Cacher son corps : vêtements amples, maquillage, camouflage
Un pull noué autour de la taille en plein mois d’août. Un fond de teint posé avant d’ouvrir la porte au livreur. Des manches longues sur la plage, une frange qui ne quitte jamais le front, une main devant la bouche pour rire. Cacher une partie de son corps est un geste que presque tout le monde connaît. Il devient une prison quand il ne se relâche plus jamais, qu’il demande des heures, et qu’il laisse la peur intacte, prête à surgir au premier coup de vent. Cette page parle de ce que l’on cache, de ce que cela protège, et de ce que cela finit par coûter.
Pourquoi a-t-on besoin de cacher son corps ?
On cache son corps pour ne pas être vu là où l’on se sent vulnérable. Le geste naît presque toujours d’une conviction : « si les autres voyaient cette partie de moi, ils me jugeraient, se moqueraient, s’éloigneraient ». Le vêtement ample, le maquillage couvrant, la posture qui se replie viennent faire écran entre cette partie de soi et le regard d’autrui. Sur le moment, c’est un soulagement réel. On peut sortir, travailler, voir du monde.
Le camouflage n’est pas un signe de coquetterie, encore moins de vanité. C’est une stratégie de protection, comparable à celle de quelqu’un qui garde ses lunettes de soleil pour ne pas montrer qu’il a pleuré. Les cliniciens qui étudient l’anxiété parlent de « comportements de sécurité » : des gestes qui donnent l’impression d’éviter une catastrophe, et qui, justement parce qu’ils l’évitent, ne permettent jamais de vérifier si elle aurait eu lieu. C’est là que se niche le problème.
Il y a aussi des raisons très concrètes de vouloir cacher une partie de soi : une cicatrice qui attire les questions, une maladie de peau qui suscite des regards, un corps qui a reçu des remarques blessantes. Dans ces cas, le camouflage répond à quelque chose qui a réellement eu lieu. Nous ne cherchons jamais à convaincre une personne que son inquiétude est imaginaire : nous partons de ce qu’elle a vécu, pour qu’elle puisse choisir ce qu’elle montre au lieu de le subir.
- Cacher une partie de son corps est une protection, pas une coquetterie.
- Quand le camouflage devient systématique, il entretient la peur au lieu de l’apaiser, parce qu’il empêche de découvrir ce qui se passerait sans lui.
- Ce qui coûte le plus n’est souvent pas le temps passé, mais la vigilance permanente et les situations auxquelles on renonce.
- L’objectif n’est pas de tout montrer, mais de pouvoir choisir.
Vêtements, maquillage, posture : les mille façons de se cacher
En consultation, les personnes découvrent souvent qu’elles se cachent de bien plus de façons qu’elles ne le pensaient. Certaines stratégies se voient, d’autres sont si discrètes qu’on ne les remarque plus soi-même. Touchez les cartes : vous en reconnaîtrez peut-être plusieurs.
Le dessin de votre camouflage
Placez chaque curseur de 0 (je n’utilise pas ce moyen) à 10 (je ne m’en passe jamais). La figure dessine la forme de votre camouflage : une pointe nette, ou une protection qui s’étend dans toutes les directions. Rien n’est enregistré : le dessin reste sur votre écran.
Le piège du camouflage : pourquoi cacher entretient la peur
Imaginez quelqu’un qui croit qu’un lampadaire de sa rue va tomber s’il ne touche pas chaque soir la porte de son immeuble. Il touche la porte, le lampadaire reste debout : la croyance se renforce. Le camouflage fonctionne de la même façon. On sort couvert, personne ne se moque : on en conclut que c’est grâce au camouflage. On n’apprend jamais que, sans lui, il ne se serait sans doute rien passé non plus, ou que l’on aurait supporté un regard.
