Se voir en visioconférence : quand son propre visage à l’écran devient insupportable
La réunion a commencé il y a dix minutes et vous n’avez presque rien entendu. Vos yeux reviennent sans cesse au petit rectangle en bas à droite : ce menton, cette lumière qui creuse les cernes, ce nez qui paraît plus large qu’au miroir. Vous reculez la chaise, vous inclinez l’écran, vous finissez par couper la caméra en prétextant une connexion fragile. Si vous ne supportez pas de vous voir en visio, vous n’êtes ni vaniteux ni fragile : la visioconférence vous place dans une situation qu’aucun être humain n’avait connue avant elle, se regarder pendant qu’on est regardé, des heures durant, à travers un objectif qui déforme. Cette page explique ce que la caméra fait réellement à un visage, pourquoi la vignette aimante le regard, quand ce malaise devient une préoccupation envahissante, et ce qui aide à retrouver la conversation.
Parce que, pour la première fois de l’histoire, une conversation s’accompagne d’un miroir. Pendant des millénaires, on a parlé aux autres sans se voir : on sentait son visage de l’intérieur, par ses mouvements, sa chaleur, ses tensions, et l’on s’en faisait une idée vague, plutôt indulgente. Le miroir existait, mais on s’y regardait seul, quelques instants, en choisissant l’angle et la lumière. La visioconférence a supprimé cette séparation. Elle installe votre reflet au milieu de l’échange, en temps réel, sous un éclairage que vous ne choisissez pas vraiment, pendant que d’autres vous regardent.
Le chercheur Jeremy Bailenson, qui dirige un laboratoire consacré aux interactions virtuelles à l’université Stanford, a proposé en 2021 une image frappante pour décrire cette situation : c’est comme si, au bureau, quelqu’un vous suivait toute la journée avec un miroir à main, et le tenait devant vous à chaque fois que vous parlez à un collègue, que vous prenez une décision ou que vous recevez une critique. Personne n’accepterait cela dans la vie ordinaire. Il en a fait l’une des quatre causes probables de la fatigue particulière des visioconférences, avec le regard de près trop prolongé, l’effort supplémentaire pour décoder et envoyer des signaux non verbaux, et l’immobilité devant l’écran. Ces causes sont proposées à partir de travaux antérieurs, à titre d’hypothèses argumentées, et elles parlent à presque tous ceux qui passent leurs journées en réunion à distance.
Ce que nous entendons en consultation va dans le même sens. « Je ne me trouvais pas si mal avant les réunions en ligne. » « Je découvre des choses de mon visage que je n’avais jamais vues. » « Je ne savais pas que je faisais cette grimace en écoutant. » Le visage que l’on montre aux autres a toujours eu ses expressions, ses asymétries, ses moments ingrats. Simplement, on n’en était pas le spectateur. Devenir le témoin permanent de ce que les autres voyaient sans y prêter attention a quelque chose de déstabilisant, surtout pour ceux qui avaient déjà un rapport fragile à leur apparence.
Il faut ajouter un fait souvent oublié : ce que vous voyez dans la vignette n’est pas ce que voient les autres. Ni dans la taille, ni dans le détail, ni même dans le sens de l’image. C’est le cœur de la section suivante, et de l’exercice qui l’accompagne.
Ce que la caméra fait vraiment à un visage
Une webcam n’est pas un œil. Elle voit de plus près, d’un autre angle et sous une autre lumière, et elle compresse ce qu’elle transmet. Chacun de ces écarts va dans le même sens : il durcit les traits, accentue ce qui est au centre et grossit ce qui est près de l’objectif.
La distance
De trop près, le centre gonfle
Une photo prise à bout de bras grossit ce qui est au milieu du visage. Une équipe de chirurgiens américains l’a calculé en 2018 : à une trentaine de centimètres, la largeur du nez paraît augmentée d’environ 30 % par rapport à une photo prise à 1,5 mètre, la distance habituelle du portrait, où la déformation disparaît. Un ordinateur posé sur un bureau filme souvent à 50 ou 60 centimètres : moins qu’un selfie, mais bien plus près qu’un interlocuteur assis en face.
