expériences concrètes : marcher un peu plus loin, reprendre une activité physique adaptée quand l’équipe médicale le propose, s’accorder des moments de plaisir corporel simple (un bain, un massage, une danse dans la cuisine). Le corps redevient alors aussi un lieu de sensations agréables, et pas seulement de soins.
Pendant les traitements, et après : pourquoi l’après est parfois plus dur
Pendant les traitements, l’énergie est mobilisée par l’urgence : tenir, aller aux séances, gérer les effets secondaires. Beaucoup de personnes mettent l’image de soi de côté, avec l’idée que « tout reviendra comme avant ». Puis les traitements s’arrêtent, l’entourage se réjouit, l’équipe espace les rendez-vous, et l’on se retrouve seul devant un corps qui n’est pas redevenu celui d’avant. Les cheveux repoussent différemment, la cicatrice reste, le poids ne repart pas, la fatigue dure, le désir tarde.
C’est souvent à ce moment, des mois après la fin des traitements, que les patients viennent consulter. Ils se sentent décalés : « Tout le monde me dit que c’est fini, mais moi je ne me reconnais pas. » Ce décalage n’est pas un échec de la guérison. C’est le temps psychique qui commence, une fois le temps médical terminé. Il demande de faire le deuil de l’idée d’un retour en arrière, et de construire un rapport nouveau avec un corps qui porte désormais une histoire.
Si, à ce moment-là, la tristesse s’installe, si l’envie disparaît, si les journées se vident, il peut s’agir d’une dépression, qui se soigne : voir le dossier dépression. Et si les images de l’annonce, des séances ou d’une complication reviennent sans cesse, le dossier trauma peut vous éclairer.
Ce que disent les proches : les phrases qui blessent sans le vouloir
L’entourage veut aider, et il dit souvent des phrases maladroites, parce qu’il est lui-même bouleversé. Ces phrases ne sont pas méchantes ; elles ferment pourtant la conversation. Pour chaque phrase entendue, choisissez une formulation qui laisse davantage de place à ce que vit la personne malade. Si vous êtes un proche, cet exercice est fait pour vous.
Pour les proches qui se sentent démunis, la page mon partenaire a des complexes : comment l’aider ? propose d’autres repères. Vous pouvez aussi être reçu pour vous-même : accompagner un conjoint, un parent ou un enfant malade use, et cela se dit.
Prendre soin de son image pendant un cancer : ce qui aide
Les équipes de cancérologie proposent de plus en plus des soins dits de support, qui s’occupent de la qualité de vie pendant et après les traitements. Plusieurs d’entre eux concernent directement l’image de soi. Ils ne relèvent pas de notre cabinet, mais nous en parlons souvent avec les patients, parce qu’ils comptent. Touchez les cartes.
Exemple fictif : Marc, 61 ans, « je ne suis plus un homme »
Une situation inventée pour cette page, à partir de ce que nous entendons souvent.
Situation
Marc, ancien artisan menuisier, est traité depuis un an par hormonothérapie pour un cancer de la prostate. Il a pris huit kilos, ses bras ont fondu, sa poitrine a légèrement gonflé, il a des bouffées de chaleur en public. Il n’a plus de désir et évite sa femme le soir en s’endormant devant la télévision. Il a arrêté le club de randonnée « pour ne pas qu’on me voie suer comme une femme ménopausée ». Son oncologue est satisfait de l’évolution de la maladie.
Qu’est-ce qui pourrait l’aider le plus ?
L’histoire de Marc rappelle que la souffrance liée à l’image du corps ne parle pas toujours d’esthétique. Elle parle d’identité, de place dans le couple, de fierté. C’est souvent en l’abordant par là que les choses se remettent à bouger.
Comment nous accompagnons l’image de soi pendant et après un cancer
Nous recevons des personnes à tous les moments du parcours : juste après l’annonce, pendant les traitements, à la fin, des années après. Le premier rendez-vous, sans engagement, sert à comprendre ce qui pèse le plus aujourd’hui. Comme les traitements fatiguent, tout peut se faire en téléconsultation, et le rythme des séances s’adapte à celui des soins.
- Une écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, pour entendre ce que le corps transformé vient toucher : la féminité, la virilité, la place dans le désir, la peur de mourir, la colère.
- L’EMDR, en séances de 80 minutes, quand certaines scènes restent à vif : l’annonce, une complication, le premier regard sur la cicatrice, la chute des cheveux.
- Les outils de la TCC, pour reprendre progressivement ce que l’on évite (miroir, sorties, intimité) et assouplir la surveillance anxieuse du corps.
- Des séances de couple, de 80 minutes, quand la maladie a déplacé la vie intime et les rôles.
- Un bilan neuropsychologique par notre neuropsychologue, avec un compte rendu écrit, quand des plaintes de mémoire ou de concentration persistent après les traitements.
