Inceste : le silence, la sidération, la mémoire — et la possibilité de se reconstruire
Il y a des mots que l’on met des années à prononcer, et celui-ci en fait partie. Les personnes qui finissent par le dire au cabinet l’ont souvent porté seules depuis l’enfance, dans une famille qui continuait de se réunir à Noël, avec un corps qui se figeait sans qu’elles sachent pourquoi, et une mémoire qui leur rendait des morceaux sans leur rendre l’ensemble. Si vous lisez cette page pour vous, prenez-la à votre rythme : vous pouvez vous arrêter, respirer avec l’exercice proposé en milieu de page, revenir plus tard. Si vous la lisez pour quelqu’un, elle vous aidera à comprendre pourquoi il ou elle a mis si longtemps, et ce que signifie, pour cette personne, être enfin crue. Nous recevons beaucoup de personnes qui ont subi des violences sexuelles dans leur famille ; cette page dit ce que nous en savons, et comment nous travaillons avec elles.
Ce que ce mot désigne, et pourquoi il est si difficile à prononcer
L’inceste est une violence sexuelle commise par un membre de la famille : un père, une mère, un beau-parent, un frère ou une sœur, un grand-parent, un oncle, une tante, un cousin plus âgé, toute personne que l’enfant appelle par un nom de parenté et à qui il est censé pouvoir faire confiance. Il touche le plus souvent des enfants et des adolescents, filles et garçons, et il a deux traits qui le distinguent des autres violences sexuelles : la durée, parce que l’auteur vit dans la même maison ou y revient à chaque fête, et le silence, parce que parler reviendrait à faire exploser la famille dont l’enfant dépend pour tout. C’est une violence qui s’installe dans le quotidien, entre le dîner et le coucher, dans une chambre que l’enfant doit continuer d’habiter.
Ce mot est difficile à dire pour une raison simple : il désigne à la fois ce qui a été fait et qui l’a fait. Dire « j’ai subi une agression » laisse l’auteur dans l’ombre ; dire « mon père », « mon frère », « mon grand-père » fait tomber en même temps la violence et le lien. Beaucoup de personnes que nous recevons ont d’abord dit « il s’est passé des choses », puis « des attouchements », puis, après des mois, le mot lui-même. Nous ne le leur arrachons jamais. Nous attendons qu’il vienne, et nous l’accueillons quand il vient.
Il faut dire aussi, dès le début, ce que cette page ne fera pas. Elle ne décrira pas les actes : ceux qui les ont subis n’ont pas besoin qu’on les leur raconte, et les autres n’ont pas besoin de détails pour comprendre. Elle ne dira pas non plus qu’un trou dans la mémoire d’enfance prouve qu’il s’est passé quelque chose, parce que ce n’est pas vrai et que cette idée fait des dégâts. Et elle ne promettra pas que tout s’efface : elle dira ce que nous voyons, qui est qu’une personne peut, avec du temps, un cadre sûr et un travail précis, cesser d’être organisée par ce qui lui a été fait. La page sur les violences sexuelles traite des agressions en général et du consentement ; celle-ci se concentre sur ce qui est propre à la famille.
Le silence et la loyauté : pourquoi l’enfant ne dit rien
« Pourquoi n’as-tu rien dit ? » est la question que les personnes victimes redoutent le plus, parce qu’elle contient un reproche, et parce qu’elles se la posent elles-mêmes depuis toujours. La réponse tient à ce qu’est un enfant. Un enfant dépend entièrement des adultes qui l’entourent, pour manger, dormir, être aimé, savoir ce qui est normal. Quand l’un de ces adultes lui fait ce qu’il ne devrait pas, l’enfant ne dispose d’aucun point extérieur pour juger : il n’a que la version de l’adulte, « c’est notre secret », « c’est parce que je t’aime », « tout le monde fait ça », « si tu en parles, maman mourra de chagrin », « personne ne te croira ». Il la fait sienne, parce qu’il n’a pas le choix.