L’angle
Vu d’en dessous
L’écran d’un portable est plus bas que les yeux. La caméra regarde donc vers le haut : elle montre le dessous du menton, les narines, le cou, des zones que personne ne regarde jamais d’en bas dans une vraie conversation. Beaucoup de « doubles mentons » de visio sont des doubles mentons de contre-plongée.
La lumière
L’écran éclaire de face
La lumière bleutée de l’écran, une fenêtre derrière soi, un plafonnier juste au-dessus : les ombres tombent sous les yeux et creusent les cernes. Un visage éclairé de face par une fenêtre paraît reposé ; le même, éclairé par le haut, paraît épuisé.
La compression
Une image retravaillée par le logiciel
Pour passer par la connexion, l’image est compressée, parfois lissée, parfois rendue plus contrastée. Les petits défauts de la peau peuvent ressortir, ou au contraire tout devenir flou et cireux. Rien de cela n’est votre visage : c’est un visage passé dans une machine.
Le sens
Un miroir, pas une photo
Par défaut, la plupart des logiciels vous montrent votre image inversée, comme dans un miroir, alors que les autres vous voient à l’endroit. C’est pour cela qu’une photo de soi « à l’endroit » paraît souvent un peu étrange : on connaît son visage par le miroir, l’entourage le connaît dans l’autre sens.
Le mouvement
Des arrêts sur image
Dans la vie, un visage bouge sans cesse et l’on n’en retient que l’expression d’ensemble. À l’écran, une saccade de connexion fige une demi-seconde de bouche entrouverte ou de paupières à moitié fermées. L’œil de celui qui se surveille saisit ces instants et les prend pour son vrai visage.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il touche à une préférence ancienne. En 1977, les psychologues Theodore Mita, Marshall Dermer et Jeffrey Knight ont montré à des étudiantes deux tirages de leur propre portrait, l’un normal, l’autre inversé comme dans un miroir. Elles préféraient en majorité l’image inversée, celle qu’elles voyaient tous les matins, tandis que leurs amis préféraient l’image normale, celle qu’eux connaissaient. Nous aimons ce qui nous est familier. Quand un logiciel montre soudain son visage dans le sens où les autres le voient, ou qu’une photo de groupe le fige sous un angle inhabituel, il n’apparaît pas plus laid : il apparaît moins familier, et l’esprit confond souvent les deux.
Rien de tout cela ne veut dire que votre gêne est imaginaire. Elle est réelle, et elle a des causes très concrètes. Mais ces causes tiennent pour une bonne part au dispositif, pas à votre visage.
Exercice : ce que l’autre voit vraiment de vous
Vous scrutez votre vignette de près, avec une attention que personne d’autre ne lui accorde. Votre interlocuteur, lui, vous voit dans une fenêtre de taille variable, souvent au milieu d’autres visages, avec une image moins nette que celle de votre propre écran, et il est occupé à suivre ce qui se dit. Cet exercice vous propose de regarder une photo de vous comme on la voit depuis l’autre côté de l’écran.
Choisissez une photo de votre visage, par exemple une capture prise pendant un appel, puis déplacez le curseur. À chaque étape, l’image perd le niveau de détail qui disparaît pour celui qui vous regarde. Aucune photo ne quitte votre appareil : l’exercice se fait entièrement sur votre téléphone ou votre ordinateur, et rien n’est conservé quand vous fermez la page.
Beaucoup de personnes restent un moment sur la dernière étape. Ce n’est pas la photo qui les frappe, c’est l’écart entre l’énergie qu’elles mettent à surveiller un détail et la place que ce détail occupe réellement pour les autres. L’exercice ne dit rien de votre apparence ; il dit quelque chose de votre regard. Il n’efface pas non plus le malaise d’un coup : il installe un doute utile, que l’on peut ensuite cultiver, réunion après réunion.
