Jean Bergeret et « La violence fondamentale » : une force de survie, distincte de l’agressivité
Il y a des mots que l’on croit connaître parce qu’on les emploie tous les jours. « Violence » est de ceux-là. Un psychiatre et psychanalyste lyonnais, Jean Bergeret, a passé une partie de sa vie à montrer que ce mot recouvrait deux réalités que tout le monde confond : une force très ancienne qui ne cherche qu’à survivre, qu’il appelle la violence fondamentale, et une intention de faire du mal, qu’il réserve au mot agressivité. Cette page présente sa pensée, son livre de 1984, sa lecture étonnante du mythe d’Œdipe, ce que cette distinction nous permet d’entendre en séance auprès des personnes qui ont subi des violences, et aussi ce qu’elle ne dit pas : elle n’explique pas tout, et elle n’excuse rien.
Qui était Jean Bergeret, psychiatre et psychanalyste ?
Jean Bergeret (1923-2016) a été l’une des grandes figures de la psychanalyse française de la seconde moitié du vingtième siècle, et l’une des moins bruyantes. Psychiatre de formation, psychanalyste membre de la Société psychanalytique de Paris, il a enseigné la psychologie clinique à l’université de Lyon pendant des décennies et formé des générations de psychologues et de psychiatres. Beaucoup de cliniciens francophones ont appris leur métier dans son manuel de psychologie pathologique, paru en 1972 et réédité sans interruption depuis. Il a aussi dirigé des travaux sur les toxicomanies, à une époque où peu d’analystes s’intéressaient aux personnes dépendantes, ce qui n’est pas pour rien dans l’intérêt que lui porte notre psychothérapeute, formé lui-même à l’addictologie.
Ce qui frappe, quand on lit Bergeret, c’est un souci presque obsessionnel de la précision des mots. Il reprochait à la psychanalyse de son temps d’employer « agressivité », « violence », « destructivité », « haine » et « sadisme » comme des synonymes, et il pensait que cette confusion de vocabulaire empêchait de comprendre ce qui se passait réellement chez un patient, et en particulier chez les patients les plus fragiles, ceux qu’il appelait les états limites. Toute son œuvre sur la violence peut se lire comme un effort pour séparer ce qui avait été mélangé.
Voici les repères de cette œuvre, pour situer le livre dont parle cette page. Les dates sont celles des premières éditions.
1972Psychologie pathologique théorique et clinique (Masson), avec ses collaborateurs lyonnais : le manuel qui a formé des générations de cliniciens, et qui expose déjà sa façon de classer les organisations de la personnalité.Un livre de cours, réédité depuis plus de cinquante ans.
1974La personnalité normale et pathologique (Dunod) : la théorie des structures. Bergeret y distingue deux structures stables, névrotique et psychotique, et un vaste ensemble instable qu’il refuse d’appeler structure, les états limites.C’est ici que s’enracine sa réflexion sur la violence.
1975La dépression et les états-limites (Payot) : le traumatisme précoce, la relation de dépendance à l’autre, l’angoisse de perdre l’objet, et la dépression comme risque permanent de ces organisations.Le lien entre fragilité narcissique et violence commence à se dessiner.
1984La violence fondamentale. L’inépuisable Œdipe (Dunod) : le livre central, celui que présente cette page. La violence comme force de survie, antérieure à l’agressivité, et la relecture du mythe d’Œdipe à partir de Laïos.Le concept est né ; il va occuper Bergeret jusqu’à la fin.
1994La violence et la vie. La face cachée de l’Œdipe (Payot) : dix ans plus tard, Bergeret reprend et développe sa thèse, en insistant sur ce que le titre dit déjà : la violence fondamentale est du côté de la vie, non de la mort.Une réponse à ceux qui l’avaient lu comme un pessimiste.
1995Freud, la violence et la dépression. L’Œdipe et le narcissisme (PUF) : la discussion serrée avec Freud, et le fil qui relie la violence non intégrée à la dépression.Le dernier volet d’une trilogie commencée en 1984.
Le livre de 1984 et son sous-titre : « L’inépuisable Œdipe »
La violence fondamentale paraît chez Dunod en 1984. Son sous-titre, L’inépuisable Œdipe, annonce la méthode : Bergeret ne part pas de statistiques ni de faits divers, il repart du mythe que Freud avait placé au centre de la psychanalyse, et il prétend y lire quelque chose que Freud, selon lui, n’avait pas voulu voir. Le livre s’ouvre sur une question simple. Pourquoi la psychanalyse, qui a tant parlé de sexualité, a-t-elle si peu de mots pour la violence, alors qu’elle en rencontre chaque jour dans ses cabinets, chez les enfants qui mordent, chez les adolescents qui cassent, chez les adultes qui s’effondrent ou qui frappent ?
Sa réponse tient en une proposition que nous allons déplier tout au long de cette page : il existe chez l’être humain, comme chez tout vivant, une force première qui n’a qu’un but, se maintenir en vie, et cette force n’a rien à voir, à l’origine, avec le désir de faire du mal. Bergeret l’appelle la violence fondamentale. Il la distingue radicalement de l’agressivité, qui est déjà une relation à quelqu’un, chargée de haine ou de plaisir, et qui vise à nuire. L’enjeu n’est pas seulement théorique. Si la violence première est une force de vie, alors elle n’est pas à éradiquer mais à intégrer, c’est-à-dire à faire passer dans le registre de la pensée, du jeu, du langage et du lien. Et si elle n’est pas intégrée, elle reste à l’état brut, prête à surgir chez l’adolescent en crise, chez l’adulte débordé, ou à se retourner contre la personne elle-même sous la forme d’une dépression.
