Devenir père : trouver sa place auprès du bébé
Pendant des mois, vous avez accompagné une grossesse que vous ne sentiez pas dans votre corps. Puis le bébé est arrivé, et vous vous êtes retrouvé debout dans la chambre, un paquet de couches à la main, à côté d’un duo qui semblait n’avoir besoin de personne. Se sentir à côté est l’une des expériences les plus courantes des nouveaux pères, et de tous les coparents qui n’ont pas porté l’enfant. Cela ne veut pas dire que vous n’avez pas de place : elle se construit, souvent autrement et un peu plus tard, dans les gestes, les nuits, le temps passé seul avec l’enfant. Cette page parle de ce que l’on ose rarement dire, la peur, la jalousie, la fatigue, la déprime qui peut suivre la naissance, le modèle de son propre père, et de ce qui aide à trouver sa place.
Devenir père : pourquoi se sent-on parfois à côté ?
Parce que tout, autour de la naissance, est organisé autour de celle qui porte l’enfant. Les rendez-vous, les examens, les questions des proches, l’attention de la maternité : c’est normal, c’est son corps qui vit la grossesse et l’accouchement. Mais le futur père, ou l’autre mère, se retrouve souvent dans le rôle du soutien, du chauffeur, de celui qui tient la main. On lui demande comment va la mère, rarement comment il va, lui.
Après la naissance, le décalage se prolonge. Quand le bébé est allaité, le lien le plus visible passe par le corps de la mère. Le retour au travail, souvent rapide, fait de lui un parent du soir et du week-end, qui découvre au retour que tout a changé pendant sa journée. Et il arrive avec des modèles anciens : un père qui travaillait beaucoup, ne changeait pas les couches, montrait peu ce qu’il ressentait. Beaucoup d’hommes nous disent qu’ils veulent faire autrement, sans bien savoir comment.
La bonne nouvelle, c’est que la place d’un père ne dépend pas d’un instinct qu’il aurait ou non. Elle se construit en s’occupant de l’enfant : le bain, les nuits, les promenades, les moments seul avec lui où personne ne reprend le geste à sa place. Les études que nous citons plus bas montrent que ce temps transforme le parent lui-même, dans son corps et dans son cerveau.
- Se sentir à côté, au début, est fréquent chez les pères et les coparents ; ce n’est pas le signe qu’ils n’ont pas de place.
- La place se construit par le temps passé à s’occuper du bébé, y compris seul avec lui.
- Les pères peuvent déprimer après une naissance : environ un sur dix selon les études, souvent sous forme d’irritabilité ou de fuite plutôt que de tristesse.
- Leur souffrance compte, pour eux, pour le couple et pour l’enfant : ils sont reçus au cabinet, seuls ou à deux.
Pendant la grossesse : la paternité commence avant le bébé
Pour beaucoup d’hommes, la grossesse reste longtemps abstraite. Le test positif, puis rien de visible pendant des semaines. La première échographie est souvent le vrai moment de rencontre : une silhouette, un cœur qui bat sur l’écran, et soudain la paternité devient réelle. D’autres ne « réalisent » qu’au moment où ils sentent le bébé bouger sous leur main, ou même à la naissance.
Ce n’est pas parce que le corps ne porte pas l’enfant qu’il ne dit rien. La psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, qui a longuement écouté de futurs pères pour son livre La Part du père, paru en 1981, a décrit chez certains d’entre eux une forme psychosomatique de couvade : le corps exprime à sa façon une grossesse qu’il ne vit pas. On appelle aujourd’hui syndrome de couvade ces maux qui apparaissent chez certains futurs pères, nausées, maux de ventre, prise de poids, insomnies, et qui s’effacent après la naissance. Le mot désignait d’abord, chez les anthropologues, des rituels observés dans de nombreuses sociétés, où le père mime ou accompagne l’enfantement. Ces troubles ne sont ni imaginaires ni ridicules : ils disent que l’homme est, lui aussi, en train de traverser quelque chose.
La grossesse est aussi le moment où reviennent les peurs : ne pas être à la hauteur, perdre sa liberté, ne pas savoir protéger, répéter ce que l’on a connu. La page peur de devenir parent les décrit, pour les pères comme pour les mères.
Le corps et le cerveau des pères changent aussi
On a longtemps cru que seules les mères étaient biologiquement transformées par la naissance. Deux études, parmi d’autres, montrent que ce n’est pas le cas.