Le même décalage existe en face à face, et la page du dossier consacrée aux photos et aux selfies l’explore d’un autre côté : ce qui se joue quand on fixe son image plutôt qu’on ne la vit.
La vignette, un miroir de vérification
Ce qui fait souffrir n’est pas seulement de se voir, c’est ce que le regard fait de cette image. Chez la plupart d’entre nous, la vignette attire l’œil quelques secondes au début de l’appel, le temps de vérifier qu’on est cadré, puis elle s’efface. Chez d’autres, elle devient un aimant. On la regarde après chaque phrase prononcée, pour voir « de quoi on avait l’air ». On compare son visage à ceux des autres participants, qui paraissent toujours mieux éclairés. On corrige sa posture, on repousse une mèche, on rentre le menton, on vérifie encore.
Les spécialistes de l’anxiété sociale ont décrit ce mouvement bien avant l’arrivée des réunions en ligne. Dans le modèle proposé par les psychologues David Clark et Adrian Wells en 1995, la personne anxieuse tourne son attention vers elle-même et construit une image d’elle « vue de l’extérieur », souvent bien plus défavorable que la réalité. La visio a ceci de cruel qu’elle fournit cette image toute faite, en couleur et en direct, ce qui donne l’impression qu’elle est objective. Elle ne l’est pas : c’est une image prise de trop près, sous un mauvais angle, et regardée par l’œil le plus sévère qui soit, le sien.
Comme tous les comportements de vérification, ce coup d’œil soulage un instant, puis il entretient le malaise. Chaque vérification repère un nouveau défaut, ou confirme l’ancien, et l’attention se fixe un peu plus. Pendant ce temps, on n’écoute plus. On perd le fil, on répond à côté, on a l’impression d’avoir été mauvais, et la réunion suivante commence avec une appréhension de plus. La page sur le miroir, entre vérifications et évitement décrit ce cercle en détail ; la visio en est une version continue, sans porte de salle de bains à refermer.
Il existe une autre réponse, l’inverse en apparence : couper la caméra. C’est parfois parfaitement raisonnable, une connexion faible, un enfant malade sur les genoux, une journée sans maquillage choisie et assumée. Cela devient un évitement quand on ne la rallume plus jamais, qu’on invente des excuses, qu’on renonce à des entretiens d’embauche à distance ou à des cours, et que l’idée même d’une caméra allumée fait monter l’angoisse. L’évitement soulage aussi, et il entretient tout autant : la peur n’est jamais mise à l’épreuve, et l’image redoutée grossit dans l’ombre.
À retenir
La vignette montre une image déformée par la distance, l’angle, la lumière et la compression, et inversée par rapport à ce que voient les autres.
Les autres vous voient plus petit, moins net, et surtout ils écoutent : le détail que vous surveillez leur échappe le plus souvent.
Regarder sa vignette sans arrêt ou couper la caméra pour toujours soulagent sur le moment et entretiennent le malaise.
Quand la préoccupation envahit les journées, elle se travaille : outils de la TCC, EMDR pour les souvenirs blessants, écoute analytique pour ce que le regard des autres représente.
Jauge : la place que prend votre vignette
Entre la petite gêne passagère du début d’appel et une préoccupation qui organise toutes vos journées de travail, il y a une large palette. Cette jauge vous aide à situer la vôtre. Pensez à vos deux dernières semaines de visioconférences et placez chaque curseur de 0 (jamais) à 10 (à chaque appel).
Le dernier curseur mérite une attention particulière. Penser à modifier son visage n’a rien d’anormal en soi, et la page sur la chirurgie et la médecine esthétiques en parle sans détour. Mais quand ce désir naît d’une image vue à travers une webcam, il porte souvent sur une déformation de l’objectif plutôt que sur le visage lui-même. C’est une raison de prendre le temps, et de commencer par comprendre ce que l’on cherche à corriger.