Le livre est dense, écrit pour des cliniciens, et nous n’en ferons pas ici un résumé scolaire. Nous en retenons ce qui nous sert concrètement, dans un cabinet qui reçoit chaque semaine des personnes ayant subi des violences, pour entendre autrement ce qu’elles racontent : leur propre geste de défense, la violence de leur enfant, la peur de devenir violentes à leur tour. Et nous dirons aussi, parce que c’est indispensable, ce que cette théorie ne permet pas de conclure sur les auteurs de violences, qui restent responsables de leurs actes, quelle que soit la force qui les traverse.
Violence ou agressivité : la distinction qui change tout
Partons d’une scène ordinaire. Un enfant de deux ans, à qui un autre enfant arrache son jouet, le pousse violemment et le fait tomber. Un adulte assis dans un bus, menacé par un homme ivre, le repousse d’un geste brusque pour dégager le passage. Une femme que son conjoint saisit par le bras griffe le visage qui se penche sur elle. Dans les trois cas, on parlera de violence, et l’on aura raison. Mais y a-t-il, dans ces trois gestes, l’intention de faire du mal ? Non. Il y a l’urgence de ne pas être écrasé, de garder sa place, de ne pas disparaître. C’est exactement ce que Bergeret appelle la violence fondamentale : une réaction de survie dont la formule est « lui ou moi ». Pas « je veux le détruire », mais « il faut que je reste debout ». L’autre n’est pas haï : il est un obstacle, une menace, et il cesse d’exister psychiquement dès que la menace disparaît.
L’agressivité, dans le vocabulaire de Bergeret, est tout autre chose. Elle suppose que l’autre existe pour moi comme une personne, que je lui veux quelque chose, et que ce quelque chose est de le faire souffrir, de le dominer, de l’humilier, de l’anéantir. Elle se nourrit de haine, parfois de plaisir, et elle se prolonge au-delà de tout danger. Un conjoint qui frappe après la dispute, quand l’autre est déjà à terre, n’est pas en train de survivre. Un chef qui humilie son employé devant l’équipe n’est pas menacé. Un adolescent qui harcèle un camarade pendant des mois ne se défend pas. Là, nous sommes dans l’agressivité, et là seulement il est juste de parler d’intention de nuire. Bergeret dit, en substance, que l’agressivité est une violence qui a rencontré la sexualité, c’est-à-dire le désir, l’attachement et leur envers, la haine. Elle est donc plus tardive dans le développement, plus élaborée, et paradoxalement plus humaine, au sens où aucun animal ne torture par plaisir.
Pourquoi cette distinction compte-t-elle pour une personne qui a subi des violences ? Pour deux raisons que nous rencontrons constamment en consultation. La première : beaucoup de personnes victimes se reprochent leur propre violence, celle qu’elles ont eue pour se défendre, et se disent « je ne vaux pas mieux que lui ». La grille de Bergeret leur rend un service immense, parce qu’elle leur montre que leur geste relevait du « lui ou moi » et non de la volonté de nuire. La seconde : la même grille permet de nommer précisément ce qu’elles ont reçu. Quand les coups ont continué après qu’elles ont cessé de résister, quand les humiliations étaient méthodiques, quand la peur était recherchée, ce n’était pas une « crise », un « débordement », une « perte de contrôle » : c’était de l’agressivité, au sens le plus précis. Mettre le bon mot sur ce que l’on a subi est souvent la première étape de la reconstruction, et notre page reconnaître ce que l’on subit y est entièrement consacrée.
L’outil ci-dessous vous propose d’appliquer cette grille à un geste précis dont vous vous souvenez : le vôtre, ou celui que vous avez subi. Il ne juge personne ; il vous montre simplement comment la distinction de Bergeret fonctionne quand on la met à l’épreuve d’une scène réelle.
Une force d’avant l’objet : narcissique, sans haine, du côté de la vie
Pour comprendre ce que Bergeret veut dire, il faut accepter de remonter très loin, avant les premiers mots, avant même la reconnaissance d’un visage. Le nouveau-né, dit-il, ne hait personne : il n’a pas encore les moyens psychiques de haïr, puisque haïr suppose de savoir qu’il existe quelqu’un d’autre que soi. Mais il se défend déjà. Il hurle quand il a faim, se raidit quand on le manipule trop brusquement, repousse le sein ou le biberon qui l’étouffe, se bat littéralement pour respirer. Cette activité-là, Bergeret la range dans la violence fondamentale : une force narcissique, au sens où elle ne concerne que la conservation de soi, préobjectale, parce qu’elle n’a pas encore d’autre en face d’elle, et préambivalente, parce qu’elle ne mélange pas encore l’amour et la haine. Il insiste sur son enracinement biologique et préfère volontiers parler d’instinct, pour la distinguer de la pulsion, qui chez Freud est toujours déjà tournée vers un objet.
