Moins de sensations
On ressent moins, on a du mal à atteindre l’orgasme, on s’ennuie parfois sans comprendre pourquoi. Chez les hommes, la surveillance peut aussi gêner l’érection. Voir érection et éjaculation.
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Pendant l’amour, une partie de vous reste ailleurs : elle surveille votre ventre quand vous êtes au-dessus, se demande si votre sexe « est normal », vérifie que la lumière ne tombe pas sur vos cuisses, imagine ce que l’autre voit. Le désir est là, mais le plaisir se dérobe, parce qu’on ne peut pas à la fois sentir et se juger. Les sexologues ont un nom pour ce mécanisme, et il se travaille. Cette page explique ce qui se passe, pourquoi cela coupe des sensations, et comment revenir peu à peu dans son corps, seul ou à deux.
En 1970, dans Human Sexual Inadequacy, les sexologues américains William Masters et Virginia Johnson décrivent un phénomène qu’ils observent chez beaucoup de leurs patients : pendant la relation sexuelle, une partie de la personne se dédouble et devient spectatrice. Au lieu d’être dans l’échange, elle s’observe, évalue, surveille. Ils appellent cela le spectatoring, que l’on pourrait traduire par « se faire spectateur de soi ». Ils le décrivaient surtout à propos de la performance : « vais-je avoir une érection ? », « vais-je jouir ? ». Les chercheurs qui ont suivi ont montré que ce regard porte aussi, et beaucoup, sur l’apparence.
Le psychologue Michael Wiederman a ainsi proposé en 2000 une échelle qui mesure la « conscience de son corps pendant l’intimité physique » : à quel point on pense à son apparence, on se demande comment l’autre perçoit son corps, on évite certaines positions ou certaines lumières. Ses travaux et ceux qui ont suivi associent cette préoccupation à moins de satisfaction et à davantage de difficultés sexuelles. Ce que les patients disent avec leurs mots : « Je suis là sans être là. » « Je fais l’amour en pensant à mon ventre. » « Je me vois du plafond. »
Ce dédoublement n’est ni rare ni réservé à un sexe. Des femmes nous parlent de leurs seins, de leurs cuisses, de leur vulve, de leurs vergetures ; des hommes de leur ventre, de leur torse, de leurs poils, de la taille de leur sexe ; des personnes de tous âges et de toutes orientations, d’une cicatrice, d’une stomie, d’un corps qui a changé avec la maladie ou le temps. Pour la gêne de se montrer nu en général, voir ne pas oser se déshabiller devant l’autre.
Pensez aux derniers moments d’intimité, avec un partenaire ou seul. Placez chaque curseur selon la place que cette pensée a prise : 0, aucune ; 10, elle occupait tout. Rien n’est enregistré ni envoyé.
Si « la performance » domine, la question touche davantage à l’anxiété de performance sexuelle. Si ce sont « les souvenirs », une blessure ancienne est peut-être en jeu. Si c’est « mon apparence » ou « le regard de l’autre », vous êtes au cœur du sujet de cette page.
En 1997, les psychologues Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts ont proposé la « théorie de l’objectification ». Leur idée : à force d’être regardé, évalué, commenté sur son apparence, on finit par adopter soi-même ce regard extérieur sur son propre corps. On se voit comme un objet à juger plutôt que comme un corps qui sent. Leurs travaux portaient d’abord sur les femmes, très exposées à ce regard ; on sait aujourd’hui que les hommes n’y échappent pas, sous d’autres formes. Ce regard intériorisé est particulièrement envahissant dans la sexualité, puisque c’est justement le moment où l’on est le plus regardé.
D’autres fils s’y mêlent. Les images : les corps vus sur les écrans, retouchés ou sélectionnés, et parfois la pornographie, installent des normes de forme, de taille, de pilosité, de durée, que peu de corps réels rejoignent. Il ne s’agit pas de stigmatiser ces images, mais de remarquer quand elles deviennent l’étalon. Voir réseaux sociaux et filtres. Les mots : une remarque d’un ancien partenaire (« t’as pas un peu grossi ? »), une plaisanterie sur la taille d’un sexe entendue au collège, un commentaire familial. L’histoire du corps : une grossesse, un amaigrissement, une chirurgie, un traitement, l’âge. La honte, enfin, parfois liée à une éducation où la sexualité était sale ou dangereuse, et qui trouve dans le corps un endroit où se loger. Voir la honte du corps et de la sexualité.
