Bigorexie : ne jamais se trouver assez musclé
Il s’entraîne six jours sur sept, pèse son riz, prend ses mesures de bras chaque dimanche, porte deux tee-shirts l’un sur l’autre pour paraître plus large. Ses amis le trouvent « énorme » ; lui se voit « tout fin ». On appelle parfois cela la bigorexie, ou anorexie inversée ; les cliniciens parlent de dysmorphie musculaire. Cette page n’est pas un procès de la musculation : le sport fait du bien à la grande majorité de celles et ceux qui le pratiquent. Elle s’adresse à ceux pour qui le miroir de la salle est devenu un juge, et le corps, un chantier qui n’est jamais terminé.
Bigorexie, dysmorphie musculaire : de quoi parle-t-on ?
La bigorexie désigne une préoccupation envahissante : l’idée que son corps est trop petit, trop maigre, pas assez musclé, alors que les autres le voient souvent comme normal ou même très musclé. Le mot, formé sur l’anglais big et sur « anorexie », est courant dans les médias. Les classifications psychiatriques parlent de dysmorphie musculaire et la rangent parmi les formes de la dysmorphophobie, cette préoccupation obsédante pour un défaut que les autres ne voient pas ou trouvent minime. Elle concerne surtout des hommes, et plus rarement des femmes.
Ce qui la distingue d’une passion pour la musculation, ce n’est ni le nombre de séances ni la taille des bras. C’est le rapport au corps et à l’entraînement : une insatisfaction qui ne s’apaise jamais, quel que soit le résultat ; une anxiété forte quand une séance saute ; une alimentation qui devient une règle rigide plutôt qu’un plaisir ; des sorties, des repas, des relations sacrifiés à l’entraînement ; et la honte d’être vu, alors même que l’on travaille pour être regardé.
Nous voyons des personnes très différentes : des adolescents qui ont commencé la salle après des moqueries sur leur maigreur, des trentenaires dont le sport a pris la place d’une rupture ou d’un deuil, des pratiquants confirmés qui ne comprennent pas pourquoi ils ne se trouvent jamais assez « secs ». Ce qu’ils ont en commun, c’est de souffrir de quelque chose que leur entourage envie souvent. Il est très difficile de se plaindre d’un corps que tout le monde complimente.
D’où vient l’expression « anorexie inversée » ?
En 1993, le psychiatre américain Harrison Pope et ses collègues interrogent 108 culturistes. Ils découvrent que certains d’entre eux, pourtant très musclés, se décrivent comme petits et chétifs, refusent de se montrer en public et vivent leur corps avec angoisse. Ils parlent alors de reverse anorexia, « anorexie inversée » : comme dans l’anorexie mentale, l’image intérieure du corps ne correspond pas à ce que voient les autres, mais dans l’autre sens.
En 1997, la même équipe propose le terme de muscle dysmorphia, dysmorphie musculaire, et la décrit comme une forme méconnue de dysmorphophobie, avec des critères précis. Trois de ces chercheurs, Harrison Pope, Katharine Phillips et Roberto Olivardia, publient ensuite en 2000 un livre grand public, The Adonis Complex, consacré aux préoccupations corporelles des hommes. Depuis, la dysmorphie musculaire figure dans le DSM-5 comme une précision du diagnostic de dysmorphophobie.
Ce petit historique a une conséquence pratique : la bigorexie n’est pas une « mode » ni une invention des réseaux sociaux. C’est une souffrance décrite depuis plus de trente ans, qui a ses mécanismes et qui se travaille. Les réseaux, avec leurs corps retouchés et leurs transformations spectaculaires, ont pu en revanche lui donner un terrain plus vaste : voir réseaux sociaux et filtres.
Le sport m’aide-t-il encore, ou me tient-il ?
Le sport a des bienfaits immenses : sur l’humeur, le sommeil, l’anxiété, la confiance. Jusqu’à un certain point, plus on s’y investit, plus on en profite. Au-delà, la courbe s’inverse : l’entraînement cesse de nourrir et commence à coûter. Déplacez le curseur selon la place que prend le sport dans votre vie aujourd’hui (temps, pensées, renoncements), et regardez où vous vous situez.