« Zoom dysmorphia » : quand le malaise envahit
En 2021, une équipe de dermatologues américaines menée par Shauna Rice a interrogé plus d’une centaine de confrères. Plus de la moitié signalaient une hausse relative des demandes esthétiques malgré la pandémie, et une très large majorité disaient que leurs patients citaient les visioconférences comme raison de consulter. Les autrices ont proposé un nom pour ce phénomène, « Zoom dysmorphia », en rappelant que les caméras frontales déforment les traits et risquent de pousser vers des interventions inutiles. Le terme est resté, surtout dans la presse ; ce n’est pas un diagnostic, mais il décrit bien une expérience que beaucoup reconnaissent.
Il faut distinguer trois situations qui se ressemblent en surface. La première est la gêne ordinaire : on ne s’aime pas à l’écran, on trouve la caméra peu flatteuse, et cela s’arrête à la fin de l’appel. La deuxième est le complexe qui s’envenime : un défaut que l’on connaissait, une cicatrice, une peau marquée, un nez que l’on n’aimait pas, prend avec la visio une place qu’il n’avait pas, et la journée se met à tourner autour de lui. La troisième est la dysmorphophobie, un trouble décrit par les psychiatres depuis plus d’un siècle : une préoccupation intense pour un ou plusieurs défauts de l’apparence que les autres ne voient pas ou trouvent minimes, accompagnée de vérifications, de comparaisons, de camouflages, et d’une souffrance qui gêne la vie. La visio ne la crée pas à elle seule, mais elle peut la révéler ou l’aggraver, parce qu’elle offre une occasion de vérification permanente.
Ce qui fait pencher vers la troisième, ce n’est pas l’intensité du dégoût sur le moment, c’est le temps et le prix. Le temps : souvent une heure ou plus par jour occupée par l’apparence, parfois bien davantage, en pensées, en vérifications, en retouches. Le prix : des réunions évitées, des promotions refusées parce qu’il faudrait présenter à distance, des cours abandonnés, un isolement, parfois une tristesse profonde. La page dysmorphophobie : quand un défaut occupe toute la pensée donne des repères plus précis, et celle sur penser à son apparence toute la journée décrit cette occupation de l’esprit.
Quand cela devient trop lourd
Si votre apparence vous fait penser que vous ne pouvez plus vivre ainsi, que vous préféreriez disparaître, ou si vous avez des idées de vous faire du mal, parlez-en sans attendre. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Vrai ou faux sur l’image en visio
Six affirmations que l’on entend souvent. Répondez avant de lire l’explication : les réponses surprennent plus d’une personne.
Affirmation 1
« Ma vignette me montre exactement ce que voient les autres. »
Faux. Elle est généralement inversée comme un miroir, plus nette que l’image transmise, et vous la regardez avec une attention que personne d’autre ne lui porte. Les autres vous voient dans le bon sens, souvent plus petit, et pendant qu’ils écoutent.
Affirmation 2
« Une caméra trop proche grossit le milieu du visage. »
Vrai. C’est un effet d’optique connu des photographes et mesuré en 2018 : plus l’objectif est près, plus le nez et le centre du visage paraissent larges. À la distance d’un portrait, environ 1,5 mètre, cette déformation disparaît.
Affirmation 3
« Si je ne supporte pas mon visage en visio, c’est que je suis narcissique. »
Faux. Se surveiller n’est pas s’admirer : c’est le plus souvent la peur d’être mal vu qui fixe le regard. Et le dispositif lui-même, un miroir ouvert pendant des heures, met presque tout le monde mal à l’aise.
Affirmation 4
« Il suffit de masquer sa vignette pour régler le problème. »
C’est plus nuancé. Masquer l’affichage de soi aide beaucoup de personnes à retrouver la conversation, et c’est un réglage tout à fait légitime. Mais si l’on vérifie quand même en la rouvrant toutes les cinq minutes, ou si l’angoisse reste entière, la question n’est pas technique.
