Regretter d’être parent : un sentiment tabou, et pourtant humain
« Si c’était à refaire, je ne suis pas sûre que je le referais. » La phrase sort un soir, presque à voix basse, et elle est aussitôt suivie d’une autre : « Mais j’adore mes enfants, hein, ce n’est pas la question. » Oui, il arrive que des parents regrettent d’être devenus parents. Ils ne sont ni des monstres ni des exceptions, et ce regret ne dit rien, à lui seul, de l’amour qu’ils portent à leur enfant. Il peut s’agir d’une ambivalence passagère, d’un épuisement, d’une dépression qui ne dit pas son nom, ou d’un regret plus stable, lucide, qui dure. Ces quatre situations ne se vivent pas de la même façon et ne s’apaisent pas de la même façon.
C’est en tout cas beaucoup plus fréquent qu’on ne l’imagine, et beaucoup plus fréquent qu’on ne l’entend. En 2021, le psychologue polonais Konrad Piotrowski a publié deux enquêtes menées sur de grands échantillons nationaux de parents : selon l’échantillon, entre 10 et 14 % environ disaient regretter d’avoir eu des enfants. Ce n’est pas une affaire de mères : dans ces deux études, les pères regrettaient aussi souvent que les mères. Le chiffre varie d’un pays à l’autre, les enquêtes faites ailleurs donnent des proportions un peu plus faibles, et une enquête ne capte jamais tout à fait ce qui se dit dans le secret d’une séance. Mais l’ordre de grandeur suffit pour une chose : si vous vous reconnaissez dans cette page, vous êtes loin d’être seul.
« Normal » ne veut pas dire « sans importance ». Un regret qui dure fait souffrir, isole, et pèse sur la vie de famille. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il n’a rien de monstrueux, qu’il n’empêche ni d’aimer ni de bien s’occuper d’un enfant, et qu’il se comprend. Le plus souvent, il ne porte pas sur l’enfant lui-même, mais sur ce que la vie de parent a pris, imposé ou défait. Nous l’entendons chez des mères et des pères de tous âges, chez des parents d’un bébé comme chez des parents d’adolescents, dans des couples, chez des parents solos, dans des familles adoptives aussi, où il est encore plus difficile à avouer, parce que l’enfant a été tant attendu.
La première chose que nous faisons, quand quelqu’un nous le confie, est de ne pas sursauter. La deuxième est de chercher avec lui de quoi ce regret est fait : car sous le même mot se cachent des réalités très différentes, que la suite de cette page vous aide à démêler.
Aimer et parfois haïr : ce que Winnicott a osé écrire en 1947
Bien avant que l’on parle de « regret parental », un pédiatre et psychanalyste anglais avait mis des mots sur l’indicible. En février 1947, Donald Winnicott présente à la Société britannique de psychanalyse un texte publié deux ans plus tard sous le titre « La haine dans le contre-transfert ». Il s’adresse à ses collègues : il veut montrer qu’un thérapeute éprouve parfois de la haine pour ses patients, et que mieux vaut le savoir que le nier. Pour le faire comprendre, il prend l’exemple qui lui semble le plus évident : celui d’une mère avec son bébé.
Winnicott écrit que la mère hait son bébé, et cela dès le départ, et il en donne dix-huit raisons. Le bébé met son corps en danger pendant la grossesse et l’accouchement. Il fait irruption dans sa vie privée et dans ses préoccupations. Il est, dit-il, « impitoyable » (ruthless, dans le texte anglais), la traite comme une servante que l’on ne paie pas, la mord quand elle l’allaite, réclame sans fin. Et après une matinée épuisante, il sourit à une inconnue dans la rue, qui s’attendrit. Ces lignes, écrites par l’un des plus grands défenseurs de l’enfance, n’ont rien d’un réquisitoire contre les bébés : elles décrivent la condition ordinaire de ceux qui s’en occupent. Ce qui compte, pour Winnicott, c’est que la mère puisse supporter cette haine sans agir contre l’enfant, sans la lui faire payer. La haine ressentie n’est pas un danger ; c’est la haine niée, ou agie, qui en est un.