En 2011, une équipe d’anthropologues a suivi aux Philippines plus de six cents jeunes hommes pendant quatre ans et demi. Ceux qui devenaient pères en couple voyaient leur taux de testostérone baisser nettement, d’environ un quart le matin et d’un tiers le soir, bien plus que chez les hommes restés célibataires et sans enfant. Et parmi les pères, ceux qui passaient au moins trois heures par jour à s’occuper de leur enfant avaient des taux plus bas que ceux qui ne s’en occupaient pas. Les chercheurs y voient l’une des façons dont le corps masculin s’ajuste au soin d’un petit.
En 2014, une équipe israélienne a observé par imagerie cérébrale le cerveau de parents qui regardaient des vidéos de leur bébé : des mères, des pères qui partageaient les soins avec la mère, et des pères en couple d’hommes qui élevaient leur enfant sans mère. Chez ces derniers, une région du cerveau liée à la vigilance émotionnelle, l’amygdale, réagissait aussi fortement que chez les mères. Et chez tous les pères, plus ils passaient de temps à s’occuper directement de leur bébé, plus deux réseaux, celui de l’émotion et celui de la compréhension des intentions d’autrui, travaillaient ensemble.
Ces travaux décrivent des liens, pas des lois, et ils ne disent pas ce qu’un père « devrait » faire. Mais ils confirment ce que nous observons en consultation : la paternité n’est pas un don que l’on aurait ou non, c’est une transformation qui se fait en s’occupant de l’enfant. Cela vaut pour les pères, pour les mères qui n’ont pas porté l’enfant, et pour les parents qui adoptent.
Jalousie, peur, sentiment d’être de trop : ce que les pères n’osent pas dire
Les pères qui viennent nous voir commencent souvent par s’excuser : « Ce n’est pas moi qui ai accouché, je n’ai pas à me plaindre. » Puis viennent des phrases qu’ils n’ont jamais dites à personne. Touchez les cartes : chacune montre ce que cette phrase recouvre souvent, et ce qui aide.
La mère qui n’a pas porté l’enfant, et les autres coparents
Dans un couple de femmes, celle qui n’a pas porté l’enfant vit souvent une expérience proche de celle des pères, avec des difficultés propres. Elle a partagé le projet, parfois le parcours médical, et pourtant on la regarde comme la seconde. On lui demande, parfois sans malice, « mais c’est laquelle, la vraie mère ? ». À la maternité, certaines se sentent invisibles. L’allaitement peut susciter de l’envie, ou au contraire du soulagement, puis de la culpabilité d’être soulagée. Et si le bébé se calme plus vite dans les bras de l’autre, la question de la légitimité revient en force.
Nous recevons aussi des couples de deux pères, chez qui la question de la place se pose autrement : pas de corps qui porte, deux parents qui construisent le lien de la même façon, par les soins, et qui doivent parfois répondre aux regards étonnés de l’entourage. Et des parents seuls, qui sont à la fois le premier et le second parent, sans personne à côté de qui se sentir à côté.
Dans toutes ces configurations, la même idée revient : la place d’un parent ne se mesure pas à ce que son corps a fait pendant la grossesse, mais à ce qu’il fait avec l’enfant, et à la façon dont il est reconnu par l’autre parent. Quand cette reconnaissance manque, ou quand l’un des deux se sent tenu à distance, quelques séances à deux aident souvent à remettre chacun à sa place.
Déprime après la naissance : quand les pères vont mal
La dépression qui entoure la naissance n’est pas réservée aux mères. En 2010, deux chercheurs américains, James Paulson et Sharnail Bazemore, ont rassemblé quarante-trois études portant sur plus de vingt-huit mille pères dans seize pays : environ un père sur dix présentait une dépression pendant la grossesse ou dans l’année qui suivait la naissance. La période de trois à six mois après la naissance était celle où les taux étaient les plus élevés, et la dépression du père allait souvent de pair avec celle de la mère.
Chez beaucoup d’hommes, cette dépression ne ressemble pas à l’image que l’on s’en fait. Plutôt que de la tristesse, on voit de l’irritabilité, des colères pour un rien, une fuite dans le travail, le sport, les écrans ou l’alcool, des maux physiques, un sentiment d’inutilité. La page émotions des hommes décrit ces formes de souffrance qui ne disent pas leur nom. Le thermomètre ci-dessous vous aide à repérer ce qui, chez vous ou chez un proche, peut en relever.
Cette pensée est un signe de souffrance, pas une vérité. N’attendez pas qu’elle passe. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Quand la mère est elle-même déprimée, le père se sent souvent tenu de « tenir pour deux » et ne s’autorise pas à aller mal. C’est pourtant dans ces familles que son propre soutien compte le plus. La page dépression périnatale présente ce que vivent les deux parents et ce qui aide.