Beaucoup de pratiquants se situent dans la zone d’équilibre, et c’est une très bonne nouvelle. Si vous êtes à droite de la courbe, la suite de la page vous concerne particulièrement.
Les signes de la bigorexie qui doivent alerter
Pris isolément, aucun de ces signes ne suffit. C’est leur accumulation, leur rigidité et la souffrance qui les accompagne qui comptent. Touchez les cartes.
De la passion à la contrainte : où en êtes-vous ?
Entre l’amateur heureux et la dysmorphie musculaire, il existe de nombreux degrés. Faites glisser le curseur et repérez la description qui vous ressemble le plus.
Pourquoi le corps n’est-il jamais assez musclé ?
Si le corps n’est jamais assez, c’est souvent parce que ce n’est pas seulement le corps qui est en jeu. Dans les histoires que nous entendons, la musculature vient fréquemment répondre à autre chose.
- Une armure. Beaucoup ont commencé la musculation après avoir été moqués pour leur maigreur, harcelés, frappés, ou après s’être sentis impuissants face à une situation. Les muscles promettent qu’on ne sera plus jamais ce garçon-là. Voir moqueries et harcèlement sur le physique.
- Une preuve de valeur. Quand on doute de ce que l’on vaut, un corps visible, mesurable, comparable, offre une réponse chiffrée. Mais un chiffre n’apaise jamais longtemps le doute : il faut toujours le battre.
- Un contrôle. Dans une vie où beaucoup échappe (le travail, l’amour, la famille), le corps est un territoire que l’on maîtrise. La rigidité de l’entraînement protège de l’imprévu, au prix d’une liberté perdue.
- Une identité. « Je suis celui qui s’entraîne. » Quand toute l’image de soi repose sur le corps, une blessure ou une pause menace bien plus que des muscles : elle menace le sentiment d’exister.
- Un idéal de virilité. Les modèles masculins proposés par les films, les jeux vidéo et les réseaux sont devenus plus massifs au fil des décennies. On se mesure à des corps d’exception, parfois obtenus avec des produits ou des retouches.
Une écoute analytique permet d’aller plus loin dans ce que ces muscles viennent dire : un idéal impossible à rejoindre, une rivalité avec un père ou un frère, une peur de la fragilité, de la dépendance, du désir des autres. Pour comprendre comment l’idéal se construit dans la psychanalyse, voir le corps dans la psychanalyse. Et pour les complexes masculins plus largement, les complexes des hommes.
Compléments, stéroïdes, restrictions : quand le corps est mis en danger
La dysmorphie musculaire pousse parfois à chercher des raccourcis. Les ouvrages médicaux signalent que des personnes concernées utilisent des stéroïdes anabolisants et divers produits ou compléments, avec des risques potentiellement importants pour la santé. D’autres alternent des phases de « prise de masse » et de « sèche » avec des restrictions alimentaires sévères, des périodes de jeûne, une déshydratation avant une photo ou une compétition.
Nous ne faisons pas la morale. Nous savons que ces produits circulent dans certaines salles, qu’ils sont présentés comme banals, et que la honte d’en prendre empêche souvent d’en parler. En séance, on peut tout dire, y compris cela, sans jugement. Le cabinet travaille en lien avec les médecins, qui évaluent les effets sur le corps. Le psychothérapeute du cabinet est formé à l’addictologie, ce qui permet de prendre en compte la dimension de dépendance que peuvent prendre l’entraînement, les compléments ou les produits. Voir aussi les addictions sans produit.
Il existe aussi un sport compulsif qui n’a pas pour but de grossir mais de maigrir : courir pour « brûler » ce que l’on a mangé, s’imposer des séances pour compenser un repas. Il est souvent lié à un trouble des conduites alimentaires, avec des enjeux différents. Pour faire la différence, voir complexe, dysmorphophobie, TCA : quelles différences ? et le dossier troubles alimentaires.