Sándor Ferenczi a décrit ce mécanisme en 1932, dans un texte qu’il a appelé « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». L’enfant parle, dit-il en substance, la langue de la tendresse ; l’adulte qui abuse lui répond dans la langue de la passion, et l’enfant, terrifié, ne peut ni fuir ni se défendre. Alors il fait la seule chose possible : il s’identifie à l’agresseur, il devine ce que celui-ci attend, il s’y soumet, et il prend sur lui la culpabilité que l’adulte ne porte pas. C’est pourquoi tant de personnes victimes d’inceste se sentent coupables de ce qui leur a été fait, et le restent longtemps après avoir compris, intellectuellement, qu’elles n’y étaient pour rien. Ce sentiment de culpabilité n’est pas un indice de responsabilité : il est la trace de la façon dont un enfant a survécu au lien.
Au silence de l’enfant s’ajoute celui de la famille. Il arrive qu’un autre adulte sache, ou devine, et ne dise rien, par peur, par dépendance, par incapacité à regarder, parce que lui-même a vécu la même chose une génération plus tôt. Le psychanalyste Paul-Claude Racamier a nommé « incestuel » ce climat de famille où les frontières entre les générations sont brouillées sans qu’il y ait forcément passage à l’acte : l’inceste y trouve un terrain, et le silence y est une règle non écrite. La page Racamier : perversion narcissique, incestuel, antœdipe présente cette notion. Pour l’enfant, et pour l’adulte qu’il devient, le silence de ceux qui auraient dû protéger est souvent une blessure aussi profonde que les actes eux-mêmes.
La sidération et la dissociation : ne plus être là
Presque toutes les personnes que nous recevons décrivent la même chose, avec des mots différents : « je regardais le plafond », « j’étais dans le papier peint », « je comptais les lattes du volet », « je n’étais plus dans mon corps ». Face à un danger auquel on ne peut ni échapper ni s’opposer, l’organisme a une troisième réponse après la fuite et la lutte : il se fige, et il se coupe. La sidération est cette paralysie, où le corps ne bouge plus et où la pensée s’arrête ; la dissociation est cette coupure, où la conscience se détache de ce qui arrive au corps, comme si cela arrivait à quelqu’un d’autre, ou de loin. Pierre Janet avait décrit dès 1889 cette façon qu’a l’esprit de mettre à l’écart ce qu’il ne peut pas intégrer. Chez un enfant, qui n’a aucun moyen de fuir ni de lutter, c’est la réponse la plus fréquente, et c’est celle qui lui permet de tenir.
Il faut en tirer une conséquence que nous répétons à chaque personne, parce qu’elle y revient sans cesse : ne pas avoir bougé, ne pas avoir crié, ne pas avoir dit non ne signifie en aucune façon avoir consenti. La sidération n’est pas un accord, c’est une réaction de survie que personne ne choisit, et un enfant moins que quiconque. Beaucoup de personnes victimes gardent, bien au-delà de la compréhension, une image d’elles-mêmes immobiles qui les accuse ; c’est l’une des cibles privilégiées du travail en EMDR, parce que cette image est précisément ce qui n’a pas pu être digéré.
La dissociation ne s’arrête pas toujours quand les actes s’arrêtent. Elle peut devenir une habitude du psychisme, qui se coupe dès que quelque chose rappelle, de près ou de loin, la situation d’alors : un geste de tendresse, une odeur, une position, une voix. À l’âge adulte, cela se traduit par des moments d’absence, un sentiment d’irréalité, l’impression de se regarder vivre, parfois des trous dans la journée, et une sexualité où l’on « n’est pas là ». La page sidération et dissociation face à la violence détaille ces mécanismes, et le dossier dissociation les explore. C’est pour cette raison que, au cabinet, un bilan dissociatif précède souvent tout travail sur les souvenirs : on ne retraite pas une scène chez une personne qui risque de s’absenter au milieu.
