Ferenczi et Winnicott : l’identification à l’agresseur, l’agressivité et l’environnement qui tient
Un psychanalyste hongrois mort en 1933 et un pédiatre anglais mort en 1971 n’ont jamais écrit sur les violences conjugales, les agressions ou les attentats tels que nous les recevons aujourd’hui au cabinet. Pourtant, quand une personne victime nous dit « je me sens coupable de ce qu’on m’a fait » ou quand des parents nous amènent un adolescent qui casse tout depuis qu’il a vu son père frapper, ce sont souvent leurs pages que nous avons en tête. Celles de Sándor Ferenczi sur l’enfant terrifié qui prend sur lui la faute de l’adulte ; celles de Donald Winnicott sur l’agressivité comme force de vie qui a besoin, pour ne pas tourner en destruction, d’un entourage qui résiste sans se venger. Cette page les explique en mots simples, montre ce qu’elles changent dans une séance, et dit aussi ce qu’elles ne disent pas.
Pourquoi lire Ferenczi et Winnicott quand on a subi une violence ?
Parce qu’ils répondent, chacun à sa manière, à deux questions que presque toutes les personnes victimes nous posent un jour. La première : « pourquoi est-ce moi qui ai honte, alors que c’est lui qui a frappé, humilié, imposé ? » Ferenczi a décrit, dès 1932, le mouvement par lequel un enfant terrorisé se range du côté de l’adulte qui lui fait du mal et finit par porter à sa place le sentiment de faute. La seconde : « pourquoi, depuis, est-ce que je casse, je crie, je frappe les murs, moi qui n’ai jamais été comme ça ? » Winnicott a montré que l’agressivité n’est pas le contraire de l’amour mais une force de vie, et que ce qui la fait tourner en destruction, c’est la perte d’un entourage capable de la recevoir sans s’effondrer ni rendre les coups.
Nous ne lisons pas ces auteurs par goût de l’érudition. Notre psychothérapeute, formé au trauma et à la dissociation, reçoit chaque semaine des personnes qui ont subi des violences dans leur couple, dans leur famille, au travail, dans la rue, en manifestation ou en garde à vue ; une grande part de notre pratique se passe auprès d’elles. Dans ce travail, l’EMDR retraite les souvenirs, la TCC donne des prises sur les évitements et les pensées, et l’écoute analytique, celle qui s’appuie sur plusieurs grands psychanalystes, dont Ferenczi et Winnicott, permet d’entendre ce qui s’est noué de plus silencieux : la honte qui n’est pas la sienne, la loyauté envers celui qui blesse, la colère qui ne trouve pas où se poser. Les pages voisines de ce dossier présentent Freud, Lacan, Jung et Jean Bergeret ; celle-ci est consacrée aux deux auteurs qui ont le plus regardé du côté de l’enfant et de son entourage.
Un mot sur le vocabulaire avant d’entrer dans les textes. Ferenczi et Winnicott parlent d’enfants, parce que c’est là qu’ils ont observé ces mouvements à l’état naissant. Mais ce qu’ils décrivent se rejoue chez l’adulte dès que la violence réinstalle une situation d’enfance : être à la merci de quelqu’un de plus fort, dépendre de lui pour vivre, ne pas pouvoir partir. Une femme de cinquante ans sous l’emprise d’un conjoint, un salarié humilié devant ses collègues, un manifestant frappé au sol par ceux qui devaient le protéger connaissent, le temps de la violence, quelque chose de cette dépendance. C’est pour cela que ces lectures nous servent bien au-delà de l’enfance.
La « confusion de langue » de Ferenczi (1932) : quand l’adulte répond à la tendresse par la passion
En septembre 1932, à Wiesbaden, Sándor Ferenczi lit devant le congrès international de psychanalyse une communication courte qui lui vaudra la froideur de Freud et une longue mise à l’écart : « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », sous-titrée « le langage de la tendresse et de la passion ». Il y affirme ce que son expérience de clinicien lui a appris et que l’époque préfère ne pas entendre : les violences sexuelles et les brutalités commises par des adultes sur des enfants sont beaucoup plus fréquentes qu’on ne le croit, et elles ne sont pas des fantasmes.
Le cœur du texte tient dans une image. L’enfant parle la langue de la tendresse : il joue, il se blottit, il réclame des câlins, il fait semblant d’être l’amoureux ou la mariée, comme on joue au docteur ou à la maîtresse. L’adulte en difficulté, lui, entend et répond dans la langue de la passion : il prend au sérieux ce qui était un jeu, il y projette son propre désir ou sa propre rage, et il impose à l’enfant quelque chose qui n’a rien à voir avec ce que celui-ci demandait. Deux langues se croisent sans se comprendre ; c’est la confusion. Ferenczi y ajoute une remarque qui nous paraît encore d’une grande justesse : la violence sexuelle n’est pas la seule à produire cet effet. Les punitions passionnelles, les humiliations, et ce qu’il appelle le « terrorisme de la souffrance », c’est-à-dire l’adulte qui impose à l’enfant le poids de sa propre détresse et en fait son soignant, confondent les langues de la même façon.