C’est ici que Bergeret prend ses distances avec Freud sur un point précis. Freud avait proposé en 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, l’hypothèse d’une pulsion de mort, une tendance du vivant à retourner à l’inanimé, dont l’agressivité tournée vers l’extérieur serait un dérivé. Nous présentons cette hypothèse sur la page consacrée à Freud et la violence. Bergeret n’y adhère pas. Pour lui, la force première n’est pas au service de la mort mais de la vie : elle ne veut pas détruire, elle veut durer. Le titre de son livre de 1994, La violence et la vie, dit cela sans détour. Il ne nie pas la destructivité humaine, qu’il connaît aussi bien que quiconque ; il refuse de la placer à l’origine. La destructivité, dans sa lecture, est un destin possible de la violence fondamentale quand elle n’a pas pu s’intégrer, pas sa nature première.
Cette façon de voir a une conséquence clinique que nous mesurons chaque semaine. Si l’on pense que la violence humaine est, à sa racine, un désir de détruire, alors toute personne qui découvre en elle de la violence a de quoi se faire horreur. Beaucoup de nos patients arrivent avec cette horreur : la mère qui a crié trop fort, l’homme qui a cassé une chaise, l’adolescente qui a frappé sa sœur, la personne victime qui a rêvé, la nuit, de tuer celui qui l’a agressée. Avec Bergeret, nous pouvons leur dire quelque chose de précis et de vrai : la force que vous avez sentie n’est pas la preuve d’un fond mauvais, c’est la trace d’une énergie très ancienne qui a voulu vous garder en vie. Ce qu’il faut regarder, ce n’est pas son existence, c’est ce qu’elle devient, par où elle passe et qui elle atteint.
Un éclairage venu de l’éthologie a compté pour Bergeret. Konrad Lorenz, dans L’agression. Une histoire naturelle du mal (1963), avait montré que chez les animaux, les combats entre congénères obéissent à des rituels qui évitent presque toujours la mise à mort : le vaincu présente sa gorge, le vainqueur s’arrête. Bergeret ne transpose pas mécaniquement l’animal à l’homme, mais il en retient une idée : la violence de survie est, dans la nature, une force régulée, qui s’interrompt quand l’enjeu vital est réglé. Ce qui, chez l’humain, la rend parfois illimitée, c’est précisément ce qui s’y ajoute, et qui n’est plus de la survie.
Laïos avant Œdipe : la face cachée du mythe
Tout le monde connaît la version courte : Œdipe tue son père et épouse sa mère. Freud y a lu le complexe qui porte son nom, le désir de l’enfant pour le parent du sexe opposé et sa rivalité avec le parent du même sexe. Bergeret propose de relire le mythe à partir du début, et le début n’est pas Œdipe : c’est son père, Laïos, roi de Thèbes. Averti par un oracle qu’un fils le tuerait, Laïos fait percer les pieds du nouveau-né et ordonne qu’on l’abandonne sur le mont Cithéron, pour qu’il meure. L’enfant est sauvé par un berger, recueilli à Corinthe, et grandit sans rien savoir. Bien plus tard, sur une route étroite, un char veut forcer le passage et un vieil homme menace le voyageur qui ne s’écarte pas assez vite. Le voyageur est Œdipe, le vieil homme est Laïos, et ni l’un ni l’autre ne le sait. Œdipe frappe et tue. Il ne tue pas son père : il tue un inconnu qui l’attaque sur un chemin où l’on ne peut pas passer à deux. « Lui ou moi. »
La lecture de Bergeret tient en deux temps. Premier temps : la violence première, dans le mythe, est celle du parent envers l’enfant. Avant que l’enfant ait pu désirer ou haïr quoi que ce soit, un adulte a décidé qu’il devait disparaître pour que l’adulte survive. Bergeret appelle cela la face cachée de l’Œdipe, celle que la tradition psychanalytique aurait eu tendance à laisser dans l’ombre, et il rappelle que Laïos traînait déjà, dans la légende, la faute d’avoir enlevé le jeune Chrysippe, fils de Pélops : la violence de ce père n’est pas un accident, c’est une histoire. Second temps : le geste d’Œdipe au carrefour n’est pas un parricide au sens d’un désir de tuer le père, c’est une violence fondamentale, une réaction de survie face à une menace de mort, sans haine et sans connaissance de l’autre. Le parricide, la culpabilité, la sexualité viendront après, quand Œdipe saura. Pour Bergeret, cet ordre des choses décrit l’ordre du développement : d’abord la violence de survie, ensuite seulement la relation chargée de désir et de haine, ensuite seulement la culpabilité.
Nous ne demandons à personne de prendre parti dans une querelle d’interprétation. Mais nous constatons que cette relecture parle immédiatement aux personnes que nous recevons. Les adultes qui ont grandi auprès d’un parent violent reconnaissent Laïos : l’enfant vécu comme une menace, le « c’est toi ou moi » que certains parents formulent presque mot pour mot. Les parents épuisés reconnaissent, avec effroi, l’instant où eux-mêmes ont senti monter ce « lui ou moi » devant un bébé qui hurlait à trois heures du matin. Et les personnes qui ont frappé pour se défendre, dans un couloir, dans une cuisine, dans une rue, reconnaissent le carrefour. Le mythe met en scène, à distance, ce que la vie ordinaire fait vivre de près. C’est à cela que servent les mythes, et c’est pourquoi notre écoute analytique, quel que soit le repère qui la nourrit, leur fait une place : voir la page la psychanalyse au cabinet.