Depuis, d’autres ont prolongé cette pensée. La poétesse américaine Adrienne Rich, dans Of Woman Born (1976), cite son journal de jeune mère et y parle de « la souffrance de l’ambivalence », ce va-et-vient entre le ressentiment le plus amer et la tendresse la plus vive. La psychothérapeute britannique Rozsika Parker, dans Torn in Two (1995), va plus loin : la coexistence de l’amour et de la haine, quand on peut la regarder en face, aiguise l’attention d’une mère à ce qui se passe entre elle et son enfant. L’ambivalence n’est pas un défaut de l’amour parental ; elle en fait partie.
Il faut pourtant garder une distinction, et la sociologue Orna Donath y tient beaucoup : l’ambivalence, ce sont des sentiments contradictoires envers son enfant ou sa vie de parent, au fil des jours. Le regret, c’est autre chose, un regard posé sur le choix lui-même : « si je pouvais revenir en arrière, je ne le referais pas ». Tous les parents connaissent la première ; une minorité vit le second. Les deux méritent d’être entendus. Pour en savoir plus sur l’auteur, voir notre page consacrée à Winnicott et la mère suffisamment bonne.
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Déplacez le curseur : chaque position décrit une façon de vivre ce sentiment, de la plus ordinaire à celle qui demande une aide rapide.
Regretting Motherhood : ce qu’ont raconté les mères interrogées par Orna Donath
En 2015, la sociologue israélienne Orna Donath publie dans la revue Signs un article qui va faire beaucoup de bruit : « Regretting Motherhood ». Pendant plusieurs années, elle a mené de longs entretiens avec vingt-trois mères israéliennes d’âges très variés. Toutes avaient un point commun, qui était le critère de sa recherche : à la question de savoir si, avec ce qu’elles savaient aujourd’hui, elles redeviendraient mères, elles répondaient non. Un livre suit, publié d’abord en allemand en 2016, puis en anglais en 2017, et traduit en français en 2019 sous le titre Le Regret d’être mère.
Ce que ces femmes disent est précieux pour tous les parents qui se taisent. La plupart font une distinction très nette : elles regrettent d’être devenues mères, pas l’existence de leurs enfants. Elles les aiment, s’en occupent, s’inquiètent pour eux. Ce qu’elles regrettent, c’est le rôle, la responsabilité sans fin, le sentiment de ne plus s’appartenir, parfois d’avoir cédé à une pression, celle du conjoint, de la famille, de l’idée qu’une vie de femme ne serait pas complète sans enfant. Beaucoup décrivent aussi la solitude de ce sentiment : personne à qui le dire, sinon à une chercheuse qui s’engageait à ne pas les juger.
L’article a suscité un vif débat, en Allemagne notamment, en 2016, où le mot-clé #regrettingmotherhood a circulé sur les réseaux, entre soulagement et indignation. En France, la journaliste Stéphanie Thomas a recueilli en 2021 la parole de dix femmes dans Mal de mères. Ce que montrent ces témoignages, c’est que le regret n’est pas une froideur : c’est souvent une lucidité douloureuse, que l’on porte d’autant plus mal qu’on la porte seul.
Ces travaux parlent de mères, et la parole des pères reste plus rare. Elle existe pourtant, et nous l’entendons en consultation : le père qui avait accepté un enfant « pour elle », celui qui se sent prisonnier d’une vie qu’il n’a pas choisie, celui qui n’ose rien dire parce que, pense-t-il, un homme n’a pas le droit de se plaindre de ce que d’autres n’ont pas. La page devenir père parle de ce que traversent les pères dès la naissance.
Fatigue, dépression ou regret : comment faire la différence ?
C’est la question la plus utile, parce que les réponses ne sont pas les mêmes. Un parent épuisé, un parent déprimé et un parent qui regrette peuvent prononcer exactement la même phrase. Ce qui les distingue, c’est ce qui l’entoure : depuis quand, à quel moment de la journée, avec quel état du corps, et ce qui se passe quand on se repose. Parcourez les onglets.