Deux autres effets alimentent le cercle. D’abord, le camouflage attire l’attention sur ce qu’il cache, dans sa propre tête : à force de vérifier que le pull couvre bien les bras, on ne pense plus qu’à ses bras. Ensuite, il demande à être entretenu. Le psychiatre David Veale, qui a beaucoup travaillé sur la dysmorphophobie, a observé que le maquillage et les retouches expliquent une partie du temps passé devant les miroirs : on se camoufle, puis on vérifie que le camouflage tient, plusieurs fois par jour.
Il relevait aussi un point que nous retrouvons souvent : quand une personne commence à alléger son camouflage, son entourage le remarque et le dit (« tu as changé quelque chose ? », « tu as l’air fatiguée »). Ces remarques banales sont alors entendues comme une confirmation de la catastrophe. Il vaut mieux s’y préparer avant de commencer, pour ne pas abandonner au premier commentaire.
Exemple fictif. Bertrand, 61 ans, porte depuis vingt ans une chemise à manches longues, même au jardin en plein été, à cause d’un psoriasis sur les coudes. Ses petits-enfants l’ont un jour invité à la piscine ; il a prétexté une douleur au dos. Sa femme ne voit plus ses bras que la nuit. Il dit n’en souffrir « pas tant que ça ». En séance, il réalise qu’il n’a pas nagé depuis le service militaire, et qu’une remarque d’un adjudant, devant toute la chambrée, l’a convaincu à vingt ans que sa peau « dégoûtait ». Le vrai sujet n’était pas la chemise. Sur la peau, voir acné et maladies de peau.
Ce que le camouflage vous apporte, ce qu’il vous coûte
Le camouflage a des avantages réels : le nier serait injuste et inutile. Pour savoir s’il vous sert encore, cochez honnêtement ce qui vous correspond dans les deux colonnes. La balance penche du côté le plus lourd.
Ce qu’il me coûte
Ce qu’il m’apporte
Ce que protège le camouflage : une seconde peau
Pourquoi certaines personnes peuvent-elles sortir sans y penser, quand d’autres ont besoin d’une couche de tissu ou de fond de teint pour se sentir exister devant les autres ? Le psychanalyste Didier Anzieu a proposé, dans Le Moi-peau (1985), une idée qui éclaire bien ces situations : la peau n’est pas seulement une enveloppe biologique, elle est aussi le modèle à partir duquel se construit le sentiment d’avoir des limites, un dedans et un dehors, une protection contre ce qui vient de l’extérieur. Quand cette enveloppe psychique est fragile, on peut avoir besoin d’en ajouter une autre, visible : un vêtement, une matière, une couche de maquillage. Voir Anzieu et le Moi-peau.
Cette lecture rejoint ce que racontent beaucoup de patients : « sans mon maquillage, je me sens nue », « sans ma veste, j’ai l’impression que tout le monde peut entrer ». Le camouflage ne cache pas seulement une zone du corps ; il protège un sentiment de soi. Le retirer trop brutalement, sur injonction, peut être vécu comme une effraction. C’est pourquoi nous préférons toujours un travail progressif, qui prend le temps de construire d’autres appuis intérieurs.
Pour comprendre ce que votre propre camouflage protège, ce petit questionnaire propose cinq questions. Il ne mesure rien : il oriente vers la piste qui vous parle le plus.
Tout ce qui se cache n’est pas un complexe
Il serait faux de voir un problème psychologique derrière chaque manche longue. Beaucoup de choix d’apparence relèvent du goût, de la pudeur, de la culture, de la religion, du confort ou du métier, et ne posent aucune difficulté à ceux qui les font. La question n’est jamais « est-ce que vous couvrez votre corps ? », mais « est-ce que vous pourriez faire autrement si vous le souhaitiez, sans angoisse ? ».