Comment la violence se civilise : libido, Œdipe, jeu et récits
Si la violence fondamentale est une force de vie, la question n’est pas de la supprimer mais de savoir ce qu’elle devient. Bergeret décrit un processus qu’il appelle, à la suite de Freud, l’intrication : au fil du développement, la force brute de survie se mêle à la libido, c’est-à-dire à l’attachement, au désir, au plaisir d’être avec quelqu’un. Elle cesse alors d’être une pure énergie de défense pour devenir une composante de la relation : la capacité de dire non, de tenir sa place, de se battre pour ce que l’on aime, de rivaliser sans détruire, de supporter la frustration. Une violence bien intégrée ne se voit pas comme violence : elle se voit comme vitalité, affirmation de soi, courage. Le moment privilégié de cette intégration est, pour Bergeret, la traversée œdipienne elle-même, cette période où l’enfant apprend qu’il peut aimer et détester les mêmes personnes, et que ni son amour ni sa colère ne les détruisent.
Cette intégration ne se fait pas toute seule. Elle a besoin d’adultes qui supportent la violence de l’enfant sans la lui renvoyer et sans s’effondrer, et elle a besoin de représentations. Bergeret insistait sur ce point : un enfant doit pouvoir jouer sa violence, la dessiner, la raconter, la retrouver dans les contes où l’ogre est vaincu et le loup éventré. Les histoires terribles que l’on raconte aux enfants depuis des siècles ne leur apprennent pas la cruauté ; elles leur offrent des images pour une force qu’ils portent déjà et qui, sans images, resterait muette et agissante. Un enfant à qui l’on interdit toute expression de colère, tout jeu de bagarre, toute histoire effrayante, n’est pas un enfant doux : c’est un enfant dont la violence n’a pas trouvé de chemin. Dans notre pratique avec les plus jeunes, le jeu, le dessin et les histoires servent exactement à cela, et nous en parlons sur la page la résilience de l’enfant après une violence.
Les cartes ci-dessous rassemblent les six notions dont cette page se sert. Touchez-les pour les retourner : chacune donne la définition de Bergeret en quelques phrases, et un exemple de la vie courante.
L’adolescence, second réveil de la violence fondamentale
Bergeret accorde une place particulière à l’adolescence, et les parents qui nous consultent pour un adolescent qui claque les portes, casse, insulte ou se bat trouvent dans sa lecture quelque chose d’apaisant. À la puberté, dit-il, la violence fondamentale se réveille, parce que l’adolescent est à nouveau confronté à une question de survie psychique : un corps qui change sans permission, des désirs qui déferlent, des adultes qui continuent de décider pour lui, et le sentiment, souvent exact, qu’il doit se faire une place ou disparaître. Le « lui ou moi » ressurgit, cette fois entre l’adolescent et ses parents, ses professeurs, le monde. Ce n’est pas, dans la grande majorité des cas, de la haine : c’est la nécessité d’exister.
Ce qui se joue alors, c’est une seconde chance d’intégration. Si l’adolescent trouve en face de lui des adultes qui tiennent, qui ne s’effondrent pas et ne frappent pas en retour, qui supportent d’être détestés quelques mois sans cesser d’aimer, la violence réveillée se lie de nouveau et devient ce qu’elle doit devenir : l’énergie de quitter l’enfance. Si au contraire la violence de l’adolescent rencontre celle, non intégrée, d’un parent, les deux « lui ou moi » se font face et la maison devient un carrefour thébain. C’est l’une des configurations les plus fréquentes des violences entre parents et adolescents que nous recevons en thérapie familiale, et nous la décrivons sur la page violences intrafamiliales.
Deux précisions, pour ne pas faire dire à Bergeret ce qu’il ne dit pas. D’abord, lire la violence d’un adolescent comme une force de survie ne signifie pas tout accepter : la limite posée par l’adulte fait partie de ce qui permet l’intégration, et un adolescent qui frappe son parent commet une violence qu’il faut nommer comme telle. Ensuite, certains adolescents n’expriment pas cette violence vers l’extérieur mais la retournent contre eux : scarifications, mises en danger, effondrement. Bergeret y voyait l’autre destin de la violence non intégrée, et c’est pourquoi il a tant travaillé le lien entre violence et dépression. Nous recevons les adolescents seuls, les parents à d’autres moments, et la téléconsultation peut être une première étape pour un jeune qui ne sort plus.
Les états limites : quand la violence reste à l’état brut
Le concept de violence fondamentale est né de la clinique des états limites, et il faut dire un mot de ce que Bergeret entendait par là. Dans La personnalité normale et pathologique (1974) puis dans La dépression et les états-limites (1975), il décrit des personnes qui ne relèvent ni d’une structure névrotique, organisée autour du conflit entre désir et interdit, ni d’une structure psychotique, où c’est l’unité même de la personne qui est menacée. Les états limites sont, selon lui, des organisations restées instables parce qu’un traumatisme précoce est venu désorganiser le développement : une perte, une séparation, une violence, une déception massive, survenues à un âge où l’enfant n’avait pas encore les moyens de les penser. Il en résulte une relation de dépendance à l’autre, qu’il appelle anaclitique, et une angoisse centrale qui n’est ni la peur de l’interdit ni la peur de l’éclatement, mais la peur de perdre l’autre dont on dépend.