Quand le regret est la voix de l’épuisement. Des nuits courtes depuis des mois, aucun relais, une charge qui ne s’arrête jamais. La phrase « je n’aurais jamais dû » sort surtout le soir, après une journée sans pause. Un signe qui ne trompe pas : après trois jours chez des amis, ou une semaine où quelqu’un a pris le relais, le regret recule nettement. Ce n’est pas le choix d’avoir un enfant qui est en cause, c’est la façon dont la vie de parent est organisée, ou désorganisée. La page épuisé d’être parent détaille cet épuisement et ce qui aide.
Quand le regret est un symptôme. La dépression repeint le passé en noir : elle fait regretter le métier choisi, le conjoint, la ville, et aussi les enfants. Elle s’accompagne d’une tristesse ou d’un vide présents presque tous les jours, d’une perte de plaisir, d’une fatigue qui ne cède pas au repos, de troubles du sommeil et de l’appétit, d’une dévalorisation (« je suis nulle comme mère », « ils méritent mieux que moi »). Après une naissance, elle peut apparaître pendant la grossesse ou dans les mois qui suivent, chez les mères comme chez les pères : voir la dépression périnatale. Une dépression se soigne, et quand elle se lève, le regard sur la vie de parent change souvent beaucoup. Voir aussi le dossier dépression.
Quand le regret est un regard lucide. Il ne dépend ni de la journée ni de la fatigue. Vous êtes reposé, l’enfant va bien, la vie est à peu près organisée, et pourtant vous savez que vous n’auriez pas fait ce choix si c’était à refaire. Vous n’êtes pas forcément triste ; vous êtes plutôt en désaccord avec une part de votre vie. Ce regret-là ne se « soigne » pas comme une maladie. Il se pense, il se dépose, il s’apprivoise, et il peut cesser de tout envahir.
Quand on regrette surtout ce que l’on a perdu. Un poste refusé, une thèse abandonnée, un pays quitté, une relation amoureuse sacrifiée, un corps qui a changé après la grossesse. Ce que l’on prend pour un regret d’être parent est parfois le deuil d’une autre vie, celle que l’on aurait eue. Yacine, 39 ans (exemple inventé), n’en voulait pas à ses deux fils : il en voulait au musicien qu’il n’était pas devenu. Le jour où il a repris une heure de répétition par semaine, la phrase « je n’aurais pas dû » s’est faite beaucoup plus rare.
Si le regret s’accompagne d’idées de disparaître
Penser que vos enfants seraient mieux sans vous, avoir envie de partir pour toujours, de ne plus vous réveiller, ou imaginer vous faire du mal : ce ne sont plus des pensées à garder pour soi. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Pourquoi certains parents regrettent-ils ? Ce qui nourrit le regret
Il n’y a pas de profil type, mais les enquêtes et la clinique se rejoignent sur plusieurs terrains. Dans les travaux de Konrad Piotrowski, le regret était plus fréquent chez les parents qui avaient connu une enfance difficile, qui étaient en mauvaise santé physique ou psychique, très sensibles au jugement des autres, épuisés dans leur rôle de parent, seuls, ou en difficulté financière ; avoir un enfant aux besoins particuliers y était aussi associé, de façon plus modeste. Aucun de ces facteurs ne « cause » le regret à lui seul, et aucun ne condamne à le ressentir. Ils dessinent plutôt les circonstances dans lesquelles la vie de parent devient trop lourde pour être aimée.
En consultation, nous entendons aussi des histoires plus singulières. Un enfant fait pour sauver un couple, qui s’est séparé quand même. Une grossesse acceptée parce que l’horloge tournait, ou parce que le conjoint menaçait de partir. Un accouchement violent, dont le souvenir s’est collé à l’enfant (voir l’accouchement difficile). Un lien qui a mis longtemps à venir (voir quand le lien avec le bébé tarde). Une enfance où l’on a soi-même été un fardeau pour ses parents, et la peur de revivre la scène de l’autre côté. Ou, tout simplement, une personne qui n’a jamais vraiment désiré d’enfant et qui a suivi le mouvement.
La honte de le penser, et le silence qui l’aggrave
Peu de sentiments sont aussi difficiles à avouer. On peut dire qu’on est fatigué, débordé, à bout. On peut même, entre amis, plaisanter sur les nuits blanches. Mais dire « je regrette », c’est toucher à l’image la plus sacrée qui soit, celle du parent comblé par son enfant. Beaucoup de personnes nous expliquent qu’elles ne l’ont jamais dit à personne, ni à leur conjoint, ni à leur mère, ni à leur meilleure amie. Certaines l’ont écrit une fois, la nuit, sur un forum anonyme, et ont tout effacé le lendemain.
