Celui qui contient une critique
Un client, un supérieur, un collègue pointe une erreur. Répondre, c’est la reconnaître. On attend « d’avoir la tête à ça », et la réponse tardive devient une seconde faute.
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On peut passer une journée entière à travailler sans toucher à la seule chose qui comptait. Les mails ont été traités, deux réunions suivies, le tableur rangé ; le rapport, lui, attend sur le bureau depuis trois semaines, et le soir on se couche tard pour « avoir enfin un moment à soi ». La procrastination au travail se cache souvent derrière l’activité. Cette page la regarde d’abord dans l’agenda d’une journée ordinaire, puis s’arrête sur le dossier évité, la boîte mail, la maison devenue bureau, et sur ce qui, dans l’organisation elle-même, fabrique du report.
Exemple fictif. Aurélien, 36 ans, coordonne des projets informatiques pour une mutuelle et travaille chez lui deux jours par semaine. Un lundi soir, il a rempli son agenda du mardi avec soin : une seule tâche importante, la note de cadrage que sa responsable attend pour vendredi. Nous lui avons demandé, comme nous le faisons souvent, de mettre en regard ce qui était prévu et ce qui a réellement eu lieu. La troisième colonne, c’est ce que nous y avons entendu ensemble.
| Créneau | Prévu | Réellement | Ce qui se jouait |
|---|---|---|---|
| 9 h - 10 h | Mails, « pour avoir l’esprit libre » | Trente-deux messages traités. Les deux qui inquiètent (un client fâché, une question de la responsable) sont remis en « non lu ». | Le tri a mis de côté exactement ce qui pèse. L’esprit, lui, n’est pas libre du tout. |
| 10 h - 12 h | Note de cadrage, partie 1 | Lecture de la note de l’an dernier « pour s’inspirer », puis des comptes rendus qui y renvoient. Visio d’équipe, caméra coupée, une machine à laver lancée. | Se documenter ressemble au travail au point de s’y confondre. La maison, elle, offre des tâches qui se terminent. |
| 14 h - 16 h | Note de cadrage, partie 2 | Réorganisation des dossiers partagés, un tableau de suivi tout neuf, avec des couleurs. | Organiser l’outil plutôt que toucher au contenu : on avance sans jamais rencontrer ce qui inquiète. |
| 16 h 30 | Relecture | Trois paragraphes écrits, deux effacés. Une lourdeur dans la poitrine, un goûter. | Le moment le plus précieux de la journée : l’émotion apparaît au contact de la tâche. |
| Soir | Fin de journée à 18 h | Ordinateur fermé à 19 h, rouvert à 22 h « pour rattraper », téléphone au lit jusqu’à une heure et demie. | Sans trajet ni porte, la culpabilité suit dans la cuisine, puis dans la chambre. |
Personne ne pourrait dire qu’Aurélien s’est tourné les pouces : il a abattu du travail. Mais l’agenda montre une journée organisée, presque à son insu, autour d’un centre vide. En séance, c’est la ligne de 16 h 30 qui nous a retenus. Cette lourdeur dans la poitrine, de quoi était-elle faite ? Il a fini par dire qu’il n’était pas d’accord avec le projet qu’il devait présenter, et qu’il n’avait jamais osé le dire. La note n’était pas difficile à écrire : elle était difficile à signer. L’exercice du « prévu et réel » se fait en dix minutes, le soir, sur un papier plié en deux. Il apprend souvent plus qu’un mois de bonnes résolutions.
Dans un discours de 1954, le président américain Dwight Eisenhower citait un ancien président d’université : ce qui est important est rarement urgent, et ce qui est urgent rarement important. La formule a fait fortune dans les manuels d’organisation, souvent sous la forme d’un tableau à quatre cases que tout le monde connaît et que presque personne n’utilise. Ce qu’elle contient de plus juste, à nos yeux, tient dans une remarque d’ordre clinique : au travail, l’urgent se fait entendre. Le message qui arrive sonne, le collègue passe la tête par la porte, la visio commence dans deux minutes. Le projet de fond, lui, ne dit rien. Il attend en silence jusqu’au jour où il devient urgent à son tour, et il faut alors le bâcler.