Ce qui rend la scène traumatique, insiste-t-il, n’est pas seulement l’acte : c’est ce qui vient après. L’enfant, quand il tente de dire ce qui lui est arrivé, se heurte le plus souvent au désaveu de l’adulte, du même ou d’un autre : « ce n’est rien », « tu inventes », « tu as mal compris ». Privé de confirmation, il en vient à douter de ses propres sens. Nous retrouvons cette séquence chez presque toutes les personnes que nous recevons pour des violences anciennes : la scène, puis le silence ou la négation, puis le doute sur soi. C’est pourquoi le premier geste du soin, chez nous, est souvent de rendre à la personne la confiance en ce qu’elle a perçu ; la page nommer les faits et être cru y est consacrée.
L’identification à l’agresseur : se soumettre, deviner, devenir l’autre pour survivre
Que fait un enfant quand un adulte dont il dépend se retourne contre lui ? Il ne peut ni fuir ni se défendre ; il n’a pas la force, pas les mots, pas d’ailleurs où aller. Ferenczi décrit alors, en substance, un mouvement en trois temps : l’enfant se soumet d’abord sans réserve à la volonté de l’agresseur ; il se met ensuite à deviner ses moindres désirs pour les devancer, afin que la violence s’arrête ou n’arrive pas ; et, à force de se mettre à sa place pour le prévoir, il finit par s’identifier à lui, c’est-à-dire à adopter son regard, ses jugements, ses raisons. Le danger extérieur devient ainsi quelque chose d’intérieur, que l’enfant peut au moins croire contrôler. C’est ce que Ferenczi nomme l’identification à l’agresseur.
Il faut s’arrêter sur ce que ce mouvement protège. Tant que l’agresseur reste un ennemi extérieur et tout-puissant, la terreur est sans limite : on ne peut rien prévoir, rien éviter. Dès que l’enfant l’a en quelque sorte installé en lui, il retrouve une forme de maîtrise : il sait quand se taire, quand sourire, quand devancer la demande. Le prix, c’est qu’il ne peut plus percevoir l’adulte comme mauvais sans se percevoir lui-même comme mauvais. Les personnes que nous recevons le disent avec leurs propres mots : « je savais à son pas dans l’escalier ce que serait la soirée », « je faisais tout pour qu’il n’ait aucune raison », « au fond, je pensais comme lui que je l’avais cherché ».
Une précision pour éviter une confusion fréquente. Anna Freud reprendra l’expression en 1936, dans Le Moi et les mécanismes de défense, mais dans un autre sens : elle y décrit l’enfant qui, après avoir eu peur du dentiste ou été grondé, joue à faire le dentiste ou le gendarme, c’est-à-dire qui prend le rôle actif pour ne plus être celui qui subit. Ce retournement-là, actif et souvent ludique, n’est pas celui de Ferenczi. Chez Ferenczi, l’identification est une capitulation intérieure sous la terreur : elle n’est ni active ni ludique, et elle laisse l’enfant du côté de la soumission. Ce qui ne veut pas dire, et nous y reviendrons, qu’une personne victime est destinée à devenir violente : s’identifier au regard de l’agresseur sur soi n’est pas devenir l’agresseur.
Ferenczi observe enfin que ce choc provoque une sorte de fragmentation : une partie de l’enfant continue de vivre, de jouer, d’aller à l’école, pendant qu’une autre reste dans la scène, figée, parfois sans mémoire d’elle-même. Il parle d’une personnalité qui se « clive » pour survivre. Nous appellerions aujourd’hui cela une dissociation, et c’est l’une des raisons pour lesquelles notre psychothérapeute propose souvent un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, avant d’engager l’EMDR : il faut savoir ce qui a été mis à l’écart avant de rouvrir la scène. La page sidération et dissociation explique ces mécanismes.