Nous travaillons en lien avec votre oncologue, votre médecin et l’équipe de soins de support, si vous le souhaitez et avec votre accord. Notre façon générale d’accompagner les complexes est décrite dans notre approche de l’image du corps, et la page sur les suites d’une chirurgie lourde complète celle-ci pour les opérations importantes.
- S’inquiéter de son image pendant un cancer n’est pas de la vanité : c’est vouloir rester soi.
- La détresse dépend moins de l’ampleur du changement que de ce que cet aspect représentait pour vous.
- Les hommes, les jeunes et les personnes âgées en souffrent aussi, souvent en silence.
- L’après-traitement est un moment fréquent de difficulté : le temps psychique commence quand le temps médical s’arrête.
Questions fréquentes sur le cancer et l’image du corps
Comment accepter la perte de ses cheveux pendant une chimiothérapie ?
En se donnant le droit d’en être triste, d’abord : ce n’est pas un détail. Beaucoup de personnes trouvent utile de prendre les devants, en coupant court avant la chute, en choisissant à l’avance une perruque ou des foulards, en préparant ce qu’elles diront aux enfants. Rappelez-vous que toutes les chimiothérapies ne font pas tomber les cheveux et qu’ils repoussent après les traitements. Si la perte des cheveux a rendu la maladie insupportablement réelle, en parler en séance aide souvent à traverser ce moment.
Est-ce normal de ne plus se sentir femme après un cancer du sein ?
C’est un ressenti fréquent, qui tient à la cicatrice ou à la perte du sein, mais aussi aux traitements qui provoquent parfois une ménopause, une sécheresse des muqueuses, une baisse du désir. Ce sentiment ne dit rien de ce que vous êtes ; il dit que plusieurs repères de votre féminité ont été touchés en même temps. Il évolue souvent avec le temps, avec les choix de reconstruction ou non, et avec un travail sur l’image de soi et l’intimité, seule ou en couple.
Pourquoi je vais moins bien maintenant que les traitements sont finis ?
Parce que pendant les traitements, l’énergie est tendue vers un objectif : tenir. À la fin, la pression retombe, le suivi s’espace, l’entourage pense que tout est fini, et l’on se retrouve face à un corps changé, à la fatigue et parfois à la peur d’une récidive. Ce creux est très fréquent et ne signifie pas que quelque chose ne va pas dans votre guérison. C’est souvent le bon moment pour se faire accompagner.
Comment parler de l’intimité avec son partenaire après un cancer ?
En commençant par dire ce que l’on ressent, plutôt qu’en attendant que l’autre devine : la peur d’être regardé, la fatigue, la douleur, le désir qui tarde. Le partenaire, souvent, n’ose pas approcher par crainte de mal faire. Retrouver d’abord des gestes de tendresse sans enjeu sexuel aide à réinstaller la confiance. Si la conversation est trop difficile, des séances de couple de 80 minutes, au cabinet ou en téléconsultation, permettent de la reprendre avec un tiers.
Un psy peut-il aider pendant un cancer, et à quel moment consulter ?
Oui, à tous les moments du parcours : après l’annonce, pendant les traitements, à la fin, ou des années plus tard. Il n’y a pas besoin d’aller « très mal » pour consulter. Les signes qui doivent faire prendre rendez-vous sans attendre sont une tristesse qui s’installe, un isolement, des images de l’annonce ou des soins qui reviennent sans cesse, un évitement du miroir ou de l’intimité qui dure. Nous travaillons en lien avec votre équipe de soins, avec votre accord.
Le cancer peut-il être causé par le stress ou par des émotions refoulées ?
Les connaissances actuelles ne permettent pas de dire qu’un caractère ou des émotions refoulées provoquent un cancer, et cette idée ajoute une culpabilité inutile à l’épreuve. Les causes des cancers sont multiples et ne se résument pas à une histoire psychologique. Au cabinet, nous ne cherchons pas dans votre histoire la cause de votre maladie. Nous nous intéressons à ce qu’elle fait à votre vie, à votre corps et à vos liens, pour vous aider à la traverser.
Références
Cancer et image de soiOuvrages et documents cités plus haut…
Les travaux et documents évoqués dans cette page.
- Craig A. White, « Body image dimensions and cancer: a heuristic cognitive behavioural model », Psycho-Oncology, 2000, vol. 9, n° 3.
- Institut national du cancer, Traitements du cancer et chute des cheveux, guide Cancer info.
- Susan Sontag, Illness as Metaphor, 1978 (traduction française : La Maladie comme métaphore).
- Audre Lorde, The Cancer Journals, 1980.
Vous avez le droit de vouloir vous retrouver
Que vous soyez en plein traitement ou que tout soit « fini » depuis longtemps, ce que vous ressentez face à votre corps mérite d’être entendu. Un premier rendez-vous, au cabinet ou en téléconsultation, permet d’en parler à votre rythme et de choisir ensemble par où commencer.