Un souffle pour revenir ici, maintenant
Lire sur ce sujet peut réveiller des sensations, un serrement, une envie de fermer la page, une impression de flotter. C’est normal, et ce n’est pas un signe que vous n’êtes pas prêt : c’est le corps qui réagit à ce qu’il reconnaît. Avant de poursuivre, ou à tout moment, vous pouvez vous arrêter ici. Posez les pieds au sol, gardez les yeux ouverts si vous préférez, regardez trois objets autour de vous, et suivez le cercle. Rien n’est obligatoire ; si l’exercice ne vous convient pas, passez-le.
Cet exercice est l’un de ceux que nous apprenons aux personnes que nous accompagnons, pour les moments où le passé revient sans prévenir. D’autres outils d’ancrage et de retour au présent sont proposés sur la page se mettre en sécurité et à distance et dans les séances de relaxation du site.
La mémoire : fragments, corps, et une prudence nécessaire
La mémoire de l’inceste ressemble rarement à un film. Elle ressemble à des éclats : un couloir, une lumière sous une porte, une odeur d’après-rasage, le motif d’un drap, une phrase, un poids. Certains moments sont d’une netteté insupportable, d’autres manquent complètement, et entre les deux il y a des zones floues où la personne ne sait plus ce qu’elle a vu, ce qu’elle a rêvé, ce qu’on lui a raconté. C’est l’une des raisons pour lesquelles tant de personnes doutent d’elles-mêmes : elles s’attendent à se souvenir comme d’un événement ordinaire, et elles ne retrouvent que des morceaux. Or c’est précisément ainsi que s’enregistre une expérience vécue sous la terreur et la dissociation : par fragments sensoriels, sans récit, souvent sans date. Bessel van der Kolk a longuement décrit cette mémoire qui s’inscrit dans le corps plutôt que dans l’histoire, et la page dissociation, trauma et mémoire en explique les mécanismes.
Le corps, lui, se souvient à sa façon : un sursaut quand quelqu’un s’approche par-derrière, une nausée devant un parfum, une impossibilité d’être touchée à un endroit précis, une douleur sans cause trouvée, un dégoût de soi au réveil. Ces réactions sont réelles, elles méritent une évaluation médicale quand elles touchent la santé, et nous travaillons en lien avec le médecin quand c’est utile ; elles sont aussi, souvent, ce par quoi la personne commence à comprendre que quelque chose s’est passé.
Il faut pourtant poser ici une prudence que nous tenons pour essentielle. Des trous dans la mémoire d’enfance, un malaise devant un parent, une sexualité difficile, des cauchemars ne permettent pas, à eux seuls, de conclure qu’un inceste a eu lieu et a été oublié. La mémoire d’enfance est lacunaire chez tout le monde, et le psychisme est capable de construire, de bonne foi, des souvenirs à partir d’une suggestion, d’une lecture ou d’une attente. Ce que nous faisons au cabinet, c’est écouter ce qui vient, sans le forcer, sans le compléter, sans le suggérer, et travailler avec ce qui est là, qui est presque toujours suffisant. Un mot encore sur les termes : on entend souvent parler de souvenirs « refoulés ». Le refoulement est un concept psychanalytique précis, qui désigne la mise à l’écart d’une représentation inconciliable ; il n’est pas un synonyme de la dissociation ni de l’amnésie traumatique, et employer les mots avec exactitude fait partie du respect que l’on doit à ce que la personne a vécu.
L’adulte qui parle enfin : à trente, quarante-cinq, soixante ans
La plupart des personnes qui nous parlent d’inceste le font des décennies après. Quelque chose a rouvert la porte : la naissance d’un enfant, surtout quand il atteint l’âge qu’elles avaient ; la mort de l’auteur, qui lève une menace et libère une colère ; un témoignage entendu à la radio ou lu dans un livre ; une séparation ; une consultation commencée pour tout autre chose, une dépression, des douleurs, des crises d’angoisse, et au milieu de laquelle la phrase arrive. Parfois, c’est la révélation d’un autre enfant de la famille, une nièce, une cousine, qui fait comprendre à la personne qu’elle n’était pas la seule et que son silence n’a pas protégé les suivants, ce qui ajoute une culpabilité terrible à la première.
