La mort d’un parent, d’un conjoint ou d’un enfant : trois deuils, trois manques
Personne ne pleure « quelqu’un » en général. On pleure un père qui sifflotait en faisant la vaisselle, une épouse qui savait où étaient rangés les papiers, un fils qui appelait le dimanche à sept heures. Chaque lien perdu emporte avec lui une place, un rôle, une façon d’être soi. Cette page s’arrête sur trois grands deuils, celui d’un parent, d’un conjoint et d’un enfant, sans oublier les frères, les sœurs et les amis, pour dire ce que chacun fait vivre de particulier.
On ne pleure pas seulement une personne : on pleure ce qu’elle était pour nous
En consultation, il nous arrive souvent de poser une question qui surprend : « Qu’est-ce qu’il était pour vous, que personne d’autre n’est ? » La réponse dit beaucoup du deuil qui commence. Une fille découvre qu’elle a perdu la seule personne qui l’appelait encore par son surnom d’enfant. Un veuf comprend que sa femme était la mémoire du couple, celle qui savait le nom des voisins et la date des anniversaires. Une mère réalise qu’avec son fils est mort le grand-père qu’elle imaginait qu’il deviendrait. Le chagrin est le même mot pour tous ; ce qu’il recouvre ne l’est pas.
Petit exercice pour sentir ces différences. Associez chaque lien à ce qu’il emporte souvent avec lui. Il n’y a là rien de définitif : un parent peut avoir été un ami, un frère un parent de remplacement. C’est une invitation à penser.
La mort d’un parent
La mort du conjoint
La mort d’un enfant
La mort d’un frère ou d’une sœur
La mort d’un ami
En quelques lignes
Le deuil prend la forme du lien perdu : sa place dans la famille, son rôle au quotidien, l’avenir qu’il portait.
Perdre un parent change notre place dans la chaîne des générations ; perdre un conjoint défait la vie quotidienne et le regard d’un témoin ; perdre un enfant bouleverse l’ordre attendu des choses.
Une relation difficile n’allège pas forcément le deuil : elle peut le compliquer.
Les deuils de frères, de sœurs et d’amis sont souvent moins reconnus, et tout aussi réels.
Trois lettres que personne n’enverra
Écrire au disparu est un geste ancien, que beaucoup d’endeuillés font d’eux-mêmes. Les trois lettres qui suivent sont inventées, nourries de ce que nous écoutons depuis des années, sans les mots d’aucun patient. Sous chacune, ce que nous y entendons en tant que cliniciens.
Lettre fictive
Anne, 52 ans, à son père
Papa, j’ai vidé ton garage ce week-end. Il y avait les pots de confiture avec ton écriture sur les étiquettes, « fraise 2019 », et je n’ai pas pu les jeter. Paul voulait garder la perceuse, Sophie la montre, et nous nous sommes disputés comme à dix ans, pour savoir qui tu préférais. Tu aurais levé les yeux au ciel. Je me rends compte que plus personne au monde ne m’appelle « ma puce ». J’ai cinquante-deux ans et je me sens orpheline, ce qui est ridicule, paraît-il.
Lettre fictive
Josiane, 71 ans, à son mari
Mon Jacques, je n’ai toujours pas effacé ton message sur le répondeur. Je l’écoute le soir, quand la maison est trop silencieuse. Je dors de mon côté du lit, je n’ose pas prendre le tien. Les Martin ne nous invitent plus : je crois qu’une femme seule à table les gêne. Hier j’ai réussi à faire la déclaration en ligne, toute seule, tu aurais été fier. Puis j’ai pleuré parce que tu n’étais pas là pour l’être.
Lettre fictive
Karim, 48 ans, à son fils
Yanis, tu aurais eu dix-neuf ans mardi. Ta mère a fait ton gâteau, et ta sœur n’a pas voulu descendre. Je n’arrive pas à aller dans ta chambre, ta mère y passe des heures. On ne se comprend plus très bien, elle et moi. Les gens me demandent si « ça va mieux », comme si c’était une grippe. Je ne sais pas ce que je fais encore là, sauf pour ta sœur. Pour elle, je me lève.
Ce que nous entendons dans la lettre d’Anne
La perte d’un parent, à l’âge adulte, réveille l’enfant que l’on a été. La dispute avec les frères et sœurs autour des objets n’a rien de mesquin : les objets portent l’amour du parent, et le partage rejoue les vieilles questions de préférence. Et cette phrase, « plus personne ne m’appelle ma puce », dit la place perdue : celle de quelqu’un qui a encore un parent devant soi.