Chez ces personnes, la violence fondamentale n’a pas pu se lier à la libido comme elle l’aurait fait dans un développement plus tranquille. Elle reste disponible à l’état brut, et elle surgit dès que le lien vital semble menacé : une rupture, un retard, un regard ailleurs, une critique, suffisent à déclencher le « lui ou moi ». D’où ces colères explosives qui étonnent la personne elle-même, ces gestes contre les objets, parfois contre les proches, suivis d’une honte terrible. Et d’où, aussi, l’autre versant, celui qui occupe Bergeret dans tout son livre de 1975 : la dépression, qui est pour lui ce qui arrive à la violence quand elle ne peut ni se lier ni s’exprimer, et qu’elle se retourne contre la personne. Les deux faces se succèdent souvent chez la même personne, en quelques heures.
Nous insistons sur un point, parce qu’il nous paraît essentiel pour les personnes victimes qui nous lisent. Bergeret décrit des organisations psychiques, pas des coupables. Beaucoup de personnes qui ont subi des violences dans l’enfance présentent, à l’âge adulte, ce que la psychiatrie actuelle appelle des traits borderline et ce que Bergeret appelait un état limite : c’est la conséquence du traumatisme précoce, non un défaut de caractère. La page borderline et états limites met en regard les classifications et la lecture psychanalytique, et la page borderline, trauma et attachement suit le fil qui relie l’histoire et les symptômes. Et quand une personne qui a subi des violences découvre en elle cette violence brute, qui lui fait peur, nous lui proposons de la travailler plutôt que de la craindre : la thérapie comportementale dialectique complète, que nous proposons au cabinet, a été construite précisément pour cela.
Ce que cette lecture éclaire en séance, auprès des personnes victimes
Une théorie ne vaut, pour nous, que par ce qu’elle permet d’entendre. Voici trois situations où la grille de Bergeret change concrètement l’écoute, telles que nous les rencontrons dans un cabinet qui reçoit beaucoup de personnes ayant subi des violences conjugales, familiales, sexuelles, au travail ou dans la rue.
La violence de la personne qui s’est défendue. C’est la plus fréquente. Une femme raconte, honteuse, qu’elle a mordu, griffé, frappé avec ce qui lui tombait sous la main. Un homme dit qu’il a « pété les plombs » quand on l’a saisi au col et qu’il « ne se reconnaît pas ». Dans les deux cas, la même phrase suit : « alors je suis violent aussi ». Nous pouvons répondre, avec Bergeret, que le geste dont ils parlent est une violence fondamentale, un « lui ou moi » déclenché par une menace réelle, et qu’il n’a rien de commun avec l’agressivité dont ils ont été l’objet. La distinction n’est pas une consolation : c’est une description exacte. Elle permet de déposer une culpabilité qui n’a pas lieu d’être, ce que développe notre page culpabilité et honte après une violence. Et pour les personnes qui n’ont pas pu se défendre, qui se sont figées, nous rappelons que la survie passe parfois par l’immobilité, et que ne pas résister ne signifie jamais consentir.
La violence de l’enfant. Des parents inquiets nous décrivent un enfant de trois ans qui mord, un enfant de sept ans qui frappe sa petite sœur, et ils ont peur : « est-ce qu’il devient comme son père ? », demande une mère qui a quitté un conjoint violent. La lecture de Bergeret permet de regarder le geste pour ce qu’il est. Un petit enfant qui mord quand on lui prend son jouet exerce une violence de survie psychique ; il ne hait personne et n’imite pas un modèle, il défend son territoire avec les moyens de son âge. Le travail n’est pas de lui faire honte mais de l’aider à représenter : mettre des mots, proposer le jeu, tenir la limite sans violence. Nous abordons la question de la transmission, qui n’est pas une fatalité, sur la page consacrée à l’observation et l’imitation de la violence.
La violence du parent épuisé. Certains patients n’osent pas le dire avant plusieurs séances : devant un bébé qui hurlait, ils ont senti monter quelque chose qui les a terrifiés, une envie que ça s’arrête à tout prix. Ce sont souvent des parents qui ont eux-mêmes subi des violences, et qui vivent cet instant comme la preuve qu’ils vont reproduire. Bergeret nous aide à nommer ce qui s’est passé : un « lui ou moi » de Laïos, une violence fondamentale réveillée par l’épuisement et la détresse du bébé, qui n’est pas une intention de nuire. La nommer, c’est déjà l’empêcher d’agir. Nous recevons ces parents sans jugement, parfois seuls, parfois avec l’enfant, et nous travaillons avec eux ce que l’écoute, l’EMDR et les outils de régulation des émotions peuvent apporter. La page la culpabilité des parents complète ce point.
Exemple fictif : Inès, 31 ans, « je l’ai frappé, donc je ne vaux pas mieux »
Un cas composé pour cette page à partir de situations que nous rencontrons souvent ; il ne décrit aucune personne réelle.