Ce que l’adulte porte ressemble souvent à ce que Judith Herman a décrit en 1992 sous le nom de trauma complexe : des émotions qui débordent ou qui s’éteignent, une image de soi rongée par la honte, des relations où se rejouent la soumission, la méfiance ou la fuite, une sexualité absente ou au contraire compulsive, des moments de dissociation, parfois des conduites pour anesthésier, alcool, nourriture, scarifications. Rien de tout cela n’est une faiblesse de caractère : ce sont les adaptations d’un enfant qui a dû survivre dans sa propre maison, et qui continuent de fonctionner chez un adulte qui n’en a plus besoin. La page trauma complexe décrit ce tableau, et après la violence : alcool, compulsions, conduites à risque parle des moyens que l’on trouve pour ne plus sentir.
Parler, la première fois, est souvent vécu comme un saut dans le vide : la personne s’attend à être jugée, soupçonnée, ou à voir son interlocuteur s’effondrer. Ce que nous faisons à ce moment-là est simple, et il faut le dire parce que c’est ce que les gens redoutent : nous écoutons, nous ne demandons pas de détails, nous ne demandons pas de preuves, nous ne nous effondrons pas, et nous disons que nous croyons. Le reste, ce qui s’est passé exactement, ce qu’il faut en faire, viendra en son temps, si la personne le veut. La page nommer les faits, sortir du silence décrit ce premier pas.
La famille qui ne croit pas, ou qui savait
Dire l’inceste à sa famille est une épreuve à part, et beaucoup de personnes choisissent de ne jamais la traverser. Celles qui le font rencontrent des réactions que nous connaissons bien : « tu es sûre ? », « il est vieux maintenant, à quoi bon », « tu vas tuer ta mère », « pourquoi tu n’as rien dit à l’époque », « c’était une autre époque », « tu as toujours eu beaucoup d’imagination », et parfois le silence, un silence de plomb, puis la vie qui reprend comme si rien n’avait été dit. Il arrive qu’une sœur ou un frère confie à son tour avoir vécu la même chose. Il arrive aussi que la personne soit exclue, désignée comme celle qui détruit la famille, privée des neveux, écartée des fêtes.
Ces réactions ne disent rien de la vérité de ce que la personne a vécu. Elles disent quelque chose de la famille, de ce qu’elle peut supporter de regarder, des loyautés qui la tiennent, et parfois de ce que d’autres y ont subi ou laissé faire. Nous le répétons souvent en séance, parce que la personne a tendance à prendre le doute des siens pour une preuve contre elle-même : ne pas être cru par sa famille est une seconde blessure, pas une réfutation. Et il y a le cas, fréquent, du parent qui savait, ou qui aurait pu savoir, et qui n’a rien fait. La colère contre ce parent est souvent plus difficile à admettre que la colère contre l’auteur, parce qu’elle vise quelqu’un dont on attendait la protection et dont on a encore besoin.
Ce qu’il faut en faire, rupture, distance, confrontation, silence préservé, nous ne le décidons jamais à la place de la personne. Nous l’aidons à ce que la décision soit la sienne, et non celle de la peur, de la culpabilité ou de l’injonction d’un proche. Quand la distance s’impose, elle se fait rarement sans deuil, celui de la famille que l’on aurait voulu avoir : la page les deuils sans mort en parle, et celle sur les violences intrafamiliales décrit les loyautés qui font taire.
Ce que l’on se dit, ce que nous répondons
Certaines phrases reviennent chez presque toutes les personnes que nous recevons pour un inceste. Elles tournent la nuit, elles se disent à voix basse en séance, et elles portent chacune une part du poids. Les voici, avec ce que nous répondons quand elles sont dites devant nous. Retournez celles qui vous parlent ; laissez les autres.