L’introjection de la culpabilité : la faute qui change de propriétaire
Voici la conséquence la plus douloureuse de l’identification, et celle que nous rencontrons le plus souvent en séance. En s’identifiant à l’agresseur, l’enfant n’adopte pas seulement ses jugements : il prend en lui, dit Ferenczi, le sentiment de culpabilité de l’adulte, que celui-ci ne porte pas ou ne porte qu’à moitié. Un adulte qui frappe ou qui impose un geste sexuel à un enfant sait, à un niveau ou à un autre, qu’il fait mal ; mais il nie, il minimise, il accuse. La faute, qui ne peut pas rester nulle part, atterrit chez le seul qui ne la refuse pas : l’enfant. Il se réveille le lendemain, écrit Ferenczi en substance, à la fois innocent et coupable, avec un sentiment d’être mauvais qu’il ne peut rattacher à rien de ce qu’il a fait.
Ce mécanisme explique une chose que les proches comprennent mal : la personne victime se sent souvent plus coupable que l’auteur des violences. Elle cherche ce qu’elle aurait dû faire autrement, elle protège parfois l’image de celui qui l’a blessée, elle se punit de mille manières, dans son corps, dans ses relations, dans son travail. Il ne s’agit pas d’un défaut de raisonnement que l’on corrigerait en expliquant qu’elle n’y est pour rien ; elle le sait déjà, intellectuellement. Il s’agit d’un sentiment qui a changé de propriétaire sous la terreur, et qu’il faut aider à rendre. Le dossier consacré à la culpabilité et à la honte en a fait une page entière, la honte qui n’est pas la sienne, et ce dossier-ci en explore les mécanismes dans culpabilité et honte après une violence.
Les cinq curseurs ci-dessous ne mesurent pas un trouble. Ils photographient, au moment où vous lisez, à quel point une culpabilité qui ne vous appartient pas s’est peut-être installée chez vous. Beaucoup de personnes découvrent, en les réglant, qu’elles protègent encore quelqu’un qu’elles croyaient avoir quitté depuis longtemps.
Si un enfant, ou vous-même, êtes en danger aujourd’hui
Ce que décrit Ferenczi se passe au présent pour certains enfants, et pour certains adultes. En cas de danger immédiat, faites le 15 (SAMU). Prenez un rendez-vous au cabinet en téléconsultation le plus rapidement possible. Si Doctolib ne permet pas un rendez-vous immédiat, envoyez des textos WhatsApp ou/et SMS aux cliniciens du cabinet.
Ferenczi et Winnicott côte à côte : deux questions, deux regards
Avant d’entrer dans les textes de Winnicott, il est utile de voir d’un coup d’œil ce qui distingue les deux auteurs. Ferenczi regarde ce que la violence fait à celui qui la subit ; Winnicott regarde d’où vient la force agressive et ce qui la fait tourner bien ou mal. Le premier éclaire la honte de la victime, le second l’adolescent qui casse ou l’adulte que sa propre colère effraie. Choisissez un onglet.
Qui ? Médecin et psychanalyste hongrois, ami très proche de Freud pendant vingt-cinq ans, Ferenczi fut le plus audacieux des premiers analystes sur la question du traumatisme réel. À la fin de sa vie, il reçoit des patients que d’autres ont renoncé à soigner, tient un Journal clinique (1932) d’une honnêteté rare sur ses propres erreurs, et affirme que la psychanalyse a sous-estimé les violences réellement subies par les enfants.
Sa question : que devient un enfant quand l’adulte dont il dépend lui fait violence, puis nie ?
Ses mots clés : confusion de langue, identification à l’agresseur, introjection de la culpabilité, désaveu de l’adulte, clivage de la personnalité, terrorisme de la souffrance.
Ce que nous en retenons au cabinet : la honte et la culpabilité de la personne victime ne sont pas les siennes ; elles ont été reçues sous la terreur. Le soin commence par croire ce qui est dit, et par rendre à chacun ce qui lui appartient. Ferenczi nous rappelle aussi que le thérapeute peut, s’il n’y prend garde, rejouer le désaveu en doutant trop vite ou en interprétant trop tôt.
Qui ? Pédiatre pendant quarante ans à l’hôpital de Paddington Green, à Londres, puis psychanalyste, Winnicott a vu des milliers de bébés avec leur mère et, pendant la guerre, des enfants évacués et placés loin de leur famille. C’est de cette double expérience que viennent ses idées sur l’environnement, le holding (la façon dont on porte un enfant, au sens propre et au sens figuré) et la mère « suffisamment bonne ».
Sa question : d’où vient l’agressivité, et que faut-il autour d’un enfant, ou d’un adulte, pour qu’elle reste une force de vie plutôt que de devenir destruction ?
Ses mots clés : agressivité et motilité, amour primitif sans égards, déprivation, tendance antisociale, espoir, utilisation de l’objet, survie de l’objet, environnement qui tient.