Situation
Inès a quitté il y a quatre mois un compagnon qui, pendant deux ans, l’a humiliée, surveillée, puis frappée. Le soir du départ, alors qu’il la bloquait contre la porte de la salle de bain, elle a saisi un sèche-cheveux et l’a frappé au visage, deux fois, avant de s’enfuir. Il a eu l’arcade ouverte. Depuis, elle dort mal, revoit la scène, mais ce qui l’empêche de consulter, dit-elle, c’est autre chose : « J’ai été violente aussi. Il saignait. Je suis comme lui, je n’ai pas le droit de me plaindre. » Sa sœur, à qui elle s’est confiée, lui a répondu qu’elle avait « bien fait », ce qui ne l’a pas soulagée.
Par où commencerions-nous ?
Ce que la théorie ne dit pas : ni explication universelle, ni excuse
Il faut maintenant poser des limites nettes, parce qu’une théorie séduisante est une théorie que l’on étire. La violence fondamentale est une lecture psychanalytique particulière, celle d’un auteur, située dans un débat précis avec Freud. Elle n’est pas une explication universelle de la violence humaine. Elle ne dit rien, par exemple, des conditions sociales, de l’alcool, des armes, de l’apprentissage par l’exemple, des rapports de domination entre les sexes, des idéologies qui autorisent la cruauté. D’autres approches éclairent ces dimensions, et nous en présentons plusieurs dans ce dossier, de Lacan à ce que la violence fait au cerveau. Bergeret lui-même parlait de la violence à partir de son cabinet, et non comme un sociologue.
Surtout, la violence fondamentale n’est pas une excuse. Dire qu’il existe en chaque humain une force de survie n’enlève rien à la responsabilité de celui qui frappe, humilie ou contraint, et Bergeret n’a jamais écrit le contraire : l’intégration de la violence est précisément, dans sa pensée, le travail de l’adulte, et un adulte qui s’en dispense répond de ce qu’il fait. Dans la très grande majorité des violences que nos patients ont subies, il ne s’agissait d’ailleurs pas de violence fondamentale mais d’agressivité au sens le plus strict : des actes répétés, organisés, dirigés contre une personne précise, prolongés bien au-delà de toute menace. La grille de Bergeret, loin de les excuser, permet de les nommer sans adoucissement. Et quelle que soit la force qui traversait l’auteur, cela ne change rien à la gravité de ce que la personne victime a vécu ni à ses droits.
La théorie a aussi reçu des critiques de l’intérieur de la psychanalyse, qu’il est honnête de rapporter. Ceux qui tiennent à l’hypothèse freudienne de la pulsion de mort lui ont reproché d’adoucir la destructivité humaine en la faisant dériver d’une force de vie. D’autres ont trouvé que le passage de l’éthologie animale à la psychologie humaine allait vite, et que le mot « instinct » réintroduisait une biologie que la psychanalyse avait mis du temps à quitter. D’autres encore ont souligné que la distinction entre violence et agressivité, si claire sur le papier, est souvent difficile à trancher dans un geste réel, où les deux se mélangent en une seconde. Nous partageons cette dernière réserve, et c’est pourquoi l’outil de cette page parle de curseurs et non de cases. Le vrai ou faux ci-dessous reprend les malentendus les plus courants.
Affirmation 1
« Pour Bergeret, la violence est naturelle, donc elle est excusable. »
Faux. Bergeret décrit une force de survie présente chez tout vivant, mais il fait de son intégration la tâche même du développement et de l’adulte. Un geste qui vise à nuire relève de l’agressivité, et son auteur en répond. Comprendre l’origine d’une force n’a jamais dispensé personne de ce qu’il en fait.
Affirmation 2
« Se défendre physiquement contre un agresseur n’est pas de l’agressivité, au sens de Bergeret. »
Vrai. Un geste déclenché par une menace réelle, sans haine, qui s’arrête quand le danger cesse, est une violence fondamentale, un « lui ou moi ». C’est l’un des apports les plus utiles de cette grille pour les personnes victimes qui se reprochent d’avoir frappé pour se protéger.
Affirmation 3
« Bergeret reprend l’idée freudienne d’une pulsion de mort. »
Faux. C’est précisément son point de désaccord. Pour lui, la force première est au service de la vie, non d’un retour à l’inanimé. Il reconnaît la destructivité humaine, mais la lit comme un destin possible de la violence non intégrée, pas comme une tendance originaire.
Affirmation 4
« Un enfant qui mord à deux ans montre qu’il sera violent plus tard. »
C’est plus nuancé, et plutôt faux. La violence du tout-petit est, dans cette lecture, une défense de survie normale, qui demande à être représentée et contenue, non punie avec honte. Ce qui compte pour la suite, c’est ce que l’enfant trouve en face : des adultes qui tiennent, des mots, du jeu. Rien n’est écrit à deux ans.
Affirmation 5
« Dans le mythe, la première violence est celle du père d’Œdipe envers son fils. »
Vrai. Laïos fait exposer le nouveau-né pour qu’il meure, bien avant la rencontre au carrefour. C’est ce que Bergeret appelle la face cachée de l’Œdipe : la violence des parents envers l’enfant, antérieure à tout désir et à toute rivalité de l’enfant.