Pour une personne trans ou non binaire, certaines façons de modifier son apparence (choix des vêtements, bandage de la poitrine, maquillage) répondent avant tout à une question d’identité : elles permettent d’être vu tel que l’on est. Les confondre avec un complexe serait une erreur. Il arrive en revanche que le regard des autres, les remarques ou la peur d’être « démasqué » ajoutent une souffrance propre, qui peut être accompagnée avec respect. Voir personnes trans et non binaires : corps, apparence et regard des autres.
Enfin, cacher une cicatrice, une brûlure, une maladie de peau ou une différence visible peut être un choix tout à fait raisonné, par exemple pour ne pas avoir à répondre aux mêmes questions dix fois par jour. Des techniques de maquillage correcteur existent pour ces situations, et certaines personnes les vivent comme une vraie liberté. Là encore, ce qui compte est de rester libre de les utiliser ou non. Voir cicatrices et brûlures et différence visible et handicap.
Desserrer le camouflage, pas à pas
On ne retire pas un camouflage ancien d’un seul coup, et on ne le fait pas pour faire plaisir à quelqu’un. On le desserre, par petites étapes choisies, en observant ce qui se passe réellement. Voici la progression que nous proposons souvent, inspirée des outils de la TCC.
- Faire l’inventaireNotez tous vos moyens de camouflage, y compris les plus discrets (place choisie, lumière, humour), et classez-les du plus facile au plus difficile à relâcher. Le radar plus haut peut vous servir de point de départ.
- Prévoir les réactionsSi vous allégez votre maquillage ou changez de tenue, quelqu’un le remarquera peut-être. Préparez-vous à entendre « tu as changé quelque chose ? » comme une simple observation, pas comme un verdict.
- Commencer petit et sûrChoisissez une situation peu exposée : relâcher le moyen le plus facile chez vous, puis devant une personne de confiance, puis dans un lieu public où personne ne vous connaît.
- Rester assez longtempsL’inconfort monte au début, puis redescend si l’on reste dans la situation sans remettre le camouflage. C’est cette redescente qui apprend quelque chose au corps et à l’esprit.
- Observer, sans interpréterNotez ce qui s’est réellement passé : qui a regardé, qui a dit quelque chose, ce que vous avez ressenti. Comparez avec ce que vous aviez prévu. L’écart est souvent instructif.
- Monter d’une marcheQuand une étape devient facile, passez à la suivante. Les reculs font partie du chemin ; ils ne signifient pas que tout est perdu.
Si vous vivez en couple, le partenaire peut être un allié précieux, à condition de ne pas devenir un contrôleur ou un juge : voir mon partenaire a des complexes : comment l’aider ? et, pour l’intimité, ne pas oser se déshabiller devant l’autre.
Au cabinet : accompagner ce que l’on cache
Beaucoup de personnes arrivent au cabinet camouflées, et c’est très bien ainsi : personne ne vous demandera de retirer quoi que ce soit au premier rendez-vous. Nous commençons par écouter ce que vous cachez, depuis quand, dans quelles circonstances le camouflage s’est installé, et ce qu’il vous empêche de vivre aujourd’hui. Ce premier temps est sans engagement, et vous pouvez venir accompagné.
Le travail associe ensuite plusieurs approches, dosées selon votre histoire. Les outils de la TCC structurent la progression décrite plus haut, avec des étapes concrètes entre les séances. L’EMDR, en séances de 80 minutes, apaise les souvenirs qui ont chargé une partie du corps de honte : une remarque d’un parent, une moquerie au vestiaire, un regard médical vécu comme humiliant. L’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, laisse de la place à ce que le camouflage protège et représente, pour que le relâcher ne soit pas vécu comme une mise à nu.
Quand la préoccupation est très envahissante, un bilan psychologique réalisé par notre psychothérapeute aide à préciser la situation : dysmorphophobie, anxiété sociale, trouble alimentaire associé, humeur dépressive. Pour les adolescents, qui se cachent beaucoup au moment de la puberté, le pédopsychothérapeute reçoit le jeune seul et les parents à d’autres moments : voir adolescence et puberté. Toutes les séances peuvent se faire en téléconsultation. Pour une vue d’ensemble, voyez notre façon d’accompagner les complexes et le dossier la honte de soi.