Ce que nous en retenons au cabinet : la colère et les gestes qui cassent, après une violence subie, sont souvent une recherche d’un cadre qui tienne, non le signe d’une nature mauvaise. Le thérapeute doit survivre à ce qu’on lui adresse, sans se venger ni s’effondrer : c’est à cette condition que la personne peut, à nouveau, se servir de quelqu’un.
Winnicott, 1950 : l’agressivité est d’abord une force vitale
Dans « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif », texte commencé en 1950 et repris jusqu’en 1955, Winnicott prend le problème par un bout inattendu. Il ne part pas de la haine ni de la pulsion de mort, comme Freud l’avait fait en 1920 ; il part du bébé qui gigote dans le ventre de sa mère et qui, une fois né, donne des coups de pied, tète avec vigueur, mord, agrippe. À l’origine, dit-il, l’agressivité est presque synonyme d’activité. Elle est l’une des deux grandes sources d’énergie de l’être humain, avec l’amour, et les deux sont d’abord mêlées : le bébé qui aime sa mère la mord, la frappe, la fatigue, sans aucune intention de lui nuire, parce qu’il ne sait pas encore qu’elle peut être atteinte. Winnicott parle d’un amour primitif « sans égards », ce qui ne veut pas dire cruel, mais antérieur à la capacité de se soucier de l’autre.
Cette force a besoin de rencontrer quelque chose. Pour découvrir qu’il existe un dehors, un « non-moi », le bébé a besoin que le monde lui résiste un peu : le sein qui ne vient pas tout de suite, la main qui arrête la sienne, le corps de la mère qui ne se dérobe pas mais ne cède pas non plus. C’est en rencontrant une opposition qui ne se venge pas que la motilité devient agressivité au sens plein, puis se lie à l’amour et devient capacité de se soucier des autres. Winnicott appelle cela, plus tard, l’entrée dans la sollicitude. Autrement dit : un enfant n’apprend pas à ne pas détruire parce qu’on l’en empêche, mais parce que ce qu’il a cru détruire est encore là le lendemain.
Pourquoi cela compte-t-il pour une personne qui a subi une violence ? Parce que la violence inverse exactement ce processus. Au lieu d’un entourage qui résiste sans rendre les coups, elle met en face de l’enfant, ou de l’adulte, quelqu’un qui cède à sa propre agressivité et qui l’exerce sur plus faible que lui. L’agressivité de la personne victime, elle, n’a plus nulle part où aller : l’exprimer serait mortel. Elle se retourne alors contre soi, s’éteint dans une fatigue sans fond, ou se stocke pour ressortir plus tard, souvent dans des gestes qui effraient la personne elle-même. Nous recevons beaucoup d’adultes qui disent « je ne me reconnais plus, je crie sur mes enfants, je casse des assiettes ». Winnicott nous aide à entendre que cette force n’est pas la marque de l’agresseur en eux : c’est leur propre vitalité, longtemps empêchée, qui cherche un cadre. La page la colère après la violence approfondit ce point.
La tendance antisociale (1956) : l’espoir caché dans le geste qui casse
En 1956, Winnicott prononce devant la Société britannique de psychanalyse une conférence qui change la façon de regarder les enfants et les adolescents « difficiles » : « La tendance antisociale ». Il y distingue d’abord deux mots que l’on confond. La privation, c’est n’avoir jamais eu ; la déprivation, c’est avoir eu quelque chose de bon, puis l’avoir perdu, à un âge où l’on pouvait déjà percevoir que la perte venait de l’extérieur. La tendance antisociale, dit-il, naît de la déprivation : un enfant qui a connu un entourage qui tenait, et à qui on l’a retiré, par une séparation, une maladie, un deuil, une violence qui fait basculer la maison.
Il observe ensuite que cette tendance prend deux formes. Le vol, qui n’est pas une recherche de l’objet volé mais une recherche de la mère, de ce qui était bon et à soi : l’enfant qui vole cherche quelque chose qu’il a le droit de réclamer. Et la destructivité, qui n’est pas une recherche de l’objet mais une recherche d’un cadre, de quelque chose d’assez solide pour supporter la poussée sans se briser : l’adolescent qui casse teste si l’environnement va tenir. Winnicott va plus loin et affirme une chose qui a transformé notre pratique avec les adolescents : le geste antisocial est un signe d’espoir. L’enfant qui a renoncé ne casse plus rien ; celui qui casse croit encore qu’il existe quelque part un entourage capable de le contenir, et il le cherche. Le moment où il agit est le moment où il espère, et c’est à ce moment-là que l’entourage doit répondre, non par la vengeance, non par l’effondrement, mais par une tenue ferme et sans haine.