Ce que nous entendons dans la lettre de Josiane
Le deuil du conjoint se loge dans les gestes du quotidien : le répondeur, le côté du lit, les papiers que l’autre faisait. Il s’accompagne de pertes en cascade, comme les invitations qui cessent. La fierté d’avoir réussi seule, aussitôt suivie de larmes, montre très bien le double mouvement du deuil : on avance, et chaque pas rappelle l’absence.
Ce que nous entendons dans la lettre de Karim
Un parent qui perd un enfant perd souvent aussi l’accord avec l’autre parent, parce que chacun vit sa peine autrement. La sœur qui ne descend pas rappelle que les frères et sœurs sont en deuil, eux aussi. Et la phrase « je ne sais pas ce que je fais encore là » demande toujours à être entendue et prise au sérieux : elle peut exprimer un épuisement profond ou une idée de mourir.
Quand meurt un père ou une mère : passer en première ligne
La mort d’un parent est le deuil que la plupart des adultes vivront ; c’est sans doute la raison pour laquelle on le banalise. « C’est dans l’ordre des choses », entend-on. C’est vrai, et cela n’enlève rien à la secousse. Quand le dernier parent meurt, beaucoup de nos patients décrivent la même sensation : il n’y a plus personne entre eux et la mort. On devient la génération la plus âgée. On n’est plus l’enfant de personne.
Freud a écrit que L’Interprétation du rêve, son grand livre, était au fond sa réaction à la mort de son père, qu’il tenait pour l’événement le plus important et la perte la plus déchirante d’une vie d’homme. Il pensait à son propre deuil, bien sûr ; nous dirions aujourd’hui d’une vie, tout court. Mais l’intuition reste précieuse en séance : la mort d’un parent remet en mouvement toute l’histoire avec lui, les attentes déçues, les reproches jamais dits, la gratitude jamais exprimée, et parfois des rêves où il revient, vivant, comme si de rien n’était.
Le deuil le plus déroutant est souvent celui d’un parent avec qui la relation était difficile : absent, violent, froid, malade depuis longtemps. On s’attendait à ne rien ressentir, ou à être soulagé, et l’on est submergé. C’est qu’on ne perd pas seulement le parent réel, on perd aussi l’espoir, jusque-là intact, qu’il change un jour, qu’il dise enfin la phrase attendue. Ce deuil-là, celui de ce qui n’a jamais eu lieu, est l’un de ceux que l’écoute analytique accompagne le mieux.
Et vider la maison ?
C’est une épreuve en soi, souvent faite trop vite pour des raisons pratiques. Les objets sont chargés : une écriture sur une étiquette, une odeur dans un manteau, un tiroir de lettres. Rien n’oblige à tout décider tout de suite. Garder une boîte « à trier plus tard » permet de ne pas jeter dans l’urgence ce que l’on regretterait, ni de tout garder par peur de trahir.
La mort du conjoint : perdre le témoin de sa vie
Christian Bobin a écrit La plus que vive après la mort brutale de la femme qu’il aimait. Le titre dit déjà tout : pour celui qui reste, l’autre ne cesse pas d’être vivant, elle l’est même plus que jamais, partout dans la maison, dans chaque geste. Les veufs et les veuves que nous recevons parlent aussi d’une peur qu’ils n’attendaient pas : peur de la nuit, des papiers, de l’avenir, de ne pas y arriver. Avec le conjoint disparaît la personne à qui l’on racontait sa journée, celle qui se souvenait avec nous, celle dont le regard confirmait que notre vie avait eu lieu.
Ce deuil s’accompagne de ce que les cliniciens appellent des pertes secondaires, qui s’additionnent : les revenus, parfois le logement, les amis de couple qui s’éloignent, le rôle social (« on était les Dupont »), les tâches que l’autre assurait et qu’il faut apprendre à cinquante ou quatre-vingts ans. Un jeune veuf avec des enfants devient du jour au lendemain parent seul, sans le temps de pleurer. Une femme âgée, après cinquante ans de vie commune, perd parfois aussi celui qui la reliait au monde extérieur.
On sait que la santé des personnes âgées veuves est plus fragile dans les mois qui suivent le décès du conjoint : on mange moins bien, on dort mal, on ne prend plus ses traitements, on sort moins. Les proches peuvent y être attentifs sans infantiliser. La page dépression de la personne âgée décrit ce qui peut alors se jouer.