Affirmation 5
« On préfère souvent son image en miroir à son image réelle. »
Vrai. Une expérience de 1977 l’a montré : chacun préférait son portrait inversé, celui de son miroir, tandis que ses amis préféraient le portrait à l’endroit. Nous aimons ce qui nous est familier, et une image inhabituelle de soi paraît d’abord étrange.
Affirmation 6
« Couper la caméra, c’est forcément de l’évitement. »
Faux. Il y a mille bonnes raisons de couper sa caméra. On parle d’évitement quand on ne peut plus faire autrement, que la seule idée de la rallumer fait peur, et que l’on renonce pour cela à des choses qui comptent.
Ce qui aide, réunion après réunion
Il n’y a pas de recette unique, mais des gestes qui ont fait leurs preuves chez beaucoup de personnes. Certains corrigent le dispositif, d’autres déplacent l’attention, d’autres encore travaillent ce qui se passe après l’appel. Choisissez-en un ou deux, pas tout à la fois.
Remettre la caméra à hauteur d’humain. Surélevez l’ordinateur avec deux ou trois livres pour que l’objectif soit à hauteur des yeux, reculez-le à bout de bras ou un peu plus, et placez une source de lumière douce devant vous plutôt qu’au-dessus ou derrière. Vous ne vous embellissez pas : vous retirez simplement les déformations de la contre-plongée et de la proximité. La plupart des logiciels permettent aussi de masquer l’affichage de soi pour vous seul, tout en restant visible pour les autres. C’est souvent le réglage qui change le plus de choses, à condition de le garder.
Rendre l’attention aux autres. Choisissez l’affichage de la personne qui parle, et donnez-vous une petite mission : retenir une idée de chaque intervenant, noter une question. L’attention ne peut pas être entièrement dehors et entièrement dedans à la fois ; ce que vous lui donnez à faire, elle ne le donne pas à la vignette. Quand vos yeux y retournent, ce qui arrivera, constatez-le sans vous le reprocher, puis revenez au visage de celui qui parle. C’est un muscle qui se travaille, pas un échec.
Ne pas refaire la réunion le soir. Le procès d’après-coup retient une grimace, une ombre, une seconde figée, et oublie le reste : ce que vous avez dit, ce que les autres ont répondu. Quand l’image revient, posez-vous deux questions simples : qu’ai-je apporté pendant cet appel ? Qu’est-ce que les autres en retiendront vraiment ? Si une image précise revient sans cesse, notez-la : c’est souvent une bonne cible de travail en séance.
Une exposition à petits pas. Si vous coupez systématiquement la caméra, ne vous imposez pas une réunion entière à visage découvert. Commencez par les cinq premières minutes d’un appel avec un collègue bienveillant, puis allongez. Si vous vérifiez sans cesse, faites l’inverse : vignette masquée pendant tout un appel, et observez ce qui se passe dans votre angoisse, qui monte, plafonne, puis redescend. Ces exercices viennent des thérapies cognitives et comportementales ; ils sont plus faciles et plus efficaces accompagnés.
Pour les adolescents et les étudiants qui suivent des cours à distance, la question se pose avec une acuité particulière : la caméra allumée est parfois exigée, et le regard des camarades compte énormément à cet âge. Un enseignant qui comprend l’enjeu peut beaucoup, et les parents aussi, en évitant de commenter l’apparence de leur enfant à l’écran. La page sur l’adolescence et le corps qui change prolonge ce point.
Exemple fictif : Thibault, 29 ans, « la caméra coupée depuis deux ans »
Thibault n’existe pas, mais son histoire rassemble des traits que nous rencontrons régulièrement depuis que le télétravail s’est répandu.