Malaise, douleurs dans la poitrine, palpitations après la prise de produits, restriction alimentaire sévère, idées noires quand le corps ne répond pas : ces situations ne doivent pas attendre. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Exemple fictif : Kevin, 24 ans, « toujours trop fin »
Une situation inventée pour ce guide, à partir de ce que nous entendons en consultation.
Situation
Kevin s’entraîne depuis le lycée, où on l’appelait « le cure-dent ». Il fait aujourd’hui six séances par semaine, se photographie chaque matin, mesure ses bras le dimanche. Il a manqué l’anniversaire de sa compagne pour ne pas rater une séance de jambes, et refuse d’aller à la plage cet été : « Je suis encore trop fin. » Ses amis lui demandent ses conseils, ce qui le met mal à l’aise. Un collègue de salle lui a proposé « un petit cycle » pour passer un palier ; il y pense.
Qu’est-ce qui pourrait l’aider le plus ?
Et les femmes ? Muscles, « fessiers » et corps idéal
La dysmorphie musculaire au sens strict touche plus rarement les femmes. Mais les préoccupations corporelles féminines liées au sport se sont transformées : à côté de l’injonction à la minceur, on voit aujourd’hui des idéaux de corps « tonique », « sec » et très dessiné, avec des zones précises à développer. Certaines femmes vivent alors des cercles très proches de ceux décrits plus haut : séances que l’on ne peut pas manquer, alimentation pesée, photos de progression comparées à celles d’influenceuses, impression de n’être jamais assez « faite ».
Exemple fictif : Laura, 29 ans, coach sportive, se dit « en paix avec son corps » sur ses réseaux. En séance, elle raconte qu’elle n’a pas pris de dessert depuis deux ans et qu’elle a peur de grossir si elle se blesse. Son métier rend la question plus délicate encore : son corps est aussi sa vitrine professionnelle. Le travail a consisté à séparer ce qui relève de son métier et ce qui relève de sa peur, et à remettre de la souplesse dans ses règles. Si l’alimentation est au premier plan, la question d’un trouble des conduites alimentaires mérite d’être posée.
Bigorexie : comment nous accompagnons, sans vous enlever le sport
Notre objectif n’est pas de vous éloigner de la salle. C’est que vous puissiez y aller par envie, et pas par peur. Nous construisons l’accompagnement avec vous, en associant plusieurs approches.
Comprendre
- Un bilan psychologique, réalisé par notre psychothérapeute, pour faire la part entre passion exigeante, sport compulsif, dysmorphie musculaire, trouble alimentaire ou dépendance.
- Une écoute analytique nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, pour entendre ce que l’armure musculaire protège.
- L’EMDR, en séances de 80 minutes, pour retraiter les humiliations et les moments d’impuissance qui ont donné sa force à l’insatisfaction.
Agir
- Les outils de la TCC pour réduire pas à pas les vérifications (photos, mesures, miroirs) et les évitements (plage, vestiaires).
- Des expériences concrètes : manquer volontairement une séance, manger un repas non pesé, partir un week-end, et observer ce qui se passe vraiment.
- Un travail en lien avec les médecins quand des produits ou des restrictions ont mis le corps en danger, avec votre accord.
Pour les adolescents qui se lancent dans une pratique intensive, notre pédopsychothérapeute reçoit le jeune seul, et les parents à d’autres moments. Quand le couple souffre des contraintes de l’entraînement, des séances à deux, de 80 minutes, sont possibles. Tout peut se faire en téléconsultation. Voir aussi notre façon d’accompagner les complexes.
- La bigorexie, ou dysmorphie musculaire, est une forme de dysmorphophobie décrite depuis les années 1990, surtout chez les hommes.
- Ce n’est pas la quantité de sport qui compte, mais l’insatisfaction permanente, la rigidité et les renoncements.
- Les muscles répondent souvent à autre chose : une humiliation, un doute sur sa valeur, un besoin de contrôle.
- L’accompagnement ne vise pas à arrêter le sport, mais à lui rendre sa place de plaisir.
