Ne pas être regardé
Ni l’analyste par le patient, ni le patient par l’analyste. Sans visage en face, on ne guette plus l’approbation ou l’ennui de l’autre. On parle moins pour plaire, et l’on s’entend davantage.
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Un lit de repos viennois, un tapis d’Orient, des coussins, et un fauteuil caché derrière la tête. Le divan de Freud est devenu l’emblème de toute une discipline, au point qu’on croit souvent qu’il est obligatoire. Il ne l’est pas. Cette page raconte d’où vient ce meuble, pourquoi Freud y a allongé ses patients, ce qu’il change à la parole, et comment on choisit aujourd’hui entre le divan, le fauteuil et l’écran.
Avant d’être un symbole, c’est un meuble, et un cadeau. Vers 1890, une patiente reconnaissante, Madame Benvenisti, offre à Freud un lit de repos, comme on en trouvait alors dans les salons bourgeois de Vienne. Freud le recouvre d’un tapis d’Orient, y empile des coussins, place son fauteuil derrière la tête. Le dispositif est né, presque par hasard. Voici son voyage.
Le mot « divan » vient du persan, où il désignait un registre, puis le bureau où l’on tenait les registres, puis le conseil des ministres de l’Empire ottoman, qui siégeait sur de longues banquettes garnies de coussins. Le meuble a pris le nom de l’assemblée. Le mot désigne aussi un recueil de poèmes : Goethe a écrit un Divan occidental-oriental. Il y a donc, dans chaque divan d’analyste, un peu de conseil d’État et un peu de poésie. Ce n’est pas une mauvaise définition de la séance.
Sources : Freud Museum London ; Sigmund Freud Museum de Vienne ; Freud, « Le début du traitement », 1913. Le portrait complet de Freud est dans la page Freud expliqué simplement, l’histoire du mouvement dans histoire de la psychanalyse. On peut voir le divan au Freud Museum de Londres.
On imagine souvent une raison profonde, une théorie de la régression ou de la relaxation. Freud, lui, commence par une raison très simple, presque une confidence.
Le patient s’allonge sur le lit de repos ; le médecin s’assoit derrière lui, hors de sa vue. Freud ajoute aussitôt une raison technique : pendant qu’il écoute, il se laisse aller à ses propres pensées, et il ne veut pas que ses expressions de visage donnent au patient des indications ou l’influencent. Le reste, ce que la position allongée fait à la parole, est venu confirmer le choix.
Ni l’analyste par le patient, ni le patient par l’analyste. Sans visage en face, on ne guette plus l’approbation ou l’ennui de l’autre. On parle moins pour plaire, et l’on s’entend davantage.
C’est la règle fondamentale, l’association libre. Freud la formule en 1913 : dites tout ce qui vous passe par l’esprit, même ce qui semble sans importance, gênant ou absurde. Allongé, le regard au plafond, on trie moins.
De l’autre côté, l’analyste écoute sans se fixer sur rien en particulier : c’est l’« attention également flottante » décrite par Freud en 1912. Assis hors de la vue du patient, il peut laisser ses propres associations répondre à celles qu’il entend.
Le corps détendu, la lumière tamisée, l’absence de visage : on se rapproche un peu de l’état qui précède le sommeil, celui des rêveries et des souvenirs qui reviennent seuls. Les analystes parlent de régression ; ce n’est pas un retour en arrière, c’est un accès plus facile à ce qui est ancien.
L’origine de l’association libre est elle-même une histoire de patients. Dans les années 1890, Freud abandonne peu à peu l’hypnose, qu’il pratique mal, et la pression de la main sur le front qu’il utilisait pour aider le souvenir à revenir. Une patiente des Études sur l’hystérie lui demande de cesser de l’interrompre et de la laisser raconter ce qu’elle a à dire. Il l’écoute. La psychanalyse est née de cette demande de silence.
Aujourd’hui, trois dispositifs coexistent, et un même patient peut passer de l’un à l’autre au fil de sa cure. Choisissez un mode pour voir la scène et lire ce qu’il change.
Une parole qui s’éloigne du récit bien construit, des associations plus libres, un accès plus facile aux rêves et aux souvenirs anciens, un transfert qui se déploie parce que l’analyste devient une présence plus qu’un visage. Pour beaucoup, le soulagement de ne plus avoir à « tenir » l’expression de son visage pendant qu’on dit quelque chose de difficile.