Ce silence a un prix. La culpabilité et la honte ne disent pas la même chose : la culpabilité porte sur un acte (« j’ai crié »), la honte sur ce que l’on est (« je suis une mère indigne »). Le regret parental déclenche presque toujours la seconde. Or la honte pousse à se cacher, et ce qui est caché grossit. On surcompense, on en fait trop, on s’épuise à jouer un rôle ; ou au contraire on se retire, on devient distant, et l’on se reproche ensuite cette distance. Le regret, qui aurait pu être un sentiment parmi d’autres, devient alors un secret qui organise la vie.
Il y a aussi les réseaux sociaux, où les familles ont l’air si heureuses, et les remarques de l’entourage, « profite, ça passe si vite », qui tombent comme des reproches. Dans ce décor, celui qui regrette se sent étranger à son propre rôle. Une remarque revient souvent dans les séances, avec un soulagement visible : « je pensais être la seule personne au monde à ressentir ça ». Le simple fait d’apprendre que d’autres l’ont vécu, et que des chercheurs ont pris ce sentiment au sérieux, desserre déjà quelque chose. La page sur la culpabilité des parents aide à trier ce qui relève du reproche justifié et ce qui relève du tribunal intérieur.
Ne pas le faire porter à l’enfant : ce qu’il perçoit, ce qu’il n’a pas à entendre
C’est souvent la première inquiétude des parents qui regrettent : « est-ce qu’il le sent ? ». Les enfants perçoivent beaucoup de choses de l’humeur de leurs parents, la fatigue, la tristesse, l’impatience, la distance. Ils ne perçoivent pas pour autant un regret comme un adulte le formulerait. Ce qu’ils ressentent surtout, c’est la qualité de la présence au quotidien : est-ce qu’on me regarde, est-ce qu’on revient vers moi après une dispute, est-ce que je compte. Un parent qui regrette peut tout à fait offrir cela, et beaucoup le font, parfois avec d’autant plus d’attention qu’ils savent ce qu’ils ressentent.
Ce que l’enfant n’a pas à entendre, en revanche, c’est la phrase elle-même. « Je regrette de t’avoir eu », « sans toi j’aurais eu une autre vie », « tu as gâché ma carrière » : ces mots, il ne peut pas les comprendre comme un regret sur un choix d’adulte. Il les entend comme un verdict sur son existence. Il en conclut qu’il est de trop, qu’il doit se faire petit, ou qu’il doit réparer, rendre heureux, mériter sa place. C’est exactement ce que Winnicott voulait dire : le sentiment peut exister, à condition de ne pas être déchargé sur l’enfant. Il a sa place, mais ailleurs : dans une séance, dans une conversation entre adultes, dans un journal.
Et si la phrase a déjà été dite, un soir de colère ? Cela arrive, et cela se répare. Revenir vers l’enfant, au calme, avec des mots simples : « Hier, j’ai dit quelque chose de faux et de blessant. J’étais à bout, et ce n’était pas ta faute. Je suis content que tu sois là. » Un enfant ne retient pas seulement la blessure ; il retient aussi la façon dont on est revenu vers lui. Si la phrase revient souvent, ou si vous sentez que votre enfant se met à vous protéger, à éviter de vous déranger, c’est un signe qu’il est temps de vous faire aider. Plus tard, certains adolescents ou jeunes adultes posent eux-mêmes la question : « est-ce que tu aurais préféré ne pas m’avoir ? ». Ce n’est pas le moment de tout confesser, ni de mentir : on peut dire qu’être parent a été plus difficile qu’on ne l’imaginait, que cela n’a jamais changé ce qu’on ressent pour lui, et accepter d’en reparler.
À retenir
Regretter d’être parent n’empêche ni d’aimer son enfant, ni de bien s’en occuper : on regrette le plus souvent un rôle, pas une personne.
Épuisement, dépression, deuil d’une autre vie et regret durable se ressemblent ; ils ne s’apaisent pas de la même façon.