Ce qui pèse encore aujourd’hui
Il n’y a pas de test pour mesurer un inceste, et nous n’en proposerons pas. Cette jauge sert à autre chose : regarder, domaine par domaine, ce que ce qui vous a été fait occupe encore dans votre vie d’aujourd’hui, pour savoir par où commencer. Réglez chaque curseur de 0, cela ne pèse plus, à 10, cela pèse tous les jours. Vous pouvez ne pas tout remplir. La lecture qui s’affiche est celle d’un clinicien ; elle ne vous évalue pas, elle vous oriente.
Exemple fictif : Claire, 44 ans, « je veux savoir si c’est vraiment arrivé »
Claire est un personnage imaginé pour cette page, à partir de ce que nous entendons souvent ; aucune personne réelle n’est décrite.
Situation
Claire consulte depuis que sa fille a eu huit ans. Depuis quelques mois, elle fait des cauchemars, panique quand son père propose de garder la petite, et ne supporte plus qu’on la touche dans son dos. Elle a des souvenirs précis et incomplets : un couloir la nuit, une odeur d’après-rasage, la phrase « ne dis rien à maman », un poids. Entre ces éclats, des trous. Elle l’a dit à sa sœur, qui a répondu : « tu es sûre ? il est vieux maintenant. » Claire arrive avec deux demandes : qu’on l’aide à retrouver ce qui manque pour « être sûre », et commencer l’EMDR tout de suite « pour que ça s’arrête ».
Que proposerions-nous à Claire ?
Être cru : ce que change le « je te crois » d’un psy
De toutes les choses qu’une personne victime d’inceste attend, être crue vient en premier, avant même d’être soulagée. Elle a passé des années à douter d’elle-même, parce qu’on lui a dit qu’elle inventait, parce que sa mémoire est en morceaux, parce que sa famille a détourné le regard, parce que l’auteur avait l’air d’un homme ordinaire. Quand quelqu’un dont le métier est d’écouter, d’évaluer puis de conclure lui dit « je vous crois », ce n’est pas une gentillesse : c’est la vérité clinique qui prend position, et cela remet debout une personne qui ne savait plus si elle avait le droit à sa propre histoire.
Ce « je te crois » du psy change d’échelle quand il est écrit. Le compte rendu d’un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, appuyé sur des entretiens cliniques et des évaluations psychométriques et non sur une impression, appartient à la personne. Elle peut le garder pour elle, le montrer à un conjoint qui ne comprenait pas, à une sœur qui doutait, à un médecin, et, si elle décide un jour d’engager une procédure, la justice peut en tenir compte. Ce n’est pas une preuve des faits, ce n’est pas son rôle ; c’est l’évaluation sérieuse, par un professionnel, de ce que la personne porte et de la cohérence de ce qu’elle décrit. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’un adulte prend leur parole au sérieux au point de l’écrire, et c’est l’une des raisons qui nous font attacher tant d’importance à ce bilan. La page violence et plainte explique ce que ce document peut et ne peut pas.
Le chemin au cabinet : stabiliser, évaluer, retraiter, comprendre
Les personnes qui ont subi des violences sexuelles dans l’enfance, et en particulier un inceste, représentent une part importante de celles que nous recevons. Notre psychothérapeute est formé au trauma et à la dissociation, et le chemin que nous proposons suit un ordre qui n’est pas négociable, parce qu’il protège : on ne commence pas par les souvenirs. On commence par la personne telle qu’elle est aujourd’hui, par son sommeil, par les moments où elle se coupe, par les outils qui lui permettent de revenir dans son corps, par ce qui, dans sa vie actuelle, la met encore en danger ou en contact avec l’auteur. Cette étape de stabilisation peut prendre quelques séances ou plusieurs mois ; elle n’est jamais du temps perdu.
Vient ensuite le bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, réalisé par le psychothérapeute après un rendez-vous préliminaire. Il dit ce que la personne porte, s’il existe une dissociation qui demande des précautions, et il donne lieu à un compte rendu écrit qui lui appartient. L’EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, vient quand la personne peut rester présente pendant le retraitement : elle cible les fragments qui reviennent, le couloir, l’odeur, la phrase, et surtout l’image de soi immobile, et elle permet à ces éclats de devenir des souvenirs, douloureux mais passés, au lieu de rester des présents qui se rejouent. La page traumatisme d’attachement et EMDR explique ce qui est propre aux violences commises par un proche. Les outils des TCC servent à ce qui, aujourd’hui, rejoue la peur, les évitements, la sexualité, les limites dans les relations.