Quand le complexe porte sur les organes génitaux eux-mêmes, il est souvent le plus secret, et le plus lourd dans l’intimité. Voir le complexe des organes génitaux.
L’excitation sexuelle a besoin d’attention. Elle se construit en se laissant prendre par les sensations, les gestes, la présence de l’autre. Quand une partie de l’esprit est occupée à surveiller, il en reste moins pour sentir. Ce n’est pas une question de volonté : on ne peut pas à la fois contrôler et s’abandonner.
On ressent moins, on a du mal à atteindre l’orgasme, on s’ennuie parfois sans comprendre pourquoi. Chez les hommes, la surveillance peut aussi gêner l’érection. Voir érection et éjaculation.
Si chaque rapport est un examen, l’envie s’émousse. On trouve des raisons d’éviter, on préfère dormir. Le partenaire peut croire que le désir pour lui a disparu. Voir la baisse du désir.
On évite certaines positions, certaines caresses, le sexe oral, parce qu’ils exposent une zone détestée. La sexualité se réduit à ce qui protège.
Certaines personnes simulent pour écourter un moment où elles se sentent exposées. Elles protègent l’autre et elles-mêmes, au prix d’un plaisir qui s’éloigne encore.
Ces pensées surgissent d’elles-mêmes, et il ne sert à rien de se reprocher de les avoir. Ce qui aide, c’est de les reconnaître pour ce qu’elles sont : des pensées, pas des faits. Touchez chaque carte.
Masters et Johnson ont proposé, pour sortir du rôle de spectateur, un ensemble d’exercices devenus classiques en sexologie, le sensate focus ou « focalisation sensorielle ». Le principe : des caresses à tour de rôle, sans but sexuel au départ, en se concentrant sur ce que l’on sent (la température, la texture, la pression) plutôt que sur ce que l’on montre ou ce que l’on doit obtenir. Les étapes s’élargissent progressivement. Plus récemment, la psychologue canadienne Lori Brotto a développé des approches fondées sur la pleine conscience, qui entraînent à ramener l’attention vers les sensations du moment, sans jugement, chaque fois qu’elle s’en va.
Ces pratiques ont un point commun : elles ne demandent pas de se trouver beau. Elles déplacent l’attention du regard vers le ressenti. On peut commencer seul, en dehors de toute intimité, avec un exercice simple de respiration qui ramène dans le corps.
Quelques repères pour les moments d’intimité : laisser la respiration descendre dans le ventre plutôt que la bloquer ; quand l’esprit part vers « de quoi j’ai l’air », le ramener doucement vers un détail sensoriel, une main, une odeur, une chaleur ; accepter que cela revienne, et revenir encore. Il ne s’agit pas de chasser les pensées, mais de ne plus les suivre. Pour d’autres exercices de détente, voir les séances de relaxation.
Beaucoup de personnes complexées n’ont jamais dit à leur partenaire ce qui se passe dans leur tête pendant l’amour. Elles craignent d’attirer l’attention sur la zone détestée, ou d’abîmer le désir de l’autre. Pourtant, l’autre perçoit souvent quelque chose : une distance, une crispation, une main écartée. Sans explication, il interprète, souvent contre lui-même.
Il n’est pas nécessaire d’en faire une grande conversation. Une phrase peut suffire : « Parfois, pendant qu’on fait l’amour, je pense à mon corps et ça me coupe de toi. » Cela permet à l’autre de comprendre, et parfois de partager ses propres complexes, car il en a souvent. On peut ensuite convenir ensemble de petits changements : ralentir, laisser plus de place aux caresses sans enjeu, choisir une lumière douce plutôt que l’obscurité totale, se dire ce qui fait du bien. Les compliments répétés (« mais tu es parfaite ») apaisent peu ; une attention tournée vers le plaisir partagé apaise davantage. Voir mon partenaire a des complexes et couple et sexualité.