Le sentiment a le droit d’exister ; il n’a pas à être dit à l’enfant, qui l’entendrait comme un verdict sur lui.
Le dire à quelqu’un qui ne juge pas allège presque toujours, et permet de retrouver une place pour soi.
Exemple fictif : Agnès, 47 ans, « je ferais tout pour lui, et je ne le referais pas »
Agnès n’existe pas, mais sa phrase, nous l’avons entendue sous bien des formes.
Situation
Agnès a un fils de 15 ans, Noé. Elle n’a jamais vraiment eu envie d’enfant ; son compagnon de l’époque, si. Elle a cédé à 32 ans, puis ils se sont séparés quand Noé avait 4 ans. Depuis, elle l’élève presque seule. Elle l’aime, elle suit ses notes, l’emmène au handball le samedi. Mais en regardant ses amies sans enfant partir au Japon, elle pense, sans tristesse particulière : « si c’était à refaire, je ne le referais pas ». Récemment, Noé lui a lancé pendant une dispute : « De toute façon, je t’ai toujours pourri la vie. » Elle n’a rien répondu, et elle ne dort plus.
Qu’est-ce qui semble le plus utile pour Agnès ?
Ce que montre l’histoire de Agnès, c’est que le regret d’un parent et l’inquiétude d’un adolescent peuvent se rencontrer sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Noé ne sait rien du choix de sa mère ; il sent seulement qu’elle est souvent ailleurs. La réponse à lui donner ne porte pas sur le passé de Agnès, mais sur sa place à lui. Pour les adolescents qui se demandent s’ils comptent, voir aussi mon ado ne me parle plus.
Vivre avec ce regret : ce qui aide vraiment
Il n’existe pas de méthode pour ne plus regretter, et nous nous méfions de celles qui le promettent. Ce que nous voyons aider, en revanche, ce sont des déplacements, souvent modestes, qui rendent la vie de parent plus habitable.
Le dire une fois, à quelqu’un de sûr. Un thérapeute, un ami qui sait écouter sans s’effrayer, parfois le conjoint, quand le couple le permet. Ce qui est dit cesse d’être un secret honteux et redevient un sentiment parmi d’autres.
Séparer le rôle et l’enfant. Écrire, si cela aide, deux colonnes : ce que je regrette (la liberté, le métier, la ville, le couple d’avant), ce que j’aime chez cet enfant-là. La seconde colonne n’annule pas la première ; elle la remet à sa place.
Récupérer des morceaux de soi. Une soirée, un projet, une activité, une amitié qui ne tournent pas autour des enfants. Ce n’est pas de l’égoïsme : un parent qui existe aussi pour lui-même est souvent plus disponible, pas moins.
Revoir la répartition. Le regret s’alourdit quand on porte tout. Avec l’autre parent, avec la famille, avec des relais : la page parent solo parle de ce qui aide quand on est seul, celle sur le couple et les enfants de ce qui se rejoue à deux.
Ne pas décider sous l’effet de l’épuisement. Les grandes décisions, partir, se séparer, confier l’enfant, se prennent mal à 3 heures du matin. Attendre d’avoir dormi, et d’en avoir parlé, est déjà une protection.
Accepter que le sentiment revienne. Comme toute ambivalence, il a ses saisons. Un regret qui revient n’est pas un échec du travail ; c’est souvent le signe qu’on n’a plus besoin de le cacher.
Il arrive aussi que ce regret ouvre sur une question plus ancienne : quel parent ai-je eu, moi ? Quelle place avais-je dans le désir de ma propre mère, de mon propre père ? Ce n’est pas toujours le cas, mais quand c’est là, la page peur de reproduire ce que j’ai vécu peut être une suite utile.
Vrai ou faux : six idées sur le regret d’être parent
Affirmation 1
« Un parent qui regrette n’aime pas son enfant. »
Dans les témoignages recueillis par Orna Donath, comme dans ce que nous entendons, la plupart des parents distinguent nettement les deux : ils regrettent le rôle et ce qu’il leur a coûté, pas la personne de leur enfant, qu’ils aiment.
Affirmation 2
« Ce sont surtout les mères qui regrettent. »
Les mères en parlent davantage, et les livres leur ont donné la parole. Mais dans les deux enquêtes polonaises de Konrad Piotrowski, les pères regrettaient aussi souvent que les mères.