L’écoute analytique accompagne tout le chemin, parce que l’inceste est une affaire de places, de loyautés et de langue confondue, et que comprendre ce que l’enfant a dû faire pour survivre desserre la culpabilité qu’il a prise sur lui. Elle accueille aussi ce que la famille d’aujourd’hui réveille, la fille qui atteint l’âge, la mère qui n’a rien vu, le frère qui ne veut pas savoir. Tout peut se faire en téléconsultation, EMDR compris, ce qui compte pour une personne qui ne peut pas dire où elle va, ou qui a besoin d’être chez elle pour parler. Nous travaillons en lien avec le médecin, avec l’accord de la personne, quand le corps a été atteint ou quand des conduites pour ne plus sentir mettent la santé en jeu. Si une plainte est envisagée, c’est une démarche judiciaire que nous n’organisons pas ; nous accompagnons avant, pendant et après, et le travail ne dépend pas de cette décision. La page notre approche des violences décrit l’ensemble.
Si cela devient trop lourd
Des idées de mort, des gestes contre soi, une impossibilité de tenir après une révélation ou une confrontation familiale, un enfant de la famille que vous pensez en danger aujourd’hui : ne portez pas cela seul. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
À retenir
L’enfant se tait parce qu’il dépend de l’adulte et qu’il prend sur lui une culpabilité qui n’est pas la sienne ; ne pas avoir bougé n’est pas avoir consenti.
La mémoire de l’inceste est faite de fragments, et le corps se souvient à sa façon ; des trous dans la mémoire ne prouvent pas, à eux seuls, un inceste oublié.
Le doute de la famille est une seconde blessure, pas une réfutation.
Au cabinet : stabiliser d’abord, puis le bilan psycho-traumatique et dissociatif, puis l’EMDR, avec l’écoute analytique tout du long. Vous ne serez jamais poussé à raconter ce que vous n’êtes pas prêt à dire.
Ce que la loi dit, et ce que nous n’en ferons pas
Nous ne sommes pas juristes, et nous ne détaillons ici ni délais ni démarches, parce qu’ils changent et qu’ils relèvent d’un avocat. Trois repères, pourtant, méritent d’être connus. Depuis la loi du 21 avril 2021, le code pénal qualifie expressément d’incestueux les viols et les agressions sexuelles commis sur un mineur par un membre de la famille qu’il énumère : le mot que les personnes ont mis des décennies à prononcer figure désormais dans la loi. L’article 226-14 du code pénal permet à un professionnel tenu au secret d’informer les autorités judiciaires, médicales ou administratives de violences, y compris sexuelles, subies par un mineur, sans que son accord soit nécessaire, et un signalement fait de bonne foi n’engage pas la responsabilité de son auteur ; pour une victime majeure, en revanche, c’est elle qui décide de ce qu’un soignant porte à la justice. L’article 434-3 du même code fait de l’absence d’information des autorités une infraction pour quiconque a connaissance de violences ou d’atteintes sexuelles infligées à un mineur, les personnes tenues au secret professionnel en étant exceptées sauf disposition contraire. Texte vérifié le 30 octobre 2026.
Ce que cela signifie pour vous est simple : si vous êtes adulte, personne ne décidera à votre place de porter ou non ce que vous dites devant la justice ; si un enfant de votre famille est concerné aujourd’hui, la loi prévoit qu’il ne soit pas laissé seul avec cela. Les textes sur le consentement, sur les délais pour agir et sur l’accueil de la plainte sont réunis, vérifiés, sur la page violence et plainte et sur celle des violences sexuelles. Déposer plainte, ou ne pas le faire, ne change rien à la possibilité du soin.