Le modèle de son propre père : faire comme lui, ou tout le contraire
Devenir père fait revenir son propre père, qu’il ait été présent ou non. Celui qui a eu un père tendre et disponible s’appuie souvent sur ce souvenir, parfois sans le savoir. Celui qui a eu un père absent, sévère, violent ou imprévisible se retrouve devant une page blanche, ou devant un modèle qu’il refuse de toutes ses forces. « Je sais ce que je ne veux pas faire. Je ne sais pas ce que je veux faire à la place. » Et parfois, un soir de fatigue, il entend sortir de sa bouche une phrase de son père, et il en est glacé.
Prenons Ousmane, 34 ans, un exemple inventé. Son père, arrivé en France jeune, travaillait de nuit et dormait le jour ; Ousmane le voyait peu et ne se souvient d’aucun câlin. Devenu père, il est maladroit avec son fils, s’en veut, et laisse sa compagne faire. En séance, il découvre peu à peu que son père l’aimait sans savoir le montrer, et qu’il peut, lui, inventer ce que son père n’avait pas pu donner. Il commence par une chose simple : le bain du soir, chaque jour, rien qu’à eux deux.
Répéter n’est pas une fatalité, et avoir manqué de père n’empêche pas de devenir un père présent. Mais ces questions se travaillent mieux à voix haute qu’en silence. La page peur de reproduire ce que l’on a vécu avec ses parents les approfondit.
Le couple qui change : de deux à trois
L’arrivée d’un enfant transforme le couple, et pas seulement par la fatigue. Les rôles se redistribuent, souvent de façon plus inégale qu’on ne l’avait prévu. Le désir se met en veille, chez l’un ou chez les deux, à des rythmes qui ne coïncident pas. Les disputes portent sur des détails, la température du bain, la façon de tenir le biberon, et recouvrent des questions plus profondes : qui sait faire, qui décide, qui est reconnu. La page le couple face à l’enfant décrit ces années de réorganisation, et sexualité et couple ce qui arrive au désir.
Un piège revient souvent. Inquiète, la mère reprend chaque geste du père ; découragé, le père finit par laisser faire ; elle se retrouve seule à tout porter et lui à côté. Personne n’a voulu cela. Sortir de ce cercle demande que chacun accepte que l’autre fasse autrement, sans que « autrement » veuille dire « moins bien ». Quelques phrases peuvent aider à prendre sa place sans conflit. Associez chaque situation à une réponse possible.
Exemple fictif : Thibault, 35 ans, père depuis quatre mois
Thibault est inventé, mais ce que vit sa famille est fréquent.
Situation
Depuis la naissance de sa fille, Thibault rentre de plus en plus tard. Il est irritable, s’emporte quand le bébé pleure, boit deux ou trois bières chaque soir « pour décompresser ». Il dort mal, se sent inutile et dit à sa compagne, Mathilde, qu’elle « s’en sort très bien sans lui ». Mathilde est épuisée et lui en veut. Thibault a grandi avec un père distant, qui ne parlait jamais de lui. Il ne voit pas pourquoi il irait voir un psy : « Ce n’est pas moi qui ai accouché. »
Qu’est-ce qui semble le plus utile pour Thibault et sa famille ?
Ce que nous faisons au cabinet pour les pères et les coparents
Les pères et les coparents sont reçus pour eux-mêmes, pas seulement comme soutiens de la mère. On peut venir seul, pendant la grossesse ou après la naissance, pour parler de ce qu’on n’ose pas dire à la maison ; ou à deux, en séances de couple de 80 minutes, quand l’arrivée de l’enfant tend les relations. En thérapie de couple, notre psychothérapeute reste neutre : il ne prend pas parti, il aide chacun à entendre l’autre. Tout peut se faire en téléconsultation, et ce premier rendez-vous ne vous engage à rien.
Quand le père a assisté à une naissance difficile, une césarienne en urgence, une hémorragie, un bébé emmené en réanimation, les images peuvent revenir sans prévenir : l’EMDR, en séances de 80 minutes, permet de les apaiser, et il peut se faire en individuel en parallèle d’une thérapie de couple. La page accouchement difficile ou traumatique évoque aussi ce vécu de témoin. Quand c’est la relation à son propre père qui pèse, l’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, et l’EMDR sur certains souvenirs d’enfance permettent de s’en dégager. Les outils de la TCC aident à agir sur l’irritabilité, la fuite dans le travail ou les écrans, et une consommation d’alcool qui augmente, un sujet que notre psychothérapeute, formé en addictologie, aborde sans jugement.
Si une déprime ou une dépression est au premier plan, nous l’accompagnons, en lien avec le médecin si un traitement est envisagé. Et nous faisons régulièrement le point avec vous sur ce qui change, à la maison comme en vous.