Nous appliquons cette lecture, avec prudence, aux adolescents exposés à la violence d’un parent sur l’autre, ou frappés eux-mêmes. Les parents qui nous les amènent craignent souvent qu’il ne « devienne comme son père ». Ce que Winnicott nous apprend, c’est que casser une porte après avoir vu sa mère frappée n’est pas la répétition de la violence : c’est l’appel désespéré d’un cadre qui n’a pas tenu. Cela ne rend pas le geste acceptable, et le cadre doit justement répondre ; mais cela change tout à la façon de le recevoir. Nous recevons l’adolescent seul, et ses parents à d’autres moments ; quand l’un d’eux a lui-même subi la violence, nous l’accompagnons aussi, car un parent protecteur qui s’effondre ne peut plus tenir le cadre que son enfant réclame. La page enfants exposés aux violences dans le couple décrit ce travail.
L’utilisation de l’objet (1969) : survivre à la destruction sans se venger
Le dernier grand texte de Winnicott, lu à New York en 1968 et publié en 1969, s’intitule « L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications ». Son titre est austère, son idée est simple et, à notre avis, l’une des plus profondes de toute la psychanalyse. Pour qu’un autre devienne réel pour moi, pour que je puisse me servir de lui, l’aimer, m’appuyer sur lui, il faut d’abord que je l’aie détruit en imagination et qu’il ait survécu. Winnicott fait dire au sujet, en substance : je t’ai détruit ; tu as survécu à ma destruction ; c’est pour cela que tu as de la valeur pour moi, et c’est pour cela que je peux t’aimer.
La condition est précise : survivre, c’est ne pas se venger et ne pas s’effondrer. L’objet qui rend les coups prouve qu’il a été atteint et devient dangereux ; l’objet qui s’écroule prouve qu’il était fragile et ne peut plus servir d’appui. Seul l’objet qui reste là, intact dans sa façon d’être, sans représailles et sans ruine, permet au sujet de découvrir que sa force n’est pas mortelle et que le monde est plus solide que sa rage. C’est cela, au fond, que le bébé vérifie chaque jour auprès d’une mère suffisamment bonne, et c’est cela que la violence détruit : la personne violente est précisément un objet qui n’a pas survécu, qui s’est vengé, qui a fait de la force de l’autre une raison de frapper.
En séance, ce texte nous engage. Les personnes qui ont subi des violences mettent souvent le thérapeute à l’épreuve : elles annulent, elles arrivent en retard, elles attaquent la méthode, elles disent que rien ne sert à rien, elles se taisent pendant de longues minutes ou racontent avec une colère qui semble nous viser. Nous ne lisons pas cela comme de la mauvaise volonté. Nous y voyons la question de Winnicott posée à nouveau : allez-vous tenir ? Allez-vous vous venger par une interprétation blessante, un soupir, un rappel à l’ordre ? Allez-vous vous effondrer en vous excusant, en changeant tout, en ne sachant plus quoi dire ? Notre travail est de survivre, c’est-à-dire de rester le même, chaleureux et ferme, séance après séance. C’est à cette condition, et souvent à cette condition seulement, que la personne peut se servir de nous, et que l’EMDR ou le travail analytique peuvent produire quelque chose.
Six concepts à retourner
Chaque carte porte un concept au recto et, au verso, ce qu’il permet d’entendre chez une personne qui a subi une violence. Touchez-les dans l’ordre qui vous parle.
Ce que ces lectures changent dans nos séances
Concrètement, Ferenczi et Winnicott modifient trois choses dans notre façon de travailler avec les personnes victimes de violences. La première concerne la honte. Quand quelqu’un nous dit qu’il a honte de ce qui lui a été fait, nous ne cherchons pas à le convaincre qu’il a tort ; nous l’aidons à retrouver le moment où cette honte a changé de propriétaire, et à qui elle appartenait d’abord. Souvent, ce moment est une scène précise, et il nous arrive de demander de la raconter minute par minute, quand la personne est prête et pas avant. L’EMDR, en séances longues de quatre-vingts minutes, permet ensuite de retraiter cette scène pour que la culpabilité cesse d’y être attachée. Un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, précède en général ce travail, et il est toujours suivi d’un compte rendu écrit.
La deuxième concerne la colère. Beaucoup de personnes victimes ont peur de leur propre agressivité, parce qu’elles l’ont vue à l’œuvre chez l’autre et parce qu’on leur a dit, parfois, qu’elles « finiraient pareil ». Winnicott nous donne de quoi leur répondre sans mentir : cette force est la leur, elle est signe de vie, et ce dont elle a besoin n’est pas d’être étouffée mais d’un cadre, en séance d’abord, puis dans la vie. Les outils de la TCC et de la TCD, que nous proposons au complet, en individuel et en groupe, servent à cela : donner une forme à ce qui déborde. La page gestion des émotions en présente les grandes lignes.