Affirmation 6
« La théorie de Bergeret explique toutes les formes de violence. »
Faux. C’est une lecture psychanalytique particulière, issue de la clinique des états limites. Elle ne dit rien des facteurs sociaux, de l’apprentissage, de l’alcool, des idéologies. Elle éclaire une dimension, celle de la force de survie et de son devenir ; d’autres approches éclairent le reste.
Affirmation 7
« Pour Bergeret, la dépression peut être une violence retournée contre soi. »
Vrai. C’est le fil de son livre de 1975 et de celui de 1995 : quand la violence fondamentale ne peut ni se lier à la libido ni s’exprimer vers l’extérieur, elle se retourne contre la personne. Cela éclaire les effondrements qui suivent, chez beaucoup de personnes victimes, des années de colère tue.
Affirmation 8
« Un parent qui ressent un “lui ou moi” devant son bébé est un parent maltraitant. »
Faux. Ressentir n’est pas agir. Ce mouvement, que Bergeret rattache à la violence de Laïos, surgit chez des parents épuisés et souvent eux-mêmes blessés dans leur enfance. Pouvoir le nommer, en séance par exemple, est précisément ce qui l’empêche de passer à l’acte.
Bergeret avec Freud, Lacan et Winnicott : comment nous l’utilisons
Notre psychothérapeute pratique une écoute analytique qui ne s’enferme dans aucune école, et Bergeret n’y occupe pas la place d’un maître mais celle d’un outil parmi d’autres, précieux pour certaines questions. Avec Freud, le dialogue porte sur l’origine : pulsion de mort ou force de vie ? Nous n’avons pas à trancher ce débat pour nos patients. En pratique, la lecture freudienne de la répétition traumatique et du retournement de la violence contre soi, et la lecture bergerétienne de la violence de survie, s’éclairent l’une par l’autre : la première nous aide à comprendre pourquoi une personne revit sans fin la scène, la seconde pourquoi elle se reproche d’y avoir réagi. Voir la page Freud et la violence.
Avec Lacan, la parenté est frappante et la différence instructive. Lacan, dans son texte de 1948 sur l’agressivité, la rattache à la rivalité avec l’image de l’autre, celle qui se forme devant le miroir : « lui ou moi », là encore, mais un « lui ou moi » de place et de prestige, non de survie du corps. Bergeret situe sa violence plus bas, dans le vivant ; Lacan situe son agressivité dans l’image. Les deux lectures se complètent quand nous écoutons une personne harcelée ou humiliée : la haine qu’elle a reçue visait une image, pas ce qu’elle est, et la force avec laquelle elle a tenu debout n’était pas de la haine en retour. Voir Lacan et l’agressivité.
Avec Winnicott, enfin, la proximité est la plus grande. Le pédiatre et psychanalyste anglais, dans son texte de 1950 sur l’agressivité et le développement affectif, considère que l’agressivité du tout-petit est d’abord presque synonyme de motricité, de vitalité, et qu’elle ne devient destructrice que si l’environnement ne la survit pas. Son idée que l’objet doit « survivre » aux attaques de l’enfant pour que l’enfant puisse l’aimer rejoint l’intégration de Bergeret par un autre chemin. Nous nous en servons avec les parents et avec les adolescents, et nous y consacrons la page Ferenczi et Winnicott. Quant à Jung, sa notion d’ombre offre un troisième regard sur ce qu’une personne porte malgré elle : voir Jung et l’ombre.
À retenir
Pour Jean Bergeret (La violence fondamentale, 1984), il existe une force première de survie, sans haine, dont la formule est « lui ou moi » ; l’agressivité, qui vise à nuire, est autre chose et vient plus tard.
Cette force est du côté de la vie : elle n’est pas à supprimer mais à intégrer, par le lien, le jeu, les récits, la traversée de l’Œdipe et de l’adolescence.
Dans le mythe, la première violence est celle de Laïos envers son fils : la face cachée de l’Œdipe.
En séance, cette grille aide la personne victime à distinguer son geste de défense de ce qu’elle a subi, et à cesser de se croire « violente aussi ».
C’est une lecture particulière, pas une explication universelle, et jamais une excuse : l’auteur d’une violence répond de ses actes.
En pratique
Notre psychothérapeute, formé au trauma, à la dissociation et à l’addictologie, reçoit les personnes ayant subi des violences à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois, en Ardèche et en téléconsultation. L’écoute analytique y travaille aux côtés de l’EMDR et des outils de la TCC, après un bilan psycho-traumatique quand il est utile ; notre façon de faire est détaillée sur la page notre approche des violences, et les coordonnées sur la page le cabinet.
Questions fréquentes sur Jean Bergeret et la violence fondamentale
Qu’est-ce que la violence fondamentale selon Jean Bergeret ?
C’est une force première de conservation de soi, présente chez tout être vivant dès la naissance, qui ne cherche qu’à survivre et dont la formule est « lui ou moi ». Elle n’a pas de haine, pas d’intention de nuire, pas d’autre en face d’elle au sens d’une personne : l’autre est un obstacle ou une menace. Bergeret la distingue de l’agressivité, qui suppose un désir de faire du mal à quelqu’un. Pour lui, cette force n’est pas à supprimer mais à intégrer, c’est-à-dire à faire passer dans la pensée, le jeu, le langage et le lien, faute de quoi elle reste brute ou se retourne contre soi.