Situation
Thibault est développeur, en télétravail quatre jours sur cinq. Pendant les premiers mois, il s’est vu chaque jour à l’écran et s’est mis à « découvrir » une mâchoire qu’il trouve fuyante et un début de calvitie sur les côtés. Il a d’abord multiplié les vérifications, puis il a coupé sa caméra « à cause du réseau ». Il ne l’a plus jamais rallumée. Il vient de refuser un poste de chef d’équipe parce qu’il faudrait animer des réunions en vidéo. Le soir, il passe du temps à comparer son profil à des photos de lui adolescent, et il a demandé un devis pour une intervention sur la mâchoire.
Qu’est-ce qui semble le plus utile pour Thibault ?
Dans l’histoire de Thibault, la visio n’a pas tout inventé : elle a fourni à une inquiétude déjà là un miroir disponible du matin au soir. C’est souvent le cas. La question « pourquoi maintenant ? » ouvre alors sur une autre, plus intéressante : qu’est-ce que ce visage devait prouver, et à qui ?
Au cabinet, et en téléconsultation justement
Il y a un paradoxe à proposer une téléconsultation à quelqu’un qui ne supporte pas son image en visio. Nous l’assumons, parce qu’il peut devenir un atout. Tout ce que nous faisons au cabinet peut se faire à distance, et la personne choisit le cadre qui lui convient : venir sur place, dans l’un de nos trois lieux de consultation, ou rester chez elle. Pendant une téléconsultation, vous pouvez masquer votre vignette, ou au contraire la garder et observer avec nous ce qui se passe quand vos yeux s’y posent. Rares sont les endroits où l’on peut regarder ce mécanisme au moment même où il se produit, avec quelqu’un qui ne juge pas votre visage.
Le travail commence par une compréhension partagée. Depuis quand la gêne existe-t-elle ? Est-elle née avec le télétravail ou l’a-t-il réveillée ? Sur quoi porte-t-elle ? Que coûte-t-elle aujourd’hui ? Notre psychothérapeute peut proposer un bilan psychologique, qui s’appuie sur des entretiens et des questionnaires validés que les cliniciens utilisent en bilan, et donne lieu à un compte rendu écrit. Il peut se faire en téléconsultation.
Ensuite, nous associons plusieurs approches selon ce qui se dessine. Les outils de la TCC travaillent les vérifications, l’évitement, la rumination d’après-réunion et les pensées qui se font passer pour des constats ; ils aident aussi à décrire son visage en mots neutres, comme le ferait un photographe plutôt qu’un juge. L’EMDR, en séances longues de 80 minutes, s’adresse aux souvenirs qui ont donné sa force au regard porté sur soi : une moquerie au collège, une remarque d’un parent, une photo de classe humiliante, un commentaire lors d’une réunion. L’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, s’intéresse à ce que ce regard représente : qui juge, au fond, quand on se scrute ainsi ? Le psychanalyste Jacques Lacan a décrit le stade du miroir comme le moment où l’enfant se reconnaît dans une image unifiée, qui anticipe une maîtrise de son corps qu’il n’a pas encore et qui le fascine ; la vignette de visio réactive parfois quelque chose de cette fascination inquiète.
Nous ne promettons pas d’aimer son visage à l’écran. L’objectif est plus modeste et plus précieux : pouvoir allumer sa caméra sans y penser, et retrouver dans un appel ce qu’il devrait être, une conversation.
Questions fréquentes sur l’image de soi en visio
Pourquoi mon visage est-il si différent en visio et dans le miroir ?
Parce que les conditions ne sont pas les mêmes. La webcam filme de plus près qu’un miroir regardé à distance normale, souvent d’en dessous, avec une lumière d’écran peu flatteuse et une image compressée. Le centre du visage paraît plus large, le menton et le cou sont mis en avant, les cernes se creusent. Dans le miroir, vous choisissez l’angle et vous bougez ; à l’écran, des arrêts sur image figent des expressions passagères. Les deux images sont inexactes, chacune à sa façon.
Les autres voient-ils mon image inversée comme moi ?