Un appui quand l’angoisse ou la solitude rendraient le silence insupportable, une alliance qui se construit par le regard, une adaptation aux enfants, aux adolescents, aux moments de crise, aux personnes qui ont besoin de vérifier que l’autre est là. Le face-à-face n’empêche ni l’association libre, ni l’interprétation.
On ne s’allonge pas au premier rendez-vous. Freud parlait déjà, en 1913, d’un « traitement d’essai » d’une ou deux semaines ; Lacan a insisté sur les entretiens préliminaires, ce temps en face à face où une plainte devient peu à peu une question. Ses élèves rapportent qu’il ne fallait pas allonger quelqu’un trop tôt. Voici, en général, comment les choses se passent.
Lors d’une crise aiguë, d’une angoisse envahissante, d’un état de grande confusion, ou chez une personne pour qui ne pas voir l’autre réveille une peur trop forte, le face-à-face est plus sûr. Avec les enfants, on travaille par le jeu et le dessin, assis à une table ou par terre. Et une psychothérapie, quel que soit son dispositif, ne répond pas à l’urgence : en cas d’idées suicidaires, appelez le 3114, le 15 ou le 112.
Le détail du cadre, de la fréquence au prix, est dans la page comment se passe une psychanalyse.
Le passage au divan est souvent vécu comme un petit événement. Les réactions sont très variées, et toutes sont bonnes à dire en séance. Voici quatre situations fréquentes, décrites de façon générale : elles ne correspondent à aucune personne en particulier.
Une femme de quarante ans, cadre dans une grande entreprise, se décrit comme quelqu’un qui « gère » tout, y compris ses émotions devant les autres. Les premières séances allongée la déroutent, puis elle dit : « C’est la première fois depuis longtemps que je parle sans surveiller ma tête. » Ce qui la fatiguait n’était pas seulement ce qu’elle vivait, mais l’effort permanent de ne rien en montrer.
Un homme d’une trentaine d’années accepte le divan, puis se tait longuement à chaque séance. « Je ne sais pas si vous êtes encore là. » Ce doute, en apparence anodin, ouvre sur toute une histoire d’enfance où l’on ne répondait pas quand il appelait. Pendant quelques semaines, il reprend le fauteuil ; il reviendra au divan de lui-même, quand l’absence de visage ne voudra plus dire abandon.
Une étudiante remarque une fissure au plafond, puis la retrouve séance après séance. Elle en parle d’abord en riant, puis elle s’aperçoit qu’elle y revient chaque fois qu’elle évoque sa sœur. La fissure n’a rien de magique : c’est un point d’accroche, comme il en existe dans toutes les cures, autour duquel les associations s’organisent.
Un patient en analyse depuis deux ans traverse un deuil brutal. Il demande à se rasseoir : « J’ai besoin de vous voir. » La demande est entendue sans discussion. Quelques mois plus tard, il retourne au divan en disant : « Maintenant je peux de nouveau ne pas vous voir. » Le changement de dispositif a été, en lui-même, un moment du travail.
Une question revient très souvent : « Est-ce que je dois enlever mes chaussures ? » Il n’y a pas de règle. Certains les gardent, d’autres les ôtent, d’autres posent une couverture. La psychanalyse a des théories sur presque tout ; sur les chaussures, curieusement, aucune. Ce qui compte, c’est ce que vous direz une fois installé, pas la manière dont vous l’êtes.
Peu de meubles ont autant voyagé dans les livres, les films et les dessins de presse. Le divan est devenu un raccourci visuel : on dessine un canapé, un barbu dans un fauteuil, et tout le monde comprend. Quelques étapes de cette vie publique.
John Huston consacre en 1962 un film aux débuts de Freud, Freud, passions secrètes, avec Montgomery Clift. David Cronenberg raconte en 2011 la relation entre Freud, Jung et Sabina Spielrein dans A Dangerous Method. Chantal Akerman, dans Un divan à New York (1996), fait échanger son appartement à un psychanalyste et à une danseuse, qui se met à recevoir ses patients. Manele Labidi, dans Un divan à Tunis (2019), installe une psychanalyste revenue de Paris dans la banlieue de Tunis, où son divan intrigue tout le quartier. Et Woody Allen a fait de la séance d’analyse un ressort comique de nombreux films.