Questions fréquentes sur la bigorexie
Comment savoir si je suis bigorexique ?
Quelques questions aident : vous trouvez-vous trop petit ou pas assez musclé alors que votre entourage vous trouve très musclé ? Pensez-vous à votre corps une grande partie de la journée ? Une séance manquée vous angoisse-t-elle fortement ? Avez-vous renoncé à des sorties, des repas, des vacances à cause de l’entraînement ? Vous entraînez-vous blessé ? Si plusieurs réponses sont oui, cela peut évoquer une dysmorphie musculaire. Seul un échange avec un clinicien permet d’en juger ; un bilan psychologique peut être proposé au cabinet.
Quelle est la différence entre bigorexie et passion pour la musculation ?
La passion apporte du plaisir, de la fierté, de la sociabilité, et elle laisse de la souplesse : on peut manquer une séance, partir en vacances, manger au restaurant. Dans la bigorexie, le corps n’est jamais satisfaisant, l’entraînement et l’alimentation deviennent des règles rigides, l’anxiété monte quand on ne peut pas s’entraîner, et la vie se rétrécit. La différence ne tient pas au nombre de séances, mais à la liberté que l’on garde vis-à-vis d’elles.
La bigorexie touche-t-elle aussi les femmes ?
La dysmorphie musculaire au sens strict concerne surtout des hommes, plus rarement des femmes. Mais beaucoup de femmes vivent des préoccupations voisines autour d’un corps « tonique » et très dessiné : séances obligatoires, alimentation pesée, comparaison permanente avec des images, peur de perdre ses résultats. Quand l’alimentation passe au premier plan, il est utile de se demander s’il s’agit d’un trouble des conduites alimentaires, dont la prise en charge a ses particularités.
Peut-on guérir de la bigorexie sans arrêter le sport ?
Oui, et c’est le plus souvent l’objectif. Le sport reste une ressource précieuse pour l’humeur et le sommeil. Le travail porte sur la place qu’il occupe : réduire les vérifications, assouplir les règles alimentaires, accepter des pauses, retrouver des moments de vie sans lien avec le corps, et comprendre ce que les muscles venaient protéger. Les outils de la TCC, l’EMDR et l’écoute analytique se complètent dans ce travail, au rythme de chacun.
Mon fils de 16 ans ne pense qu’à la salle et aux protéines : faut-il s’inquiéter ?
Un intérêt fort pour la musculation à l’adolescence est fréquent et souvent positif. Ce qui doit alerter : des repas refusés en famille, un isolement, une angoisse quand il ne peut pas s’entraîner, des remarques très dures sur son propre corps, des achats de produits ou des questions sur les stéroïdes. Parlez-en avec lui sans le juger ni le moquer. Si ces signes s’installent, notre pédopsychothérapeute peut le recevoir seul, et vous recevoir à d’autres moments.
Références
Les travaux évoqués sur cette page.
- Pope, H. G., Katz, D. L., & Hudson, J. I. (1993). « Anorexia nervosa and “reverse anorexia” among 108 male bodybuilders ». Comprehensive Psychiatry, 34(6), 406–409. DOI : 10.1016/0010-440X(93)90066-D.
- Pope, H. G., Gruber, A. J., Choi, P., Olivardia, R., & Phillips, K. A. (1997). « Muscle Dysmorphia: An Underrecognized Form of Body Dysmorphic Disorder ». Psychosomatics, 38(6), 548–557. DOI : 10.1016/S0033-3182(97)71400-2.
- Pope, H. G., Phillips, K. A., & Olivardia, R. (2000). The Adonis Complex: The Secret Crisis of Male Body Obsession. New York : Free Press.
- Manuel MSD, version pour les professionnels de santé : « Dysmorphophobie » (forme avec dysmorphie musculaire).
Retrouver le plaisir de s’entraîner
Vous avez construit ce corps avec une énergie considérable. Cette énergie peut servir autre chose que la lutte contre le miroir. Un premier rendez-vous, sans engagement, au cabinet ou en téléconsultation, permet de comprendre ce qui se joue.