Vient un jour, parfois, la question d’aimer à nouveau. Elle arrive avec son lot de culpabilité (« je le trahis »), de regards des enfants, de comparaisons. Aimer quelqu’un d’autre n’efface pas le premier amour ; beaucoup de personnes découvrent qu’il reste une place pour le disparu dans la nouvelle vie, et qu’il n’y a pas à choisir entre les deux.
Les premières fois sans lui, sans elle
La première année d’un deuil est faite d’une suite de « premières fois ». Chacune peut raviver la peine d’un coup, et beaucoup de personnes sont surprises par celles auxquelles elles n’avaient pas pensé. Retournez les cartes.
La mort d’un enfant : l’ordre du monde renversé
Le français a un mot pour l’enfant qui a perdu ses parents, et un pour le conjoint qui a perdu l’autre. Il n’en a pas pour le parent qui a perdu son enfant. Ce manque dit à sa manière ce que tous les parents endeuillés nous disent : c’est la mort qui ne devait pas arriver, contre l’ordre des générations, quel que soit l’âge de l’enfant. Une mère de quatre-vingts ans qui perd son fils de cinquante-cinq ans vit cette inversion avec la même violence.
Quand son fils Anatole est mort, à huit ans, Stéphane Mallarmé a commencé à écrire pour lui un tombeau poétique. Il ne l’a jamais achevé : il en reste des feuillets épars, des fragments, des phrases interrompues, publiés plus de quatre-vingts ans plus tard sous le titre Pour un tombeau d’Anatole. Ce livre impossible à finir ressemble à ce que vivent beaucoup de parents endeuillés : une histoire qui ne se referme pas, un lien que le temps ne desserre pas. Philippe Forest, après la mort de sa fille Pauline, emportée par un cancer à quatre ans, a écrit L’Enfant éternel ; le titre dit la même chose.
On ne cesse pas d’être le parent d’un enfant mort.
La mort d’un enfant met aussi le couple à rude épreuve. Les deux parents vivent la même perte, chacun à sa manière. Elle a besoin d’en parler chaque soir quand lui se mure ; il garde la chambre intacte quand elle ne supporte plus d’y entrer ; l’une veut comprendre, l’autre a besoin certains jours de ne plus y penser. Chacun peut se sentir abandonné par l’autre au pire moment. Et les frères et sœurs, eux, se retrouvent parfois seuls, dans une maison où toute l’attention va au disparu, avec la peur de faire encore de la peine et parfois la culpabilité d’être celui qui reste. Quand c’est un bébé qui est mort, avant la naissance ou dans les jours qui l’ont suivie, voir le deuil périnatal.
Frères, sœurs, amis, grands-parents : les liens qu’on oublie de compter
Un frère, une sœur
On perd le seul témoin de toute son enfance, celui avec qui l’on partageait les mêmes parents, les mêmes souvenirs de vacances, les mêmes blagues incompréhensibles pour les autres. Adulte, on entend surtout « et tes parents, comment vont-ils ? ». Le deuil fraternel est l’un des plus oubliés, alors qu’il touche à l’identité même.
Un ami
Pas de statut, pas de place au premier rang à la cérémonie, parfois pas même un faire-part. Pourtant, un ami est le lien que l’on a choisi, parfois plus proche qu’un frère. Sa mort laisse un chagrin peu reconnu, que l’entourage ne comprend pas toujours. Voir aussi les deuils peu reconnus.
Un grand-parent
Pour un adulte élevé en partie par ses grands-parents, cette mort a la portée de celle d’un parent. Pour un enfant, c’est fréquemment le premier décès qu’il rencontre, et la manière dont les adultes le traversent compte beaucoup. Voir l’enfant en deuil.
Un ex-conjoint, un beau-parent
Le lien n’était plus officiel, mais il comptait, surtout quand on a eu des enfants ensemble. On ne sait pas où se tenir à la cérémonie, ni si l’on peut s’autoriser à pleurer. On le peut.
Exemple fictif : Gérard, soixante-dix-neuf ans, et la mémoire qui flanche
Exemple fictif
Gérard a perdu Simone il y a huit mois, après cinquante-quatre ans de mariage. C’était elle qui gérait les rendez-vous, les courses, les invitations. Depuis, il mange des biscottes le soir, oublie ses clés, rate un rendez-vous chez le dentiste, se trompe de jour. Sa fille s’inquiète : « Papa perd la tête. » Lui répète que « plus rien ne lui fait envie » et qu’il attend « que ça passe ».
Quelle lecture vous semble la plus juste ?