Affirmation 3
« Éprouver parfois de la haine pour son bébé fait partie de l’expérience ordinaire. »
C’est ce que Winnicott a écrit dès 1947, en en donnant dix-huit raisons. Ce qui compte n’est pas l’absence de ce sentiment, mais la capacité de le supporter sans le faire payer à l’enfant.
Affirmation 4
« Si je regrette, c’est que je suis déprimé. »
Parfois, oui : la dépression peut faire regretter toute sa vie, enfants compris. Mais un regret peut aussi exister sans dépression, à froid, chez un parent reposé et en bonne santé. Les distinguer change ce qui aide.
Affirmation 5
« Pour être honnête, il vaut mieux le dire à son enfant. »
Un enfant ne peut pas entendre un regret d’adulte comme un regret sur un choix. Il l’entend comme un verdict sur son existence. L’honnêteté qui lui est due porte sur ce qui le concerne : sa place, qui n’est pas remise en cause.
Affirmation 6
« En parler à un thérapeute peut alléger ce regret, même s’il ne disparaît pas. »
Le travail ne vise pas à faire taire le sentiment, mais à lui donner sa juste place, à démêler ce qui relève de la fatigue, de l’histoire ou d’une dépression, et à rendre la vie de parent plus habitable.
Ce que nous proposons au cabinet aux parents qui regrettent
La plupart des parents qui viennent nous parler de ce regret ne l’annoncent pas d’emblée. Ils viennent pour la fatigue, pour un enfant qui « ne va pas bien », pour des disputes de couple, et c’est au détour de la deuxième ou de la troisième séance que la phrase arrive. Nous la recevons comme n’importe quelle autre : avec attention, sans morale. Notre premier travail consiste à comprendre de quoi elle est faite, avec les distinctions de cette page.
Notre psychothérapeute s’appuie ensuite sur plusieurs approches, dosées selon ce que vous vivez. L’écoute analytique, nourrie de plusieurs grands repères de la psychanalyse, permet de déplier ce qui s’est joué dans ce choix : le désir d’enfant, le sien et celui des autres, la place que l’on occupait soi-même dans le désir de ses parents, ce que l’enfant est venu réveiller. Quand le regret s’enracine dans un événement, un accouchement traumatique, une hospitalisation du bébé, une séparation brutale, l’EMDR, préparée par un bilan psycho-traumatique et pratiquée en séances longues de 80 minutes, aide à apaiser la charge de ces souvenirs. Les outils de la TCC sont précieux quand une dépression ou un épuisement se sont installés, pour retrouver du sommeil, de l’énergie, de petits plaisirs.
Quand le couple est en jeu, nous pouvons recevoir les deux parents ensemble, en séances longues de 80 minutes, dans une position de neutralité entre eux. Tout peut se faire au cabinet, à Colombes, à Pavillons-sous-Bois ou en Ardèche, ou en téléconsultation, ce qui aide beaucoup de parents qui n’ont ni le temps ni la possibilité de faire garder leurs enfants. Le premier rendez-vous est sans engagement, et la page consulter seul pour parler de son enfant répond aux questions que l’on se pose avant de venir.
Questions fréquentes sur le regret d’être parent
Est-ce normal de regretter d’avoir eu un enfant ?
C’est en tout cas plus fréquent qu’on ne le croit. Dans deux grandes enquêtes menées en Pologne et publiées en 2021, entre 10 et 14 % environ des parents disaient regretter d’avoir eu des enfants, pères et mères à égalité. Ce sentiment n’a rien de monstrueux et n’empêche pas d’aimer son enfant. Il mérite pourtant d’être pris au sérieux, parce qu’il peut cacher un épuisement ou une dépression, et parce qu’on le porte souvent seul, dans la honte. En parler à quelqu’un qui ne juge pas est un premier soulagement.
Peut-on aimer son enfant et regretter d’être parent ?