La troisième concerne notre propre position. Ferenczi nous met en garde contre le désaveu : douter trop vite, interpréter trop tôt, chercher la part de la personne dans ce qui lui est arrivé, c’est rejouer le silence de l’adulte. Winnicott nous demande de survivre : rester le même quand la personne nous attaque, nous teste ou se tait. Entre ces deux exigences, croire et tenir, se trouve ce que nous appelons au cabinet le « je te crois » du psy, dont la portée est décrite sur la page nommer les faits et être cru. Il ne s’agit pas d’une gentillesse : c’est une position clinique, qui s’appuie sur des entretiens et, quand c’est utile, sur des évaluations, et qui, écrite dans un compte rendu, pèse pour les proches et peut être prise en compte par la justice.
À retenir
Ferenczi (1932) : sous la terreur, l’enfant s’identifie à l’agresseur et prend sur lui sa culpabilité ; la honte de la personne victime est une faute qui a changé de propriétaire.
Le désaveu de l’adulte (« tu inventes ») fait autant de dégâts que l’acte ; croire est le premier geste du soin.
Winnicott (1950, 1956, 1969) : l’agressivité est une force de vie ; le geste qui casse cherche un cadre et porte un espoir ; l’autre devient utilisable quand il survit sans se venger.
Au cabinet, ces lectures guident l’écoute analytique et préparent l’EMDR ; elles n’excusent rien et ne prédisent rien.
En pratique
Notre psychothérapeute reçoit les adultes, les adolescents et les enfants qui ont subi ou vu des violences, récentes ou anciennes, à Colombes, aux Pavillons-sous-Bois, en Ardèche et en téléconsultation, tous les jours de l’année. Le premier rendez-vous n’engage à rien et l’on peut venir accompagné. Notre façon de travailler est détaillée sur la page notre approche des violences, les bilans sur la page bilans.
Exemple fictif : Lucas, 15 ans, « il casse tout depuis que son père est parti »
Lucas n’existe pas : sa situation est composée à partir de nombreuses consultations, et toute ressemblance avec une famille réelle serait fortuite.
Situation
La mère de Lucas prend rendez-vous pour lui. Pendant des années, son mari l’a humiliée et, à plusieurs reprises, frappée devant les enfants. Elle a fini par partir avec eux il y a huit mois. Depuis, Lucas, qui était un garçon « sans problème », a cassé la porte de sa chambre, jeté une chaise contre le mur, insulté sa mère, et un surveillant du collège l’a trouvé en train de taper du poing contre un casier jusqu’au sang. Sa mère pleure en racontant : « j’ai peur qu’il devienne comme son père. Je ne sais plus comment le tenir, je cède sur tout pour éviter les crises. » Lucas, lui, dit qu’il ne sait pas pourquoi il fait ça, et que de toute façon « tout le monde s’en fiche ».
Par où commencerions-nous ?
Ce que ces deux lectures ne disent pas
Ferenczi et Winnicott sont des guides, pas des grilles. Trois mises au point sont nécessaires pour ne pas leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. D’abord, l’identification à l’agresseur ne signifie pas que la personne victime deviendra violente. Ferenczi décrit une soumission intérieure, pas une transmission de la violence. Les travaux sur les enfants exposés, dont la page observation et imitation rend compte, montrent que l’exposition augmente un risque sans l’imposer, et que des facteurs de protection le renversent. Avoir subi n’est ni un destin ni une excuse : nous le disons aux adolescents comme aux adultes qui ont peur d’eux-mêmes.
Ensuite, l’agressivité de Winnicott n’est pas la violence. Il parle d’une force vitale présente chez tout le monde, dont la destinée dépend de l’entourage. La violence, celle qui est au centre de ce dossier, est l’exercice de cette force contre quelqu’un de plus faible, dans la contrainte et la peur. Dire que l’auteur des violences a lui-même manqué d’un environnement qui tient peut être vrai ; cela n’enlève rien à sa responsabilité ni à la gravité de ce qu’il a fait, et nous ne l’utilisons jamais pour demander à une personne victime de comprendre ou d’excuser. Décrire les actes et leurs effets passe avant toute explication de l’auteur.
Enfin, ces lectures ne remplacent pas l’évaluation de ce qui s’est passé et de ce que cela a produit. Une personne qui a subi des violences répétées peut présenter un stress post-traumatique, simple ou complexe, une dissociation, une dépression, des conduites pour atténuer la douleur ; ces tableaux ont leurs pages, psychotraumatisme, dissociation, conduites après la violence, et ils demandent un bilan, pas une interprétation. La psychanalyse éclaire ; elle ne dispense ni de regarder les faits ni de soigner les symptômes. C’est tout l’intérêt d’un cabinet où l’écoute analytique travaille avec l’EMDR et la TCC plutôt qu’à leur place.