Quand s’inquiéter, pour soi ou pour un proche
Le deuil d’un proche très aimé est long, et la tristesse peut rester vive bien au-delà de la première année, surtout après la mort d’un enfant ou d’un conjoint. La durée seule ne dit pas grand-chose. Ce qui doit alerter, c’est un deuil qui ne bouge plus du tout : une vie entièrement suspendue au disparu, l’impossibilité de reprendre la moindre activité, un sentiment que l’on a perdu une partie de soi qui ne reviendra jamais, une culpabilité ou une colère qui ne laissent aucun répit. La page consacrée aux deuils qui se figent décrit ces situations, et ce qui aide à les remettre en mouvement.
Il arrive aussi qu’on ait envie de rejoindre la personne disparue, ou que l’on ne voie plus de raison de continuer. Ce sont des pensées fréquentes dans les grands deuils. Elles ne doivent jamais rester secrètes.
Si vous allez très mal
En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Au cabinet : pour chacun, et parfois pour tous ensemble
Nous recevons d’abord la personne, avec ce lien-là, cette histoire-là. Parler d’un père n’est pas parler d’une épouse ou d’un fils, et c’est le lien perdu qui oriente le travail. L’écoute analytique laisse le temps de raconter le disparu tel qu’il était, agaçant parfois, aimé toujours, et de dénouer ce qui restait en suspens : l’ambivalence envers un parent, la culpabilité d’avoir survécu à son enfant, la peur de trahir un conjoint en recommençant à vivre.
Si les derniers moments ont laissé des images qui hantent (une chambre d’hôpital, une réanimation, une découverte), notre psychothérapeute, spécialiste du trauma, peut, après un bilan psycho-traumatique, les travailler en EMDR, pour qu’elles cessent de recouvrir tout le reste de la relation. Côté TCC, quelques outils simples servent à rebâtir un quotidien : réorganiser les repas, reprendre une activité, affronter peu à peu ce qui est évité.
Selon les situations
Des parents qui ont perdu un enfant peuvent être reçus en couple, et une famille entière peut venir ensemble, quand le deuil a éloigné les uns des autres : chacune de ces séances dure 80 minutes. Après 60 ans, si la mémoire inquiète, la neuropsychologue du cabinet réalise des évaluations cognitives. Une première rencontre n’engage à rien ; selon où vous vivez, elle se fera à Colombes, en Ardèche, à Pavillons-sous-Bois, ou bien en téléconsultation.
Questions sur ces trois deuils
Pourquoi la mort de mon père me bouleverse-t-elle autant, alors que nous n’étions pas proches ?
Parce qu’on ne perd pas seulement le parent réel, on perd aussi l’espoir que la relation change un jour, que la reconnaissance ou la parole attendue arrive enfin. Ce deuil de ce qui n’a jamais eu lieu est souvent plus douloureux qu’on ne l’imaginait. Il se travaille très bien en séance.
Comment surmonter la perte de sa mère ?
On ne la surmonte pas comme un obstacle : on apprend peu à peu à vivre avec elle, en gardant la mère en soi autrement. Parler d’elle, garder quelques objets, prévoir les dates difficiles et accepter que la peine revienne par moments y aident. Si, au bout de longs mois, plus rien ne bouge dans votre vie, un accompagnement est utile.
Comment vivre après la mort de son conjoint ?
Petit à petit, en acceptant d’être aidé pour les tâches que l’autre assurait, en gardant des liens même quand les invitations se raréfient, et en se donnant le droit de pleurer comme celui de rire. Chez les personnes âgées, il faut veiller à l’alimentation, au sommeil et à l’humeur dans les mois qui suivent.
Peut-on se remettre de la mort de son enfant ?
Les parents endeuillés disent souvent qu’on ne s’en remet pas, mais qu’on apprend à vivre avec. Avec le temps et souvent un accompagnement, la douleur change de forme : elle reste, mais elle laisse de nouveau de la place à la vie, au couple, aux autres enfants. Le lien avec l’enfant, lui, continue.
Est-il trop tôt pour aimer à nouveau après un veuvage ?
Il n’existe pas de délai. Ce qui compte, c’est que la nouvelle relation ne serve pas à fuir le chagrin, et que l’on puisse garder une place au disparu. La culpabilité et le regard des enfants sont fréquents ; ils se parlent, et ils s’apaisent souvent quand chacun comprend que l’on n’efface personne.
Un parent, un conjoint, un enfant, un frère ou un ami vous manque au point de ne plus savoir comment avancer ? Venez nous raconter ce lien : à partir de là, nous verrons ensemble ce qui vous aiderait. En individuel, à deux, en famille, chez nous ou en téléconsultation.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.