Oui, et c’est même la situation la plus fréquente. La plupart des parents qui regrettent font une différence très nette entre leur enfant, qu’ils aiment, et le rôle de parent, avec ce qu’il leur a coûté : liberté, projets, couple, santé, sommeil. La sociologue Orna Donath l’a montré dans ses entretiens avec des mères israéliennes, et nous l’entendons chez des mères comme chez des pères. Le regret porte sur un choix d’adulte, pas sur la personne de l’enfant, et c’est pour cela qu’il n’a pas à lui être dit.
Comment savoir si c’est de la fatigue, une dépression ou un vrai regret ?
Regardez ce qui l’entoure. Un regret qui recule nettement après quelques jours de repos est souvent la voix de l’épuisement. Un regret accompagné d’une tristesse presque quotidienne, d’une perte de plaisir, de troubles du sommeil et d’une dévalorisation fait penser à une dépression, qui se soigne. Un regret stable, lucide, présent même quand tout va à peu près bien, est un regard sur sa vie. Les trois se mêlent souvent : un rendez-vous au cabinet permet d’en faire la part.
Les pères aussi peuvent-ils regretter d’être pères ?
Oui. Dans les enquêtes de Konrad Piotrowski, les pères regrettaient aussi souvent que les mères. Ils en parlent pourtant beaucoup moins, parce qu’on leur laisse peu de place pour se plaindre de leur vie de parent, et parce que beaucoup pensent ne pas en avoir le droit. En consultation, nous entendons des pères qui ont accepté un enfant pour leur compagne, d’autres qui se sentent prisonniers d’une vie qu’ils n’ont pas choisie, d’autres encore qui ne se reconnaissent plus. Leur regret mérite la même écoute.
Faut-il dire à son enfant qu’on regrette d’être parent ?
Non. Un enfant, même grand, ne peut pas entendre ce regret comme un jugement sur un choix d’adulte ; il l’entend comme un verdict sur son existence, et risque d’en conclure qu’il est de trop. Ce qu’il a besoin d’entendre, c’est que sa place n’est pas remise en cause. Le regret a le droit d’exister, mais ailleurs : en séance, entre adultes, dans un journal. Si la phrase a été dite dans un moment de colère, on peut revenir vers lui, au calme, pour la reprendre et le rassurer.
Le regret d’être parent peut-il passer ?
Cela dépend de ce qu’il recouvre. Quand il vient d’un épuisement ou d’une dépression, il recule souvent beaucoup quand on retrouve du repos et que l’humeur se relève. Quand il s’agit d’un regard lucide sur un choix, il ne disparaît pas toujours, mais il peut cesser d’envahir la vie, se faire plus rare, plus calme, et cohabiter avec de vraies joies de parent. Ce qui aide le plus, c’est de ne plus le porter seul et de retrouver une place pour soi à côté du rôle de parent.
Références
Les travaux et ouvrages cités sur cette page.
Donald W. Winnicott, « Hate in the Counter-Transference », International Journal of Psycho-Analysis, 30, 1949, p. 69-74 (texte présenté en février 1947 à la Société britannique de psychanalyse) ; trad. fr. La haine dans le contre-transfert, Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2014.
Orna Donath, « Regretting Motherhood: A Sociopolitical Analysis », Signs: Journal of Women in Culture and Society, 40(2), 2015, p. 343-367. doi.org/10.1086/678145
Orna Donath, Le Regret d’être mère, Odile Jacob, 2019 (traduit de Regretting Motherhood: A Study, North Atlantic Books, 2017).
Konrad Piotrowski, « How many parents regret having children and how it is linked to their personality and health: Two studies with national samples in Poland », PLoS ONE, 16(7), 2021, e0254163. doi.org/10.1371/journal.pone.0254163
Adrienne Rich, Of Woman Born: Motherhood as Experience and Institution, W. W. Norton, 1976 ; trad. fr. Naître d’une femme, Denoël, 1980.
Rozsika Parker, Torn in Two: The Experience of Maternal Ambivalence, Virago, 1995.
Stéphanie Thomas, Mal de mères. Dix femmes racontent le regret d’être mère, JC Lattès, 2021.
Un premier rendez-vous permet de poser ce regret quelque part, de comprendre ce qu’il recouvre, et de chercher avec vous comment rendre votre vie de parent plus vivable, pour vous et pour votre enfant. Au cabinet ou par téléconsultation, en venant seul ou avec votre conjoint.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.