Une situation inventée pour cette page, à partir de ce que nous entendons souvent.
Situation
Depuis ses deux grossesses, Nadia ne supporte plus son ventre. Pendant les rapports, elle refuse d’être au-dessus, garde un débardeur, et simule souvent pour « que ça se termine ». Son mari, Karim, se plaint qu’elle n’ait plus envie. Elle l’aime et le désire, mais dit : « Dès qu’il me touche le ventre, je ne sens plus rien. » Sa mère lui répétait, adolescente : « Fais attention, dans la famille, on prend du ventre. »
Quelle piste paraît la plus utile ?
Affirmation 1
Vrai. L’attention est limitée : ce qui est occupé à surveiller ne peut pas sentir. Les recherches associent cette préoccupation à moins de satisfaction sexuelle.
Affirmation 2
Faux. Les hommes aussi se regardent pendant l’amour : leur ventre, leur torse, leur sexe, leur performance. Ils en parlent souvent moins.
Affirmation 3
C’est plus nuancé. L’obscurité soulage certaines personnes, mais le spectateur intérieur voit aussi dans le noir. Ce qui aide, c’est de déplacer l’attention vers les sensations.
Affirmation 4
Faux. On peut désirer intensément quelqu’un et être coupé de ses sensations par l’angoisse ou le jugement de soi.
Affirmation 5
Vrai. La focalisation sensorielle et les pratiques de pleine conscience entraînent l’attention à revenir vers le ressenti, sans exiger de se trouver beau.
Il est difficile de parler de sa sexualité et de son corps à la fois. Nous le savons, et nous laissons le temps. Rien n’oblige à entrer dans les détails ; on peut commencer par ce qui est le plus facile à dire.
Quand les difficultés sexuelles elles-mêmes sont au premier plan (désir, douleurs, érection, orgasme), l’accompagnement en sexologie s’articule avec ce travail sur l’image du corps.
En cherchant moins à chasser ces pensées qu’à ramener l’attention ailleurs. Quand l’esprit part vers « de quoi j’ai l’air », revenez à une sensation précise : une main, une chaleur, une odeur, le souffle. Laissez votre ventre respirer au lieu de le rentrer. Des exercices de focalisation sensorielle, seul puis à deux, entraînent ce geste. Si les pensées sont trop envahissantes ou liées à des souvenirs blessants, un accompagnement peut aider.
Souvent parce qu’une partie de vous reste occupée à surveiller : votre apparence, ce que l’autre voit, votre performance. Les sexologues parlent de « spectateur de soi ». Ce contrôle protège de la honte, mais il coupe des sensations. Il peut aussi venir d’une éducation où la sexualité était taboue, de remarques passées ou d’un événement difficile. Comprendre d’où il vient et entraîner l’attention à revenir au ressenti aide à lâcher prise.
Oui. Si chaque rapport est vécu comme un examen de son corps, l’envie finit souvent par s’émousser : on trouve des raisons d’éviter, on préfère dormir. Ce n’est pas que le désir pour l’autre a disparu, c’est que le chemin vers lui est encombré par la peur du regard. Travailler sur l’image du corps et sur l’attention pendant l’intimité aide souvent le désir à revenir.
C’est un complexe fréquent et très secret, chez les femmes comme chez les hommes. La diversité des organes génitaux est immense, et le « normal » imaginé vient souvent d’images très sélectionnées. Le complexe se nourrit aussi parfois de moqueries ou de remarques passées. En parler, d’abord à un professionnel si c’est trop difficile à deux, permet de le comprendre et de l’apaiser. Voir la page sur le complexe des organes génitaux.
Les deux approches se rejoignent. Quand le cœur du problème est l’image du corps et le regard de l’autre, un travail psychothérapique est souvent la porte d’entrée. Quand les difficultés sexuelles elles-mêmes sont au premier plan, la sexologie prend une place plus grande. Au cabinet, les deux s’articulent, en individuel ou en couple, au cabinet ou en téléconsultation.
Les travaux cités sur cette page.
Votre corps peut redevenir un lieu de sensations plutôt qu’un objet sous surveillance. Si le chemin vous paraît trop long seul, parlons-en, en individuel ou à deux, au cabinet ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.