Vrai ou faux sur l’inceste
Six affirmations que l’on entend, dans les familles et ailleurs. Répondez si vous le souhaitez ; l’explication s’affiche aussitôt.
Affirmation 1
« Un enfant qui ne se débat pas et ne dit rien est, d’une certaine façon, consentant. »
Faux, absolument. La sidération est une réaction de survie que personne ne choisit, et un enfant n’a ni les moyens de fuir ni ceux de s’opposer à un adulte dont il dépend. Le silence et l’immobilité ne sont pas un accord, et la loi elle-même ne déduit pas le consentement de l’absence de réaction.
Affirmation 2
« Si c’était vraiment arrivé, elle s’en souviendrait clairement. »
Faux. La mémoire de ce qui a été vécu sous la terreur et la dissociation est faite de fragments sensoriels, d’éclats sans date et de zones manquantes, pas d’un récit continu. Ne pas tout se rappeler est la règle. À l’inverse, des trous de mémoire ne prouvent pas à eux seuls qu’il s’est passé quelque chose : les deux prudences vont ensemble.
Affirmation 3
« La culpabilité ressentie par la personne victime ne dit rien de sa responsabilité. »
Vrai. Cette culpabilité est la trace du mécanisme décrit par Ferenczi : l’enfant terrifié s’identifie à l’adulte et prend sur lui la faute que celui-ci ne porte pas, pour préserver le lien dont il dépend. Se sentir coupable est un symptôme de ce qui a été fait, pas un indice de ce que l’on aurait fait.
Affirmation 4
« L’EMDR permet de traiter un inceste en quelques séances dès le début de la thérapie. »
Faux. L’EMDR est très utile pour les fragments qui reviennent, mais elle vient après la stabilisation et après un bilan psycho-traumatique et dissociatif, chez une personne capable de rester présente pendant le retraitement. Commencer par les souvenirs chez quelqu’un qui se coupe de son corps risque d’aggraver ce que l’on veut apaiser.
Affirmation 5
« Il faut confronter l’auteur ou le dire à sa famille pour aller mieux. »
C’est plus nuancé. Pour certaines personnes, dire ou confronter est une étape qui libère ; pour d’autres, c’est une épreuve qui rouvre tout sans rien apporter, et le soin n’en dépend pas. Nous ne décidons jamais à la place de la personne : nous l’aidons à ce que le choix soit le sien, et non celui de la peur, de la culpabilité ou de l’injonction d’un proche.
Affirmation 6
« Les garçons aussi sont victimes d’inceste. »
Vrai. Les garçons sont concernés, par des hommes comme par des femmes de la famille, et ils parlent encore moins souvent, parce qu’à la honte s’ajoutent les idées reçues sur ce qu’un garçon devrait avoir pu faire, et parfois des questions douloureuses sur son identité ou son orientation. Nous les recevons avec la même écoute, et le travail est le même.
Questions fréquentes sur l’inceste
Pourquoi une victime d’inceste met-elle si longtemps à parler ?
Parce qu’un enfant dépend de l’adulte qui lui fait du mal et ne peut pas se permettre de le perdre ; parce qu’on lui a dit que c’était un secret, que personne ne le croirait, que la famille exploserait ; parce qu’il a pris sur lui une culpabilité qui n’est pas la sienne ; parce que sa mémoire est en fragments et qu’il doute de lui-même ; parce que la honte isole. La parole vient souvent des décennies plus tard, quand un événement rouvre la porte : une naissance, un décès, un témoignage.
Pourquoi n’ai-je pas réagi pendant les faits ?
Parce que votre organisme a fait ce qu’il pouvait. Quand fuir et lutter sont impossibles, le corps se fige et la conscience se coupe : c’est la sidération et la dissociation, des réactions de survie que personne ne choisit, et qu’un enfant ne peut pas éviter. Ne pas avoir bougé, crié ni dit non ne signifie pas avoir consenti, et la loi elle-même ne déduit pas le consentement du silence. L’image de soi immobile est l’une des cibles du travail en EMDR.