Vrai ou faux : six idées sur Ferenczi, Winnicott et la violence
Répondez d’instinct : l’explication s’affiche aussitôt, et un bilan apparaît à la fin.
Affirmation 1
« S’identifier à l’agresseur, c’est devenir violent à son tour. »
Faux. Chez Ferenczi, l’identification est une soumission intérieure sous la terreur : l’enfant adopte le regard de l’adulte sur lui-même, il ne devient pas l’adulte. La grande majorité des personnes victimes ne deviennent jamais violentes, et celles qui redoutent de l’être peuvent travailler leur colère sans qu’elle tourne en violence.
Affirmation 2
« Le silence ou la négation de l’adulte après la scène peut faire autant de mal que la scène elle-même. »
Vrai. C’est l’un des points les plus forts du texte de 1932 : l’enfant à qui l’on répond « tu inventes » perd confiance en ses propres sens. Nous observons la même séquence chez l’adulte dont la parole est mise en doute par la famille ou l’entourage. Être cru est un soin.
Affirmation 3
« Pour Winnicott, l’agressivité est le signe d’une nature mauvaise. »
Faux. Il en fait au contraire une des deux sources de l’énergie humaine, presque synonyme d’activité au début de la vie. Ce qui décide de son destin, c’est la rencontre avec un entourage qui résiste sans se venger. Une colère qui revient après une violence subie est le plus souvent une vitalité longtemps empêchée.
Affirmation 4
« Un adolescent qui casse des objets après des violences familiales peut être en train d’espérer. »
Vrai, au sens de Winnicott : le geste antisocial cherche un cadre qui tienne, et celui qui a renoncé ne cherche plus rien. Cela ne rend pas le geste acceptable ; cela indique le moment où l’entourage, et le thérapeute, doivent répondre par une tenue ferme et sans haine.
Affirmation 5
« Comprendre l’histoire de l’auteur des violences aide la victime à aller mieux. »
C’est plus nuancé. Comprendre d’où vient une violence peut parfois alléger la peur ou la sidération ; mais une personne victime n’a aucune obligation de comprendre, encore moins d’excuser, et nous ne le lui demandons jamais. Le soin commence par décrire ce qu’elle a subi et ce que cela lui a fait, pas par expliquer l’autre.
Affirmation 6
« Ces idées sont réservées aux enfants ; elles ne concernent pas un adulte victime de violences. »
Faux. La violence recrée chez l’adulte une situation d’enfance : dépendre de plus fort que soi, ne pas pouvoir partir. L’identification à l’agresseur, la culpabilité empruntée et la colère sans cadre se rejouent alors à tout âge, dans un couple, une famille, un travail, ou face à ceux qui devaient protéger.
Questions fréquentes sur Ferenczi, Winnicott et la violence
Qu’est-ce que l’identification à l’agresseur selon Ferenczi ?
C’est le mouvement par lequel un enfant terrorisé par un adulte dont il dépend se soumet à lui, devine ses désirs pour les devancer, et finit par adopter son regard et ses jugements, y compris sur lui-même. Ferenczi le décrit en 1932 dans « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». Ce mécanisme protège sur le moment, parce qu’il rend le danger prévisible, mais il laisse la personne incapable de voir l’agresseur comme mauvais sans se voir elle-même comme mauvaise. Il ne faut pas le confondre avec le retournement actif décrit par Anna Freud en 1936, ni en conclure qu’une personne victime deviendra violente.
Pourquoi est-ce que je me sens coupable de ce qu’on m’a fait ?
Parce que la culpabilité, dans une scène de violence, ne reste pas chez celui qui devrait la porter. L’auteur nie, minimise ou accuse ; la faute, qui ne peut pas rester nulle part, se dépose chez la personne qui ne la refuse pas, souvent un enfant, parfois un adulte sous emprise. Ferenczi appelle cela l’introjection de la culpabilité. Vous savez sans doute, intellectuellement, que vous n’y êtes pour rien ; le sentiment, lui, s’est installé sous la contrainte et ne cède pas aux arguments. Il se travaille en séance, en retrouvant le moment où il a changé de propriétaire, puis souvent par l’EMDR sur cette scène.
Que veut dire Winnicott quand il parle de « tendance antisociale » ?