Questions fréquentes sur le fait de cacher son corps
Pourquoi je porte toujours des vêtements amples ?
Souvent parce qu’ils donnent le sentiment de ne pas offrir prise au regard : la silhouette disparaît, on se sent moins exposé. C’est un choix tout à fait légitime s’il vous plaît. Il devient une contrainte quand vous ne pouvez plus porter autre chose sans angoisse, que vous avez trop chaud l’été sans pouvoir vous découvrir, ou que vous renoncez à des activités pour ne pas avoir à changer de tenue. Dans ce cas, l’ampleur du vêtement protège surtout une inquiétude qui mérite d’être entendue.
Je ne peux pas sortir sans maquillage, est-ce un problème ?
Pas forcément. Beaucoup de personnes se maquillent chaque jour par goût ou par habitude. La question est plutôt : pourriez-vous sortir sans, si c’était nécessaire, sans vivre une vraie détresse ? Si vous renoncez à la piscine, au sport, à une nuit chez quelqu’un ou à ouvrir la porte au facteur parce que vous n’êtes pas maquillé, si vous vérifiez la tenue de votre maquillage toutes les heures, le maquillage est devenu un camouflage. Cela se desserre très bien, progressivement.
Comment arrêter de cacher son corps ?
Pas d’un coup. Commencez par repérer tous vos moyens de camouflage, même les plus discrets, puis classez-les du plus facile au plus difficile à relâcher. Choisissez une première situation sûre, restez-y assez longtemps pour que l’inconfort redescende, et observez ce qui se passe réellement. Préparez-vous aux remarques banales de l’entourage, qui ne sont pas des verdicts. Quand le camouflage est très ancien ou très étendu, un accompagnement rend ce chemin beaucoup plus facile.
Cacher ses complexes, est-ce de la dysmorphophobie ?
Non, pas en soi. Presque tout le monde cache quelque chose de temps en temps. On parle de dysmorphophobie quand un défaut que les autres ne voient pas ou jugent minime occupe la pensée plusieurs heures par jour, s’accompagne de vérifications, de camouflage, de demandes de réassurance, et provoque une détresse importante ou des renoncements. Le camouflage en est alors l’un des signes. Si vous vous reconnaissez dans cette description, un bilan psychologique permet d’y voir clair.
Mon adolescent porte un sweat à capuche même en été, faut-il s’inquiéter ?
Pas nécessairement : le sweat est aussi un code vestimentaire, et la puberté rend beaucoup de jeunes pudiques. Restez attentif si s’y ajoutent un refus du sport ou de la piscine, un isolement, des remarques très dures sur son propre corps, une alimentation qui change, ou si vous apprenez qu’il subit des moqueries. Parlez-en avec lui sans commenter son corps. Au cabinet, le pédopsychothérapeute peut le recevoir seul, et vous à d’autres moments.
Un psy peut-il m’aider à me montrer davantage ?
Oui. Au cabinet, notre psychothérapeute ne vous demandera jamais de vous découvrir avant que vous ne soyez prêt. Le travail associe les outils de la TCC, pour desserrer le camouflage par étapes, l’EMDR pour les souvenirs de moqueries ou de remarques qui l’ont fait naître, et l’écoute analytique pour comprendre ce qu’il protège. Le premier rendez-vous est sans engagement et peut se faire en téléconsultation, ce qui facilite les débuts quand se montrer est justement difficile.
Pouvoir choisir ce que l’on montre
Le but n’est pas de tout dévoiler, mais de ne plus être obligé de tout cacher. Un premier rendez-vous permet de comprendre ce que votre camouflage protège et de décider ensemble du premier pas, à votre rythme. Au cabinet ou en téléconsultation.