Le piège est particulièrement cruel pour les personnes consciencieuses. Laisser une demande sans suite leur coûte, et c’est une qualité précieuse dans une équipe. Mais cette disponibilité devient une manière très honorable de ne jamais s’asseoir devant ce qui inquiète : on rend service, on dépanne, on répond dans l’heure, et la journée se referme sans qu’on ait eu « une minute à soi » pour le dossier. Les rangements, les recherches sans fin et autres tâches refuges jouent le même rôle. Quand quelqu’un nous dit « je n’ai jamais le temps de m’y mettre », il nous arrive de demander : « Et si ce temps vous tombait du ciel demain matin, que sentiriez-vous en ouvrant le fichier ? » La réponse éclaire souvent davantage que l’agenda.
Un dossier évité n’est jamais seulement un dossier. Il porte une charge, et c’est elle qu’on repousse. Voici six tâches que l’on retrouve très souvent au fond des tiroirs professionnels. Retournez chaque carte pour découvrir ce qui pèse, et le premier geste qui aide en général.
On remarque que le premier geste n’est presque jamais « s’y mettre pour de bon ». C’est une action plus petite, qui traite la charge plutôt que le volume : poser une question, montrer un brouillon, préparer trois phrases. Quand la charge a diminué, le travail lui-même devient faisable. Les tâches qui seront jugées ont leur page, perfectionnisme et peur de rater ; les décisions qui traînent sont traitées dans oser décider.
Pourquoi la messagerie attire-t-elle autant, au point qu’on la consulte sans même l’avoir décidé ? Le psychologue américain B. F. Skinner a montré, chez l’animal, qu’une récompense imprévisible entretient un comportement bien plus solidement qu’une récompense régulière. La boîte mail fonctionne exactement ainsi : la plupart des messages sont sans intérêt, mais de temps en temps arrive une bonne nouvelle, une demande intéressante, un mot gentil. Chaque coup d’œil est un petit ticket de loterie. On comprend qu’il soit difficile de lui préférer une note de cadrage, dont la récompense est lointaine et incertaine.
Il y a ensuite les messages qu’on n’ouvre pas, ou qu’on remarque « non lus » après les avoir lus. Ils restent en gras, en haut ou au milieu de la liste, et chaque fois que l’œil passe dessus, une petite décharge de malaise rappelle leur présence. Ils sont rarement nombreux. Nous en voyons surtout quatre familles :
Un client, un supérieur, un collègue pointe une erreur. Répondre, c’est la reconnaître. On attend « d’avoir la tête à ça », et la réponse tardive devient une seconde faute.
Une demande qu’on ne veut pas accepter. Tant qu’on ne répond pas, on n’a refusé personne. Voir l’affirmation de soi.
Plus il vieillit, plus il faudrait s’excuser, donc plus il est difficile d’y répondre. C’est la boule de neige classique du report.
Pas de réponse évidente, une décision à prendre ou une information à chercher. On le garde « pour quand on aura le temps de bien y répondre ».
Quelques habitudes allègent beaucoup cette part du travail. Ouvrir sa messagerie à des moments choisis, deux ou trois fois par jour, plutôt que la laisser ouverte en permanence ; commencer la matinée par une heure sur la tâche de fond, avant les mails, quand c’est possible. Répondre aux messages flous par un accusé d’attente honnête (« Bien reçu, je vous réponds jeudi ») qui transforme une dette indéfinie en rendez-vous. Et traiter les messages en gras en premier, au moment de la journée où l’on a le plus d’énergie : cinq minutes de désagrément valent mieux que des semaines de petites décharges.