Non. Par défaut, la plupart des logiciels de visioconférence vous montrent en miroir, parce que c’est l’image à laquelle vous êtes habitué, mais transmettent votre image à l’endroit aux autres participants. Un texte que vous tenez devant la caméra apparaît à l’envers pour vous et lisible pour eux. Certains logiciels permettent de désactiver l’effet miroir dans les réglages vidéo.
Est-ce grave de couper sa caméra en réunion ?
Pas en soi. Couper sa caméra de temps en temps, pour une bonne raison, est une liberté ordinaire. Cela devient un signal d’alerte quand on ne peut plus la rallumer, que l’idée d’être vu provoque une forte angoisse, et que l’on renonce pour cela à des réunions, des cours, des entretiens ou des responsabilités. Dans ce cas, l’évitement entretient la peur, et un accompagnement aide à la remettre à l’épreuve par petits pas.
Qu’est-ce que la « Zoom dysmorphia » ?
C’est un terme proposé en 2021 par des dermatologues américaines, qui constataient que beaucoup de patients citaient les visioconférences pour justifier une demande esthétique. Ce n’est pas un diagnostic officiel. Il désigne une insatisfaction pour son visage née ou aggravée par la vision prolongée de soi à l’écran. Quand cette préoccupation occupe beaucoup de temps et fait souffrir, elle peut relever d’une dysmorphophobie, qui se soigne.
Comment arrêter de regarder sa propre image pendant un appel ?
Le plus simple est de masquer l’affichage de soi, si votre logiciel le permet, et de garder ce réglage. Choisissez ensuite l’affichage de la personne qui parle et donnez à votre attention une tâche concrète, comme noter une idée par intervenant. Quand vos yeux reviennent à vous, ramenez-les sans vous juger. Si ces gestes ne suffisent pas, c’est que la vérification répond à une inquiétude plus profonde, qui se travaille en séance.
Peut-on consulter en téléconsultation quand on ne supporte pas son image en visio ?
Oui. Vous pouvez masquer votre vignette pendant la séance, ou choisir de venir au cabinet si vous préférez. Certaines personnes trouvent même utile d’observer avec le clinicien ce qui se passe quand leur regard se pose sur leur image, au moment où cela arrive. Tout ce que nous faisons au cabinet peut se faire à distance, y compris un bilan psychologique, et le premier rendez-vous est sans engagement.
Références
Articles et travauxLes recherches citées sur cette page
Jeremy N. Bailenson, « Nonverbal Overload: A Theoretical Argument for the Causes of Zoom Fatigue », Technology, Mind, and Behavior, 2021. doi : 10.1037/tmb0000030
Shauna M. Rice, Julia A. Siegel, Tiffany Libby, Emmy Graber, Arianne Shadi Kourosh, « Zooming into cosmetic procedures during the COVID-19 pandemic: The provider’s perspective », International Journal of Women’s Dermatology, 7(2), 2021. doi : 10.1016/j.ijwd.2021.01.012
B. Ward, M. Ward, O. Fried, B. Paskhover, « Nasal Distortion in Short-Distance Photographs: The Selfie Effect », JAMA Facial Plastic Surgery, 20(4), 2018. doi : 10.1001/jamafacial.2018.0009
Theodore H. Mita, Marshall Dermer, Jeffrey Knight, « Reversed facial images and the mere-exposure hypothesis », Journal of Personality and Social Psychology, 35(8), 1977. doi : 10.1037/0022-3514.35.8.597
David M. Clark, Adrian Wells, « A cognitive model of social phobia », dans R. G. Heimberg et al. (dir.), Social Phobia: Diagnosis, Assessment, and Treatment, Guilford Press, 1995.
Un premier rendez-vous permet de comprendre ce que la vignette est venue réveiller chez vous et de choisir, avec vous, par où commencer. Au cabinet, ou à distance, vignette masquée si vous le souhaitez.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.