Questions fréquentes des nouveaux pères
Comment trouver sa place de père auprès d’un nouveau-né ?
En s’occupant de lui, y compris seul. La place d’un père se construit dans les gestes quotidiens : le bain, les changes, les nuits, les promenades, les moments où personne ne reprend le geste à sa place. Les études montrent que le temps passé à prendre soin du bébé transforme le parent lui-même. Il aide aussi d’en parler avec l’autre parent : dire ce que l’on souhaite prendre en charge, et accepter de faire autrement sans faire moins bien.
Est-ce normal d’être jaloux de son bébé ?
Oui, c’est fréquent et humain. L’attention, la tendresse et le corps de sa compagne ou de son conjoint se tournent vers le bébé, et l’on peut se sentir délaissé. Cette jalousie réveille parfois une jalousie plus ancienne, celle de l’enfant détrôné par un cadet. Elle ne dit rien de votre amour pour votre enfant. La nommer, sans reproche, et retrouver quelques moments à deux aide beaucoup. Si elle devient envahissante ou se transforme en colère, elle mérite d’être travaillée en séance.
Les pères peuvent-ils faire une dépression post-partum ?
Oui. Une grande synthèse d’études a retrouvé une dépression chez environ un père sur dix pendant la grossesse ou dans l’année qui suit la naissance, avec des taux plus élevés entre trois et six mois après la naissance. Chez les hommes, elle prend souvent la forme d’irritabilité, de colère, de fuite dans le travail, les écrans ou l’alcool, plutôt que de tristesse visible. Elle se soigne bien, et la soigner protège aussi le couple et l’enfant.
Comment devenir père quand on n’a pas eu de père ?
En s’autorisant à inventer. Ne pas avoir eu de modèle n’empêche pas d’être un père présent ; beaucoup d’hommes dans cette situation y mettent même une attention particulière. Ce qui aide, c’est de s’appuyer sur d’autres figures, un grand-père, un oncle, un enseignant, et de regarder ce manque plutôt que de le taire. Quand l’absence ou la dureté de son propre père pèse encore, l’écoute analytique et l’EMDR permettent de s’en dégager pour faire sa place à sa façon.
Quelle place pour la mère qui n’a pas porté l’enfant ?
Une place de parent à part entière, qui se construit comme celle d’un père : par les soins, le temps partagé et la reconnaissance de l’autre mère. Elle peut se sentir moins légitime, surtout pendant l’allaitement ou face aux questions de l’entourage. Ces sentiments sont fréquents et se travaillent. Dire à l’autre mère ce dont on a besoin, se réserver des moments seule avec l’enfant, et, si la tension s’installe, quelques séances de couple aident chacune à trouver sa place.
Mon conjoint s’éloigne depuis la naissance de notre bébé : que faire ?
D’abord essayer de comprendre ce que cache cet éloignement : un sentiment d’inutilité, une peur de mal faire, de l’épuisement, ou une déprime, fréquente chez les pères dans les mois qui suivent la naissance. Le reproche le fait souvent fuir davantage ; une question ouverte, posée à un moment calme, ouvre plus facilement. Proposez-lui un moment régulier avec le bébé. S’il est irritable, boit davantage ou dit qu’il est de trop, une consultation, seul ou à deux, est utile.
Références
Les travaux et ouvrages cités sur cette page.
- Geneviève Delaisi de Parseval, La Part du père, Seuil, 1981.
- James F. Paulson et Sharnail D. Bazemore, « Prenatal and postpartum depression in fathers and its association with maternal depression: a meta-analysis », JAMA, 303(19), 2010, p. 1961-1969. doi.org/10.1001/jama.2010.605
- Lee T. Gettler, Thomas W. McDade, Alan B. Feranil et Christopher W. Kuzawa, « Longitudinal evidence that fatherhood decreases testosterone in human males », Proceedings of the National Academy of Sciences, 108(39), 2011, p. 16194-16199. doi.org/10.1073/pnas.1105403108
- Eyal Abraham, Talma Hendler, Irit Shapira-Lichter, Yaniv Kanat-Maymon, Orna Zagoory-Sharon et Ruth Feldman, « Father’s brain is sensitive to childcare experiences », Proceedings of the National Academy of Sciences, 111(27), 2014, p. 9792-9797. doi.org/10.1073/pnas.1402569111
Une place qui se construit, et qui se parle
Se sentir à côté, avoir peur, aller mal après une naissance : tout cela peut se dire, et se travailler. Un premier rendez-vous, seul ou à deux, au cabinet ou en téléconsultation, permet de comprendre ce qui vous retient et de trouver votre façon d’être parent.