Il désigne, dans une conférence de 1956, les vols et les destructions d’un enfant ou d’un adolescent qui a connu un entourage qui tenait, puis l’a perdu : c’est la déprivation, différente de la privation. Le vol cherche ce qui était bon et à soi ; la destruction cherche un cadre assez solide pour supporter la poussée. Winnicott y voit un signe d’espoir : celui qui casse croit encore qu’un entourage peut le contenir. Appliquée à l’adolescent exposé aux violences familiales, cette lecture change la réponse : tenir fermement, sans vengeance ni effondrement, plutôt que de le déclarer « violent comme son père ».
Mon fils casse tout depuis qu’il a vu son père me frapper : va-t-il devenir violent ?
Rien ne l’y condamne. Ce que nous voyons le plus souvent chez ces adolescents n’est pas une répétition de la violence mais une recherche désespérée d’un cadre qui n’a pas tenu, mêlée à la culpabilité de n’avoir pas pu protéger. La réponse utile tient deux choses ensemble : dire clairement que les gestes ne sont pas acceptables, et entendre ce qu’il a vu. Nous recevons l’adolescent seul et ses parents à d’autres moments, et nous accompagnons aussi le parent qui a lui-même subi la violence, car un parent qui s’effondre ne peut pas tenir le cadre que son enfant réclame. Les facteurs de protection comptent plus que l’exposition.
Qu’est-ce que la « survie de l’objet » chez Winnicott ?
Dans son texte de 1969 sur l’utilisation de l’objet, Winnicott explique qu’un autre devient réel et utilisable quand il a survécu à notre destruction imaginaire sans se venger ni s’effondrer. C’est ce que le bébé vérifie chaque jour auprès d’une mère suffisamment bonne, et c’est ce que la violence détruit, puisque la personne violente est un objet qui s’est vengé. En thérapie, cela engage le thérapeute à rester le même, chaleureux et ferme, face aux attaques, aux retards, aux silences et aux doutes que la personne lui adresse. C’est à cette condition qu’elle peut à nouveau s’appuyer sur quelqu’un.
Ces lectures psychanalytiques suffisent-elles pour se reconstruire après une violence ?
Non, et nous ne les utilisons jamais seules. Elles guident notre écoute et donnent du sens à la honte, à la culpabilité et à la colère ; mais une violence peut avoir produit un stress post-traumatique, une dissociation, des troubles du sommeil ou des conduites pour atténuer la douleur, qui demandent une évaluation et des soins précis. Au cabinet, l’écoute analytique travaille avec l’EMDR, qui retraite les souvenirs, et avec la TCC, qui donne des prises concrètes ; un bilan psycho-traumatique, voire dissociatif, précède souvent l’EMDR. Tout cela peut se faire en téléconsultation.
Références
Livres, articles et liensQuelques références de cette page…
Les textes cités sur cette page, dans leurs éditions françaises courantes.
Ferenczi, S. (1933). « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion ». Communication au congrès de Wiesbaden (septembre 1932). Dans Psychanalyse IV. Œuvres complètes, 1927-1933, Payot, 1982.
Ferenczi, S. Journal clinique (janvier-octobre 1932). Payot, 1985.
Freud, A. (1936). Le Moi et les mécanismes de défense. PUF (pour la distinction avec l’identification à l’agresseur au sens de Ferenczi).
Winnicott, D. W. (1950-1955). « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif ». Dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969.
Winnicott, D. W. (1956). « La tendance antisociale ». Dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969 ; repris dans Déprivation et délinquance, Payot, 1994.
Winnicott, D. W. (1969). « L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications ». Dans Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard, 1975.
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books (pour la lecture contemporaine de la culpabilité et de la honte des personnes victimes).
Centre national de ressources et de résilience (Cn2r). Dossier thématique : violences sexuelles (2024). cn2r.fr.
Si vous portez une honte ou une culpabilité qui vient d’une violence subie, ou si votre colère vous fait peur, un premier rendez-vous permet d’en parler à quelqu’un dont le métier est de croire ce qu’il entend et de tenir. Au cabinet ou en téléconsultation, sans engagement.
La « loi de l’instrument », formulée par Abraham Kaplan en 1964 puis reprise par Abraham Maslow dans The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966), rappelle qu’« il est tentant, si le seul outil dont on dispose est un marteau, de traiter tout comme si c’était un clou ».
En psychologie, une méthode ne peut pas répondre à toutes les situations. Forts de plusieurs décennies de pratique et de formations complémentaires, nous mobilisons de nombreux outils, choisis avec discernement, afin d’identifier rapidement les leviers les plus efficaces. Nous proposons ainsi un accompagnement aussi bref qu’efficace, tout en sachant accompagner aussi bien les suivis prolongés que le besoin d’un espace de parole régulier.