Le télétravail a apporté à beaucoup de gens un vrai soulagement : moins de transports, plus de calme, plus de souplesse. Il a aussi supprimé, sans qu’on y prenne garde, des repères qui faisaient une grande partie du travail de démarrage. Le trajet du matin servait de sas : on quittait la maison, on devenait peu à peu « au travail ». Le regard des collègues, même distrait, aidait à rester sur sa tâche. L’heure du départ fermait la journée. À la maison, il n’y a plus ni sas, ni regard, ni porte : il y a le lave-vaisselle à vider, le colis à récupérer, le lit défait, et l’ordinateur sur la table où l’on dînera ce soir.
Les personnes qui procrastinent en télétravail décrivent souvent la même chose : la journée ne commence jamais vraiment, et ne se termine jamais non plus. On travaille un peu à 22 heures pour se faire pardonner la matinée. Quelques repères reconstruisent ce que les murs du bureau faisaient seuls :
Reste la dernière ligne de l’agenda d’Aurélien, celle où le téléphone l’accompagne au lit bien après minuit. La psychologue néerlandaise Floor Kroese et ses collègues ont décrit ce report du coucher sans raison extérieure ; les internautes chinois ont trouvé une expression que l’on traduit souvent par « procrastination de revanche ». La revanche, c’est celle qu’on prend sur une journée où l’on n’a rien choisi : on vole quelques heures au sommeil pour avoir, enfin, un temps à soi. L’idée est juste et le prix est lourd, car la fatigue du lendemain rend chaque tâche plus difficile à commencer. La vraie réponse n’est pas une alarme pour se coucher, mais un peu de temps choisi pendant la journée elle-même.
Pensez à vos deux ou trois dernières semaines de travail, au bureau ou chez vous. Aucun profil n’est meilleur qu’un autre ; le résultat indique simplement vers quelles pistes regarder d’abord. Quiz pédagogique, ni test validé ni diagnostic : rien n’est enregistré.
Il serait injuste de tout ramener à la psychologie individuelle. Certaines organisations du travail produisent de la procrastination comme une usine produit des pièces. La chercheuse américaine Gloria Mark, qui étudie depuis des années la façon dont nous travaillons devant les écrans, a montré à quel point l’attention se fragmente dans les bureaux modernes : on passe d’une fenêtre à l’autre en permanence, et après une interruption, revenir pleinement à la tâche de départ prend du temps. Une journée découpée en tranches de dix minutes par les réunions et les messages ne laisse aucune place aux tâches qui demandent deux heures de suite.
D’autres situations reviennent souvent dans ce que nous entendons : des priorités contradictoires données par deux responsables, des demandes floues suivies de reproches précis, des tâches dont personne ne lit le résultat, un sentiment d’injustice, un conflit jamais traité. Dans ces contextes, repousser ne relève pas d’un trait de caractère : c’est parfois la seule manière qu’a trouvée la personne de signaler un malaise qu’elle ne peut pas formuler. Le regard analytique sur ce « non » silencieux, et sur le rapport à l’autorité, a sa page : le regard analytique sur la remise à plus tard.
Les indépendants, eux, vivent l’inverse : personne n’interrompt, mais personne n’attend. Le devis à envoyer, la relance d’un client, la comptabilité du trimestre, la prospection : aucune de ces tâches n’a de chef pour la réclamer. Beaucoup découvrent qu’ils avaient besoin d’un cadre extérieur bien plus qu’ils ne le pensaient, et qu’il faut se le fabriquer (un collègue avec qui faire le point chaque lundi, des échéances annoncées à des clients).
Les deux se ressemblent au début. La procrastination touche surtout certaines tâches, celles qui portent une charge particulière ; l’épuisement touche tout, s’accompagne d’une fatigue que le week-end ne répare plus, d’un détachement, parfois d’un cynisme qu’on ne se connaissait pas. Quand l’énergie elle-même manque, il faut regarder du côté du burn-out. Au cabinet, c’est le bilan psychologique, mené par le psychothérapeute, qui permet de trancher.