Quelle est la différence entre violence et agressivité en psychanalyse ?
Dans le vocabulaire de Bergeret, la violence fondamentale est une réaction de survie, sans haine, qui s’arrête quand le danger cesse ; l’agressivité est une violence qui a rencontré le désir et la haine, qui vise une personne précise, veut la faire souffrir ou la dominer, et se prolonge au-delà de toute menace. Tous les psychanalystes n’emploient pas ces mots ainsi : Freud, par exemple, parle d’agressivité comme d’un dérivé de la pulsion de mort, et Lacan la rattache à la rivalité avec l’image de l’autre. La distinction de Bergeret reste la plus utile, selon nous, pour aider une personne victime à comprendre son propre geste de défense.
Pourquoi Bergeret parle-t-il de Laïos plutôt que d’Œdipe ?
Parce que, dans le mythe, la première violence n’est pas celle d’Œdipe mais celle de son père. Laïos, averti qu’un fils le tuerait, fait percer les pieds du nouveau-né et ordonne de l’abandonner pour qu’il meure. Bergeret appelle cela la face cachée de l’Œdipe : la violence des parents envers l’enfant, antérieure à tout désir et à toute rivalité de l’enfant. Il relit aussi le meurtre du carrefour non comme un parricide voulu, mais comme un « lui ou moi » entre deux inconnus sur un chemin trop étroit. Cette lecture parle immédiatement aux adultes qui ont grandi avec un parent violent.
Est-ce que la violence fondamentale excuse les auteurs de violences ?
Non. Bergeret décrit une force présente chez tout vivant, mais il fait de son intégration la tâche de l’adulte, et un adulte qui frappe, humilie ou contraint répond de ses actes. De plus, la très grande majorité des violences que subissent nos patients ne relèvent pas de la violence fondamentale mais de l’agressivité au sens strict : des actes répétés, organisés, dirigés contre une personne et prolongés au-delà de toute menace. La grille de Bergeret permet justement de les nommer ainsi, sans adoucissement, et rien dans cette théorie ne diminue la gravité de ce que la personne victime a vécu.
J’ai frappé pour me défendre : suis-je une personne violente ?
Au sens de Bergeret, un geste déclenché par une menace réelle, sans haine, qui s’arrête quand le danger cesse, est une violence fondamentale, c’est-à-dire une réaction de survie, et non de l’agressivité. Il ne fait pas de vous une personne violente, et il n’a rien de commun avec les violences que vous avez subies si elles étaient répétées et dirigées contre vous. Beaucoup de personnes victimes portent pourtant cette culpabilité, qui les empêche parfois de consulter ou de se plaindre. En séance, raconter la scène précisément permet en général de la déposer assez vite, avant de traiter les souvenirs qui reviennent.
Que sont les états limites chez Bergeret ?
Ce sont des organisations de la personnalité restées instables à cause d’un traumatisme précoce, qui n’ont pas trouvé l’équilibre d’une structure névrotique ni basculé dans une structure psychotique. Elles se caractérisent par une relation de dépendance à l’autre, une angoisse de le perdre, et une violence fondamentale restée brute, qui surgit en colères explosives dès que le lien semble menacé ou se retourne en dépression. Beaucoup de personnes qui ont subi des violences dans l’enfance en présentent les traits, qui sont une conséquence du traumatisme et non un défaut de caractère. La psychiatrie actuelle parle de trouble borderline.
Comment le cabinet utilise-t-il la pensée de Bergeret ?
Comme un outil d’écoute parmi d’autres, aux côtés de Freud, Lacan, Winnicott, Ferenczi et Jung, dans une écoute analytique qui ne s’enferme dans aucune école. Concrètement, elle nous sert à distinguer le geste de défense d’une personne victime de l’agressivité qu’elle a subie, à rassurer des parents sur la violence de leur jeune enfant ou de leur adolescent, et à nommer sans jugement le « lui ou moi » que ressentent certains parents épuisés. Ce travail de compréhension s’articule avec l’EMDR, précédée d’un bilan psycho-traumatique quand il est utile, et avec les outils de la TCC et de la thérapie comportementale dialectique.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les ouvrages et textes dont cette page s’est servie.
Bergeret, J. (1984). La violence fondamentale. L’inépuisable Œdipe. Paris : Dunod.
Bergeret, J. (1994). La violence et la vie. La face cachée de l’Œdipe. Paris : Payot.
Bergeret, J. (1995). Freud, la violence et la dépression. L’Œdipe et le narcissisme. Paris : PUF.
Bergeret, J. (1974). La personnalité normale et pathologique. Paris : Dunod.
Bergeret, J. (1975). La dépression et les états-limites. Paris : Payot.
Bergeret, J., et collaborateurs (1972). Psychologie pathologique théorique et clinique. Paris : Masson.
Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir.
Lacan, J. (1948). « L’agressivité en psychanalyse », repris dans Écrits (1966). Paris : Seuil.
Winnicott, D. W. (1950). « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif ».
Lorenz, K. (1963). L’agression. Une histoire naturelle du mal.
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La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
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