Je n’ai que des fragments de souvenirs, est-ce que j’invente ?
Des fragments, un couloir, une odeur, une phrase, un poids, sont la forme normale de la mémoire de ce qui a été vécu sous la terreur : elle s’inscrit par éclats sensoriels, sans récit ni date. Ne pas tout se rappeler est la règle. Nous travaillons avec ce qui est là, sans chercher à combler les trous ni à suggérer quoi que ce soit, et ce qui est là suffit presque toujours. À l’inverse, des trous de mémoire sans souvenir ne permettent pas de conclure à un inceste oublié.
Comment se soigne un traumatisme lié à l’inceste ?
Dans un ordre précis. D’abord la stabilisation : retrouver un sommeil, des outils pour revenir dans son corps, une sécurité dans la vie actuelle. Puis un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, dont le compte rendu écrit vous appartient. Ensuite l’EMDR, en séances de quatre-vingts minutes, pour les fragments qui reviennent, quand vous pouvez rester présent. L’écoute analytique accompagne tout du long ce que la famille et le lien réveillent, et les outils des TCC ce qui rejoue la peur aujourd’hui. Tout est possible en téléconsultation.
Ma famille ne me croit pas, que faire ?
D’abord savoir que le doute de votre famille ne dit rien de la vérité de ce que vous avez vécu : il dit quelque chose de ce qu’elle peut supporter de regarder, des loyautés qui la tiennent, parfois de ce que d’autres y ont subi ou laissé faire. Ne pas être cru par les siens est une seconde blessure, pas une réfutation. Être cru par quelqu’un dont c’est le métier, et le lire dans un compte rendu de bilan, aide beaucoup. Rupture, distance ou silence préservé : la décision vous appartient.
Peut-on faire de l’EMDR pour un inceste ?
Oui, et c’est l’une des approches les plus utiles pour les fragments qui reviennent, les cauchemars et l’image de soi immobile. Mais elle ne vient pas en premier : chez une personne qui se coupe de son corps, retraiter une scène trop tôt risque de la faire s’absenter en séance et d’aggraver ce que l’on veut apaiser. Elle suit la stabilisation et un bilan dissociatif, et se pratique en séances longues de quatre-vingts minutes, au cabinet ou en téléconsultation.
Dois-je porter plainte pour aller mieux ?
Non. Porter plainte est une démarche judiciaire qui vous appartient, que nous n’organisons pas et dont le soin ne dépend pas : certaines personnes y trouvent une reconnaissance, d’autres une épreuve, d’autres n’y songent pas. Nous accompagnons avant, pendant et après, quelle que soit votre décision. Si vous êtes adulte, c’est vous qui décidez de ce qu’un soignant porte à la justice. Le compte rendu d’un bilan vous appartient, et vous en faites l’usage que vous jugez utile.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les textes cliniques et les documents institutionnels qui ont guidé l’écriture de cette page sur l’inceste.
Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion », communication au congrès de Wiesbaden, 1932, publiée en 1933.
Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, 1889 : les premières descriptions de la dissociation.
Judith Lewis Herman, Trauma and Recovery, 1992 : le trauma complexe et les trois étapes du soin, sécurité, remémoration, reconnexion.
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, 2014 : la mémoire traumatique fragmentaire et corporelle.
Paul-Claude Racamier, L’Inceste et l’incestuel, 1995 : le climat familial où les frontières entre générations sont brouillées.
Centre national de ressources et de résilience (Cn2r), dossier consacré aux violences sexuelles, 2024 : cn2r.fr.
Organisation mondiale de la santé, fiche Violence à l’encontre des enfants, sur les violences sexuelles subies dans l’enfance et leurs conséquences : who.int.
Vous n’aurez rien à raconter que vous ne vouliez pas dire
Un premier rendez-vous ne vous demande ni récit ni preuve. Il sert à vous rencontrer, à savoir comment vous allez aujourd’hui, et à décider ensemble d’un chemin à votre rythme. Au cabinet ou en téléconsultation, avec quelqu’un qui vous croira.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.