C’est un détail révélateur : les grandes séries de thérapie filment rarement le divan. Dans Les Soprano, le mafieux et sa psychiatre se font face. Dans En thérapie, adaptée sur Arte en 2021 d’une série israélienne déjà reprise aux États-Unis, le psychanalyste reçoit ses patients en face à face, pour que la caméra voie les deux visages. La télévision a besoin des visages ; la cure, parfois, en a besoin aussi.
En France, deux émissions ont porté ce titre : Le Divan d’Henry Chapier, de 1987 à 1994, où l’invité s’allongeait pour parler de lui, puis Le Divan de Marc-Olivier Fogiel sur France 3, à partir de 2015. Ce ne sont pas des séances, et elles ne le prétendent pas : il manque le secret, le temps et l’analyste. Mais elles ont rendu le mot familier, et montré qu’on pouvait parler de soi allongé sans perdre la face.
Les dessinateurs de presse ont fait du divan un genre à part entière : le patient allongé, l’analyste qui prend des notes, la chute en une ligne. Côté livres, la poétesse H.D. décrit le divan de la Berggasse dans Visage de Freud (1956) ; Marie Cardinal raconte sa cure dans Les Mots pour le dire (1975) ; Philip Roth écrit tout un roman sous forme de monologue à un analyste. Nos vingt-quatre personnalités en donnent d’autres exemples.
Deux témoignages publics montrent bien la liberté du choix : la romancière et psychanalyste Marie Darrieussecq dit avoir fait son analyse « à la vraie manière freudienne : le divan » ; la chanteuse Carla Bruni a raconté en 2009, selon la presse, être passée du divan au face-à-face. Les deux sont des psychanalyses.
Un jeu pour réfléchir à vos préférences, pas un test. Le choix du dispositif se fait toujours avec le praticien, et il peut changer en chemin. Sept questions, un profil en trois barres.
Huit questions, avec la réponse expliquée à chaque fois.
Au cabinet, le choix entre le divan, le fauteuil et l’écran se fait avec chaque personne, après les premiers entretiens, et il reste ouvert : on peut changer de dispositif quand on en ressent le besoin, et en parler fait partie du travail. Nous ne proposons pas le divan pour faire « plus analytique », ni le fauteuil pour faire « plus accessible ». Nous cherchons le dispositif où la parole de cette personne-là sera la plus libre.
Les consultations ont lieu à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois et en Ardèche, ou en téléconsultation, 365 jours par an. Une même analyse peut alterner séances au cabinet et séances à distance, par exemple pendant les vacances ou une période chargée. Les enfants sont reçus avec le jeu et le dessin, les adolescents le plus souvent en face à face. Tout ce qui entoure la cure (bilans, EMDR, TCC, coordination avec les médecins) est décrit dans la page accompagner une analyse.
Non. Le divan appartient à la cure type ; la psychothérapie d’inspiration analytique se fait en face à face. Le passage au divan se propose après des entretiens préliminaires, si cela a du sens pour vous, et vous pouvez toujours vous rasseoir.
Pour ne pas influencer le patient par ses expressions de visage, et pour pouvoir écouter avec une attention « flottante », sans être lui-même observé. Freud ajoutait, avec franchise, qu’il ne supportait pas d’être regardé huit heures par jour.
Rien ne le montre. Les psychothérapies analytiques évaluées dans les essais cliniques se font presque toutes en face à face, avec des résultats solides. Le divan apporte autre chose (une parole plus associative), pas une garantie d’efficacité.
Oui, en vidéo ou au téléphone. Une méta-analyse de 2021 trouve des résultats proches du présentiel pour la psychothérapie par vidéo. Certains analysants s’allongent chez eux pendant une séance au téléphone. Au cabinet, la téléconsultation est possible 365 jours par an.
Le dire. Ce malaise est une information précieuse, et il peut se travailler. Vous pouvez aussi revenir au fauteuil, pour un temps ou définitivement. Le dispositif est au service de la cure, pas l’inverse.
Non. Avec les enfants, on travaille par le jeu, le dessin, le modelage, assis à une table ou par terre ; c’est leur façon d’associer librement, comme Melanie Klein et Françoise Dolto l’ont montré. Voir la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent.
Le premier rendez-vous se passe en face à face, au cabinet ou à distance. On y parle de ce qui vous amène, et, si une analyse a du sens, du dispositif qui vous conviendra. Adultes, adolescents et enfants sont reçus à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois, en Ardèche, ou en téléconsultation.
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La « loi de l’instrument », formulée par en 1964 puis reprise par dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.