Exemple fictif
Exemple fictif : Bérénice, 44 ans, dirige un petit service dans une collectivité. Elle doit répondre à un appel d’offres important dans trois semaines. Elle a délégué les parties techniques, qui sont prêtes. La partie qu’elle doit écrire elle-même, la vision du projet, n’a pas commencé. Elle reste tard au bureau pour aider son équipe sur d’autres dossiers, dort mal, et pense « je m’y mettrai ce week-end » depuis trois week-ends. Elle a été promue il y a un an, après le départ de son ancienne cheffe, qu’elle admirait.
Si vous la receviez, que chercheriez-vous d’abord à comprendre ?
Ceux qui consultent pour un travail qui n’avance plus arrivent souvent avec un aveu : « J’ai lu tous les livres sur l’organisation. » Elles n’ont pas besoin d’un livre de plus. Nous commençons volontiers par regarder ensemble une ou deux journées réelles, dans l’esprit de l’agenda d’Aurélien, pour repérer le moment précis où la tâche devient lourde et ce qui s’y joue.
À partir de là, plusieurs fils se tissent. Les techniques issues des TCC offrent des prises immédiates : découpage, plages protégées, gestion de la messagerie, exposition progressive aux appels et aux mails redoutés. L’écoute analytique, elle, prête l’oreille à ce que le travail rejoue : le regard d’un parent exigeant dans celui d’un supérieur, une rivalité, une loyauté, une place qu’on n’ose pas occuper. Quand une humiliation professionnelle, un harcèlement ou un licenciement brutal ont laissé une trace vive, l’EMDR permet de les retraiter, et de préparer une situation redoutée comme une présentation ou un entretien (voir le scénario du futur).
Quand on hésite entre épuisement, anxiété ou procrastination, le psychothérapeute peut proposer un bilan psychologique, faisable en téléconsultation. Si une difficulté d’attention ancienne fait penser à un TDAH, c’est la neuropsychologue qui évalue, au cabinet, après un entretien préalable. Les horaires et la fréquence des séances tiennent compte de vos contraintes professionnelles, et des points d’étape permettent de mesurer ensemble le chemin fait. La page notre approche en dit davantage.
Commencez par repérer ce que porte la tâche évitée (un conflit, un jugement, un flou, de l’ennui), puis traitez cette charge par un geste court : poser une question, montrer un brouillon, préparer trois phrases. Protégez une première heure de la journée pour la tâche de fond, ouvrez la messagerie à des moments choisis, et faites de petites pauses franches plutôt que des distractions.
Parce que le télétravail retire des repères qui faisaient une partie du travail de démarrage : le trajet qui sert de sas, le regard des collègues, l’heure de départ. À la maison, chaque tâche domestique offre une échappée concrète. Un faux trajet, un poste réservé, une première heure protégée et un rituel de fin de journée reconstruisent ces repères.
Les mails laissés en attente contiennent souvent un reproche, une demande à refuser, une réponse qui demande réflexion, ou un retard qui rend l’excuse de plus en plus lourde. Les traiter en premier, quand l’énergie est la plus haute, et répondre aux messages flous par un accusé d’attente avec une date, évite qu’ils pèsent pendant des semaines.
C’est le fait de repousser l’heure de se coucher sans raison extérieure, en restant sur son téléphone ou devant un écran, pour récupérer un temps à soi après une journée où l’on n’a rien choisi. La fatigue qui suit rend les tâches du lendemain plus difficiles à commencer. Ménager du temps choisi pendant la journée aide plus qu’une alarme.
Elle peut en être un des premiers signes, quand elle s’étend à toutes les tâches et s’accompagne d’une fatigue que le repos ne répare plus, d’un détachement ou d’un cynisme nouveaux. Au cabinet, le psychothérapeute peut faire un bilan psychologique pour distinguer procrastination, anxiété et épuisement.
Si vos journées se remplissent sans que l’essentiel avance, si un dossier vous suit jusque dans votre lit, une première rencontre, sans engagement, permet de regarder ce qui se joue et de décider ensemble d’une suite. En consultation ou par écran interposé.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.